‹ Le génie de la révolutionChapitre 162 sur 191 · N» IX · texte numérisé non relu

N» IX

lies Election» et les Galiieris des eampafpnes.

(Voir le chapitre I du livre II.)

La collection complète des procès-verbaux et des Cahiers des communautés rurales n'existe pas. Au nombre de 30 à 40^000, ils e trouvent cependant réunis aux greffes des tribunaux de première instance de toutes celles des villes de France qui ont étë^ en 1789^ chefs-lieux de sénéchaussées ou de bailliages secondaires et principaux.

Un seul érudit, M. Gh. de Ghancel^ a pris la peine de tirer de la poussière^ les Cahiers et procès-verbaux primitifs de l'une de nos provinces l'une des plus petites^ il est vrai, l'Angoumois. L'analyse en est fort bien faite et donne beaucoup d'intérêt à l'ouvrage de ce magistrat, VAngcmmoisen 1789, 1 vol. in-8% 1847.

J'ai trouvé plus d'une occasion de le citer. J'ai cité aussi quelques procès-verbaux et Cahiers des paroisses imprimés à l'époque même. Je les rappelle ici^ en y ajoutant plusieurs autres moins intéressants :

Imtrwslions de Chevannes (Nemours] ;

Procès-verbal de Coutretost (Chartres);

Observations des habitants du bord de la Bresk (Normandie);

Cahier des gens du Tiers de Champaissant (Maine);

Doléances et griefs des marins, matelots et pécheurs de Conear* neau et autres ports voisins de Bretagne;

Doléances de Cumont (Langres) ;

Extrait du Cahier de Saint-Félix de Camaing (Lauraguais) ;

Remontrances, plaintes et doléances de Montignac;

Cahier de Saint-Vaast (Normandie);

Cahier de Vicheray (Toul).

La plupart de ces pièces ne se retrouvent pas dans la Collsctioic GÉNÉRALE des Archives^ non plus que le procès-verbal et le Cahier de Notre-Dame et Saint-Sauveur de Rocheservière en Bas^Poitou, publiés par M. Dugast-Matifeux^ à Fontenay4e-Comte, en 1850.

M. Dugast-Matifeux a fait sur la Révolution française dans les départements de l'Ouest (la Bretagne et le Poitou), de profondes recherches. Nul ne la connaît mieux que lui, et déjà M. Michelet a pu, pour écrire son magniGque récit de la guerre de la Vendée, puiser à pleines mains parmi les pièces inédites que ce savant trop modeste a recueillies. J'espère avoir le même bonheur.

Quand je commençai à recueillir les notes d'après lesquelles ce premier volume a été écrit, je ne manquai pas de demander des conseils ei des indications sur les Cahiers des paysans à M. Dugast-Matifeux. Il me fit l'honneur de me répondre :

a Les Cahiers primitifs des corporations ouvrières^ ainsi

que des paroisses et communautés rurales de la ville et sénéchaussée de Nantes» sont conservés au greffe du tribunal de première instance, où je les ai vus et maniés plus d'une fois... Il en est de même à Poitiers^ et ainsi partout...

9 Ces Cahiers primitifs peuvent se diviser en trois catégories : 1* Ceux des communautés où domina la Noblesse par ses agents ou gens d'afikires, tels que sénéchaux, procureurs fiscaux, intendants ou régisseurs et autres officiers; 2° ceux des paroisses où domina le Clergé; 3« ceux des villages où domina le Tiers-État ou bourgeoisie^ représenté par un avocat, notaire, médecin ou simple propriétaire indépendant.

» Les Cahiers primitifs des lieux où domina la Noblesse, sont tous ou presque tous réactionnaires.

» Quant à ceux des lieux où domina le Clergé, il faut distinguer entre le haut et le bas Clergé. Les Cahiers des lieux où domina le haut Clergé comme seigneur temporel (abbaye, chapitre, prieuré, etc.], et où il faisait également les richesses, les honneurs et le pouvoir, ne se distinguent point de ceux de la Noblesse. Ce sont les frères Siamois de l'égoïsme. Dans quelques Cahiers de

ET ÉCLiIRCISSEMEin'S. 419

paroisses et communautés où domina le bas Clergé^ dont un petit nombre de membres, resté peuple, avait le vrai sentiment chrétien, on trouve l'esprit et les tendances de la Révolution; mais il y en a peu, parce que la plupart des curés étaient Ignorants et que le reste n'était guère libéral.

» Enfin, les Cahiers primitifs inspirés par le Tiers-État, sont généralement empreints des idées et des principes du temps; ils représentent le mouvement et sont en cela l'expression du sentiment populaire latent.

