AYANT-PROPOS
Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés ne seront plus.
Nous y trouverons leur poussière
Et Texemple de leurs vertus
La MarseiUaise,
.1^ Je ne yiens pas raconter, après tant et de si célèû bres écrivains, l'histoire des événements dont la ; France et l'Europe ont été le théâtre de 1789 à
1800. Grâce aux importants ouvrages publiés depuis soixante ans, il n'est plus permis d'ignorer pourquoi, comment la Révolution s'est faite. Ce qu'elle a coûté, ses ennemis nous le reprochent sans cesse ; ses défenseurs n'ont aucun intérêt soit à le taire, soit à l'amoindrir. Mais ce qu'elle a produit, ne l'a-t-on pas oublié, puisque l'on a perdu plus de la moitié de ses conquêtes? Est-on capable de comprendre ce qu'elle eût
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pu, ce qu'elle eût dû logiquement produire, quand on a renié ses principes, au lieu de les appliquer et de les développer dans toutes leurs conséquences?
Pour qui se fie aux apparences et croit aux mots en dépit des faits, jamais les immortels principes de 1789 n'ont été en aussi grand honneur. Les peuples les invoquent dès qu'ils veulent changer de maîtres ; les despotes eux-mêmes les proclament et persuadent à leurs très-naïfs sujets qu'ils en sont les très-fidèles représentants et les très-forts conservateurs.
L'esprit public est tellement corrompu, le sens commun tellement perverti que certains amis de la liberté , — peut-être sincères, — réputent la démocratie française incapable d'être libre, envient les institutions de l'aristocratique Angleterre, louent outre mesure les innocentes réformes de Louis XVI bien conseillé , reprochent à nos grandes assemblées nationales d'avoir ruiné une société qui s'améliorait, les accusent d'avoir préparé la table rase sur laquelle un capitaine victorieux a restauré la centralisation administrative et fondé l'absolutisme militaire.
S'il est vrai que, parmi les démocrates, qui auraient dû conserver intacte, au fond de leurs cœurs, le dépôt de la tradition révolutionnaire, beaucoup ne savent plus d'où ils viennent, où ils vont, ni ce qu'ils font; — s'il est vrai que les masses, qui n'entendent rien aux demi-raisonnements, aux captieuses au*
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daces, aux iragues allusions des publicistes tolérés, perdent le sens des yérités les plus simples , se démoralisent et s'abandonnent aux énervantes illusions de l'impossible ; — s'il est vrai que nous avons reculé de 1848 à 1830, de 1815 à 1800 et que déjà, sur la terrible pente, nous sommes, sous plus d'un rapport politique, descendus en deçà de 1788; — il est nécessaire, il devient urgent d'évoquer les alcux et de leur faire redire à leurs petits-fils :
ft Voilàce que avons affirmé et ce que nous avons nié ; voilà ce que nous avons voulu détruire et ce que nous avons cru fonder au milieu des orages ; voilà ce que nous avons préparé, proposé, espéré, rêvé pour votre pacifique avenir.
« Souvenez-vous et agissez en conséquence ! i»
Je ne puis , sans éprouver une émotion indicible, me rapprocher par la pensée des hommes qui ont fait la Révolution. La partie, pour ainsi dire, matérielle de leur œuvre s'est enracinée dans le sol de la France, et je sens que leur idéal, encore irréalisé, a en quelque sorte passé dans le sang de quiconque a conservé un cœur français ^ Je m'estime soli-
* La RéYoIutioD, écrivait Adrien Lezay-Marnezia, en 1797, est « un Rangement total de mœurs, d'habitudes, de conditions, d'intérêts, de ^priétés. Son siège n'est point dans quelques têtes et dans quelques coins écartés ; elle fait corps avec la France, elle est enracinée dans son loi, liée autour de sa population, et comme passée dans le sang des Fhnçais. » (De* ecuues de la Révolution et de ses riiuUaU, p. 6.)
dair6 de leurs actes, j'entends en moi* gronder leurs colères, et Leuc enthousiasme m'enflamme. Je seraift donc incapable de mesurer à la taille de mes contemporains cesgéants d'un autre âge. Partial à leur égard par sentiment et par principe,. je ne sais que les admirer et je regrette de n'avoir pas yécu de leur vie,. m'eût41 fallu.la payer de leur mort.
Les hommes de la Révolution ont tous eu leur heure, plus ou moins rapide^ de grandeur vraie et d'héroïsme. Mais, à presque tous, si on les suit dans la série de leurs actes individuels, il arrive de perdra quelque chose de la logique de leur caractère, et, partant, d'être exposés aux appréciations les plus contradictoires. Longtemps encore, peut.-être toa- Joiu^s, il sera impossible de les juger avec équité, mêlés, forcément comparés les uns aux autres. Toute histoire dans laquelle se heurtent tant d'individualités passionnées et qui passionnent, est, quoique l'historien, fasse pour rester froid et devenir juste, l'exaltation de ceuxKji au prix du rabaissement de ceux4à..
Sans doute, l'étude spéciale de la vie intime et puhlique d'un des héros de 1789 ou de 1792 peut jeter des lueurs éclatantes sur l'histoire d'une période, ou même de l'ensemble de la Révolution, et présenter d'utiles exemples aux générations futures. Mais les études générales qui se succèdent et aboutissent, selon le vœu ou. contre le gré de leurs auteurs,, à prouvée
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que Mirabeau, LafeyeUe, Y^rgniaud, Danton, Robespierre, ou quelque autre, a eu raison exclusivement, ne troublent-elles pas, plus qu'elles ne le servent, le mouvement logique des idées révolutionnaires ? ne désapprennent-elles pas aux masses l'histoire absoltx de la Révolution ?
Écrite au point de vue constitutionnel pur, girondin ou jacobin, l'Mstoire de la France, à la fin du xviif siècle, a encore son utilité. Par malheur, si l'historien, non plus d'un homme, mais d'un parti, évite le péril de dresser des autels à des idoles, trop servilement adorées et trop aveuglément couronnées^ il compromet ce que l'apologie individuelle a d'utile, à savoir : prouver ce dont est capable un citoyen isolé, remplissant son devoir envers et contre tous. L'his^ toire des partis a, d'ailleurs, cela de très-dangereux, qu'elle risque de perpétuer, dans le présent et dans l'avenir, des divisions et des haines qui n'ont plus de raison d'être. En tous cas, elle ruine l'unité de la Révolution.
Les hommes et les partis révolutionnaires ont eu raison, ce me semble, et ont eu tort tour à tour, à divers titres et dans certaines mesures. Mais je suis convaincu que la Révolution, une et indivisible d'hier àdemain, a eu, a et doit avoir souverainement raison. Durant son premier âge, de 1789 à 1795 et jusqu'à 1800, elle a résolu ou préparé, pour le moins indiqué toutes les questions qui agitent encore nos esprits et