LE COUP D'ÉTAT DU 8 MAI
avec quelle répugnance était subi le vœu général, exprimé par la magistrature? N'était-ce pas laisser prévoir que tout serait mis en œuvre afin d'empêcher la réalisation de la promesse arrachée au roi ?
— c< Yos ministres, s'écrie un vieux conseiller, Robert de Saint-Yineent, veulent éviter ces États-Génénéraux dont ils redoutent la surveillance ; mais leur espérance est vaine ; les besoins de l'État vous forceront à les rassembler d'ici à 1789. »
Les mêmes doutes sur la véracité de ceux qui parlent en son nom se produisant de toutes parts, Sa Majesté est obligée de déclarer deux fois coup sur coup : « J'ai promis les États- Généraux avant 1792, » c'est-à-dire au plus tard en 1791, ma parole doit » vous suffire, ma parole est sacrée ^ »
En attendant, voici la tyrannie qui se manifeste de nouveau sous ses formes les plus brutales, les plus insultantes pour un peuple qui se croit à la veille d'être libre. Les parlementaires, qui les premiers ontréclamé les États-Généraux, sont enfermés dans les prisons d'État ; un prince du sang, le duc d'Orléans, est exilé. Peu après le 8 mai 1788, l'organisation judiciaire est bouleversée de fond en comble, et c'est à la pointe des baïonnettes qu'est essayé l'établissement de cette fameuse cour plénière qui, formée des créatures du pouvoir, doit enregistrer les lois et les impôts, juger les forfaitures des tribunaux supérieurs, ou, pour mieux dire, remplacer les parlements et les
* Pftroles prononcées dans la séance même du 19 novembre, et réponse faite à la grande députation parlementaire, appelée quelques jours plus tard à Versailles, pour procéder à la suppression sur les registres de la protestation opposée à Tenregistrement forcé de Tédit.
États-Généraux, punir et rendre désormais impossible toute reyendication des droits de la France.
Par bonheur,les coups d'État ne réussissent pas toujours. Celui que tentait Loménie de Brienne ne devait, en provoquant une suspension générale de la justice et le soulèvement de la plupart des parlements et des autorités provinciales et municipales, avoir d'autre effet que de préparer le pays aux changements radicaux, à l'opposition légale en même temps qu'à l'insurrection.
Les nobles, auxquels il est plus facile de se réunir, donnent le signal de la résistance *. Les Bretons, les Béarnais, les Dauphinois se liguent contre le ministère. La bourgeoisie suit le mouvement , entraîne le peuple. Les classes se confondent dans une admirable haine du despotisme, dans un enthousiaste amour de la liberté, vaguement comprise, mais pas-^ sionnément désirée.
En vain fait-on intervenir la force armée. Les officiers discutent les ordres qui leur sont transmis, les soldats déchargent leurs fusils en l'air, s'ils ne refusent hautement de tirer sur leurs frères concitoyens, si même ils ne font cause commune avec eux. Quand, par hasard, ils subissent les conséquences de la discipline, ils agissent avec tant de mollesse qu'ils ne parviennent qu'à se faire réduire à l'impuissance par des populations qui se battent pour la première fois et qui manquent d'armes.
Ici et là, la victoire remportée par le peuple n'aboutit qu'à de bruyantes protestations contre les ty-
* Mounier, Recherches sur les causes qui ont empêché les Français d'être libres, 1. 1. p. 42.
L'INSCRREGTION DAUPHINOISE. 29
nos ministériels , qu'à des réclamations surannées de privilèges historiques et à la réinstallation des parlements dispersés militairement. Mais ailleurs, c'est en féalité la Révolution qui commence. Tandis qu'à Rennes on revendique les libertés de la nation bretonne telles qu'elles sont consacrées dans le contrat de mariage de la duchesse Anne, à Grenoble, les « citoyens des trois Ordres, » en reconstituant l'autonomie du Dauphiné, réclament les droits de la France entière.
— a Des droits, écrivent-ils au roi, appartiennent à vos sujets ; ils sont le principe et le lien de leurs devoirs Si le pouvoir de faire de nouvelles lois allait
jusqu'à leur ravir ces droits, il en résulterait que
fous seriez le maître de leurs vies, de leurs pcrscmnes et de leurs biens, et que la Providence, qui est si
juste, aurait tout créé pour un seul Assemblez
les Ordres de la nation, et tous les sacrifices nous se-
vmït possibles Garantissez-nous enfin de la plus
cruelle des peines, celle de refuser notre obéissance à ce qui nous est présenté sous votre nom ; accordeznoos le plus grand des bienfaits, celui de pouvoir toujours vous aimer ^ . . »
A quoi Sa Majesté daigne répondre par la défense «presse de tenir aucune nouvelle assemblée et par Fenvoi d'une armée de 20,000 hommes. Les délégués du Clergé, de la Noblesse et du Tiers-État dauphinois, déployant un courage intrépide ^, se réunissent au château de* Lesdiguières, à Yizille, convoquent, au
* Tome I, p. 454-457 de« Fastes civUes de la France depuis l'ouverture de VAsêemblée des Notables, ^UovoïieT, Recherches sur les causes, t. I, p. 43.
seul nom de la souveraineté du peuple, uae assemblée générale des trois Ordres à Grenoble, et menacent d'opposer le refus de T impôt aux usurpations du pouvoir central. — « Le roi, déclarent-ils avec une admirable fermeté, le roi n'a plus rien à attendre ni du Dauphiné, ni du reste de la France, s'il refuse d'assembler les États-Généraux du royaume. » (Juillet 4788.)
Quelques jours auparavant, le Clergé de France, tenant son assemblée générale à Paris, avait luimême protesté contre les violences ministérielles et signalé l'urgence d'un appel au pays. — «Les maux sont grands, s'était-il écrié , mais les remèdes le sont encore plus, car la gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi de France^ mais d'être roi des Français, et le cœur de vos sujets est le plus beau de vos domaines *. » Aux remontrances cléricales. Sa Majesté avait fait, le 15 juin, cette réponse fôrtétrange, si on la rapproche et de la parole donnée et des attentats commis précédemment : « Tout respire dans mes » édits la ferme résolution de n'établir aucune impo- » sition sans le consentement des États-Généraux... » C'est au milieu des États que je veux, pour assurer » à jamais la Uberté et le bonheur de mes peuples, » couronner le grand ouvrage que j'ai entrepris de la » régénération du royaume et du rétablissement de » l'ordre dans toutes ses parties. »
Trois semaines plus tard, le 8 août, l'institution de la cour plénière, prétexte de tant d'excès d'autorité, objet de si vives haines, était suspendue jusqu'à
* Remontrances du i*' juin 1788, p. 384 de YltUrodwtion au Jfontteur.