» Maintenant le sentiment populaire s'est-il exprimé directement, et sans interprète au premier degré ? Si cela eut heu dans les campagnes, ce ne fut toujours que bien exceptionnellement. La preuve, c'est que tous les Cahiers des paroisses et communautés sont écrits soit de la main d'un agent de la Noblesse ou du Clergé, soit de celle d'un curé ou d'un bourgeois quelque peu clerc. Le peuple des champs n'a donc parlé que par le bas Clergé rarement, et fréquemment par le Tiers-État...

» Je vous renvoie aux Voyages en France, pendant les années 1787, 88, 89 et 90, à l'agriculteur anglais, Arthur Young, le meilleur appréciateur que je connaisse. Vous y verrez que les classes agricoles n'étaient pas plus avancées alors en politique qu'en culture. — « Un pareil peuple aurait-il jamais pu faire une » révolution et devenir libre? Jamais, pas dans cent mille ans. » C'est le peuple éclairé de Paris, au milieu de milliers de jour- » naux et de mille pamphlets, qui a tout fait. » Sans être tout à fait aussi exclusif que l'agronome anglais, c'est bien mon opinion... Le peuple des campagnes, en 1789, s'est plaint et a demandé dans ses Cahiers^ bien plus machinalement encore qu'il n'a voté de notre temps, depuis le suffrage universel. Voilà ma conclusion formelle, du moins pour l'ouest de la France. »

Ce que j'ai trouvé moi-même de Caliiers de paysans ou de Cahiers de sénéchaussées secondaires, approuvés par des majorités rustiques, parmi les Actes relatifs aux élections de Bretagne et du Poitou, confirme pleinement et entièrement la conclusion de M. Dugast-Matifeux. Vérification faite sur d'autres provinces, cette même conclusion reste juste. Elle n'est contredite que par d'admirables exceptions, comme celles des serfs du Jura et des paysans de PKh irence surtout, dont les Cahiers, bien qu'écrits par des lettrés, sont manifestement inspbrés par le peuple lui-même.

420 PIÈGES JUSTIFICiTIYES

Veut-on se rendre un compte exact de Tétat intellectuel de la presque totalité des campagnes françaises^ après mille ans de sei^ vitude féodale, d'éducation catholique et de despotisme centralisateur^ il faut lire les Lettres du Tiers État de BeUesme, en Perche^ et celle de la paroisse d'AllaiMs, dans le bailliage de Péronne^ Hontdidier et Roye. On peut les considérer comme des spécimens exacts d*un grand nombre de Cahiers primitifs.

LETTRE

DU TIERS-ÉTAT PORTANT DÉNONCIATION CONTRE l' AS- SEMBLÉE DU BAILLIAGE DE BELLESME A MONSEIGNEUR LE DIRECTEUR GÉNÉRAL DES FINANCES.

1«^ avril 1789.

(extrait.)

« Monseigneur^

« Les citoyens députés des communautés des paroisses^ n'ont pas eu la liberté de remontrer à Sa Majesté leurs plaintes et doléances.... Ce qui provient d'une cabale entre le bailli^ le Clergé et la Noblesse, pour n'accorder aucune liberté au Tiers-État....

ï> Il est très à propos. Monseigneur, de ne pas accorder votre confiance au Cahier général de ce bailliage, sans au préalable avoir vu tous les Cahiers de chaque ville, bourg et parcHsse, où il est inséré plusieurs articles qui ne se retrouveraient pas dans le Cahier général.

» L'agriculture, si nécessaire à la vie, a été combattue à ce bailliage par le Tiers-État, s'agissant de la liberté que demandent les y-dénommés pour tuer toutes espèces d'animaux et d'oiseaux qui dévastent et mangent entièrement les bleds des propriétaires^ à l'exception des animaux que Sa Majesté réserve, avec le fusil, sur chacun son terrein propre. Je connais plusieurs particuliers, avoir labouré, fumé, ensemencé des terreins considérables et ne pas xéoolter la moindre des choses valables : chose étrange et

ET ÉGUIIIGISSEMENTS. 421

inouïe! Barbares de seigneurs, bourreaux du Tier&-Ëtat, vous ne serez pas les vainqueurs de cet article !

m Comme aussi qu'il soit défendu auxdits seigneurs de, à l'avenir, piller les bleds et les herbes, couper et arracher les plantes et les haies le long des rivières, et de permettre aux propriétaires d'y prendre les poissons sur chacun son terrein vu que les propriétaires ne feront point de tort sur leur terrein.

9 Et plusieurs articles n'ayant point été insérés au Cahier général, serait à propos de vérifier tous les particuliers des paroisses.

» Enfin le Tiers-État met le tout à votre juste prudence et discrétion» vous regardant comme leur tendre père. Daignez exaucer nos prières et recevoir les offres que nous faisons d'aider de tout notre cœur à payer le déficit de l'État...

9 Vos très-humbles et très-soumis serviteurs, composant le Tiers-État. »

Dans une nouvelle lettre du 4 avril, du même style, le Tiers- État de Bellesme insiste pour que le ministre se fasse envoyer la liasse des Cahiers des paroisses.

LETTRE

DES HABITANTS DE LA PAROISSE D'aLLAINES AU DIRECTEUR GÉNÉRAL DES FINANCES.

i2 avril 1789.

« Monseigneur,

» Les pauvres habitants de la paroisse d'Allein sont venus me tourmenter aujourd'hui, ce 12 avril, ainsi que depuis quinze jours, pour vous exposer dans une requête de leur demande et plainte de l'assemblée municipale, et faire annoncer par le sieur Alexis Maison, tisserand, auquel ils n'ont fait autre chose que de le rebuter en tout, savoir :

» 1* De faire rendre tout le bien des pauvres et de l'Église, et de celui qui est tenu par les mains des seigneurs qui sont les MM. du Mont Saint-Quentin, bénédictins;

422 piAgks justificatives

» 2^ Qœ les riclies soient assujettis à toutes corvées tant pour le roi que pour la ville, pour les biens qu'ils occupent;

» 3* Que toutes communautés soient pensionnées à i^OOO livresj et qu'il n'en soit point fait davantage. Que le bien soit moitié pour le roi, moitié pour établir des hôpitaux, pour retirer les pauvres infirmes ou orphelins;

)» 4^ Que tout homme d'église ne se puisse servir que d'hommes pour leurs domestiques et qu'ils soient obligés à toutes corvées pour les pauvres, qu'ils soient revêtus d'une robe nuptiale afin qu'on puisse les distinguer d'avec les princes et seigneurs;

D 5® De Dure revivre la loi du chaumage pour r^abiir les maismis qui sont tout à découvert, et pour les soutenir dans leur famille et le cours de l'hiver, comme seule ressource qui ne leur permet pas d'user de bois par le prix excessif dont en est la vente, et il est reconnu par tout cultivateur que le blé est cent fois plus endommagé par la secousse de la fauche que par le maniement du sciage et qui sèche plutôt par l'influence de l'air. Abandonner les pauvres est contre la nature, c'est refuser des citoyens à l'État et des suppôts à la vieillesse;

» 6<* Que ledit Maison soit député de Monseigneur pour visiter les blés de ceux qui se trouveront bons à scier, dans ceux qui seront à faucher sur l'étendue, des personnes, comme sur-curateur des pauvres, qui a été nommé de M. de Galonné, ministre d'État, en 1784;

» 7^ Que le blé soit taxé à 24 livres, alignant que le& pauvres se trouveront forcés par la nature de faire victime de leur sang;

» 8® Que les fermiers ne puissent tenir plus de vingt journaux de terre à la solle, c'est-à-dire soixante journaux de terre. Que le reste soit tenu par les mains des particuliers, afin que les pauvres trouvent plus d'occupation;

» d^ Que les fermiers généraux soient révoqués à tel prix que ce soit, car il est reconnu à la vue de tout un royaume qu'ils sont les victimes de toute la misère;

» 10** Que les prières de quarante jours soient faites par tout le royaume, afin que Dieu apaise sa colère qui a son bras levé pour nous punir des crimes que nous commettons tous les jours;

y> 11<* Il faut que le roi entende le pauvre pour connaître tout le gouvernement de votre royaume, c'est-à-dire tous les abus qui se trouvent; mais il est impossible qu'un roi juste et bon puisse

:s'abreuver de rinioitime de ces pauvres qui font trois parties de son royaume.

o Depuis que le nommé Alexis Maison a été nommé sur-K^urateur des pauvres^ il est abandonné de tout secours de la paroisse et âgé de trente-cinq ans» avec cinq enfants en clindelle de Monseigneur. Ce serait plus que suffisant pour lui procurer une place du juguerre de grand chemin ou de canal, et qui soit pensionné pour prendre garde aux intérêts des pauvres; nous employons votre assistance» Monseigneur, avec prières et pleurs et gémissements, en priant le ciel pour la prospérité et conservation 4e Votre Grandeur.

» Que le roi s'empare de la*moitié des biens des fermiers généraux, comme tout bien usurpé, et qu'on les met dans des ma>* sons de force. Que toute la gabelle soit assujettie à leur retourner dans leurs lieux de naissance.

9 Paroisse d'Alaine, bailliage de Péronne» Fan 1789.

» Signé : Maison, ( t))((t())((t)((l){t> » Voilà, Monseigneur, la moitié des marques de pauvres. )»

Parmi les protestations, — du reste, peu nombreuses relativement, — des paysans contre les bourgeois^ je choisis encore les deux suivantes, dont les auteurs se plaignent de l'influence prise par les avocats et « praticiens, » lesquels méritaient en 1789, d'être haïs en beaucoup de villages, étant le plus souvent les très-dociles agents des seigneurs.

EXTRAIT

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