IV. AFFAIRES D'ORIENT
Tacite nous raconte dans tous leurs détails les •événements qui se seraient déroulés en Asie mir neure, au delà des frontières de la Cappadoce et de la Syrie, sous les premiers empereurs II a consacré â ces affaires d'Orient de très nombreux chapitres, notamment dans la seconde partie de son livre, où l'histoire de l'Arménie et du royaume des Parthes a absorbé presque seule son attention. Les orientalistes s'en félicitent. Ils ont là un récit très net d'événements politiques on ne peut plus compliqués, et toujours ils reviennent aux Annales comme à une source unique, précieuse, inattaquable. Or, n'en déplaise aux orientalistes, l'histoire des Parthes, aussi bien que celle de l'Arménie, est, comme la presque totalité des Annales, Ae la pure invention. Ces pages nombreuses, soi-disant historiques, nous présentent une série de contes parallèles et opposés. Après avoir terminé un •chapitre de son roman des Parthes, Tacite a écrit un chapitre de l'histoire arménienne sur le canevas poétique qu'il venait précisément de développer. Les mêmes sujets lui ont servi à deux fins. Ses récits d'événements arméniens sont les répliques <îe ses compositions relatives à l'autre pays. On ne ^'en est pas aperçu, et pour cause. En espaçant a grande distance les notices multiples d^ ^<^\n.
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histoire orientale et en les découpant en petits fragments, l'auteur des Annales a rendu très difficile la découverte des analogies et des oppositions qui sont la substance même de ses créations poétiques. Cependant, ces analogies et ces oppositions existent. En voici la preuve.
I. Nous sommes d'abord au royaume des Parthés, où régnent, Tun après l'autre, Artaban, puis Gotarzes. Le j^oète a créé l'histoire de ces deux monarques en imaginant que sous leur règne un rival, venu de l'extérieur, tenterait de leur arracher le sceptre. Artaban et Gotarzes courent le danger d'être détrônés dans des circonstances identiques. Leurs sujets révoltés vont quérir à Rome un prince arsacide disponible; celui-ci rentre au royaume de Parthes et dispute Tempire à son possesseur légitime. Artaban est menacé par Phraate, puis par Tiridate; Gotarzes l'est par Méherdate. , Seulement, ces envahisseurs, venus de Rome, les deux premiers envoyés par Tibère, le troisième par Claude, se comportent chacun d'une façon opposée; les histoires dont ils sont les héros forment antithèse Tune avec l'autre. Artaban, lui, est menacé deux fois de devoir céder la place à un compétiteur. Phraate, son premier rival, arrive de Rome jusqu'aux frontières du royaume des Parthes, qu'il se dispose à envahir, mais il ne pénètre pas dans le pays. Phraate n'agit pas. Le poète le fait mourir à temps. Au contraire, Tiridate et, après lui, Méherdate agissent. L'un marche contre Artaban, l'autre contre Gotarzes. Tous deux échouent dans leur entreprise^
mais ils arrivent à Tinsuccès d'une manière contraire (i).
IVI, 32-37, 41-44.) — Tiridate pénètre dans le royaume des Parthes par le Sud (I), s'avance en ligne droite des bords de l'Euphrate à Ctesiphon, siège de Tempire (II), ne rencontre pas 4'amiée de son adversaire Artaban flll) qui avait fuit à son approche (IV), ceint un moment la couronne, et au retour d' Artaban rappelé par ses sujets repentants, s'en retourne précipitamment en Syrie et échappe à son adversaire (V).
(XII, 11-14.)— Méherdate pénètre dans le royaume des Parthes par le Nord (I).
Après avoir effectué un in-- UrminàbU détour (II), il rencontre Varmée de son rival Gotarzes qui V attend [\\\) en toute tranquillité d'esprit sur le sommet d'une montagne .r Méherdate lui livre bataille (IV) ; il tombe entre les mains de Gotarzes (V), qui le désavoue pour son parent et lui fait couper les oreilles.
Après avoir exploité ce motif de l'invasion pour l'histoire des Parthes, Tacite le reprend sous une forme nouvelle pour écrire deux chapitres parallèles de l'histoire d'Arménie. Pharasmane, opérant pour Mithridate, pénètre sur le sol de l'Arménie et en chasse les usurpateurs (2), puis Mithridate luimême, privé longtemps de son royaume, s'y avance à la tète d'une troupe romaine et le reconquiert (3).
(i) V. à l'Appendice la comparaison détaillée de tous ces conte» antithétiques situés au royaume des Parthes et en Arménie» Je les résume ici très succinctement.
(2) Ann. VI, 33.35.
(3) Ann. XI, 9*
Toutefois, le poète a renversé les rôles dans sa réplique arménienne de l'histoire qu'il avait d'abord située au royaume des Parthes. Ici, les envahisseurs menaçaient de détrôner les détenteurs légitimes du pouvoir, et ils échouaient ; là, ce sont les prétendants légitimes qui envahissent le pays pour en chasser les usurpateurs, et ils réussissent. Mais, de même que, tout à l'heure, l'aventure de Méherdate était conçue, dans le détail, en opposition à celle de Tiridate, de même, ici, la tentative de Mithridate a été conçue, dans l'ensemble, en opposition, à celle de Pharasmane. En efiFet, Pharasmane doit soutenir une lutte énergique pour arriver à se rendre maître de l'Arménie, que lui disputent les princes parthes Arsace et Orodès, tandis que Mithridate ne rencontre devant lui aucun obstacle et rentre en possession de son royaume avec une facilité qui tient du prodige.
II. Le thème de l'invasion utilisé, le poète s'est appliqué à construire deux chapitres nouveaux, l'un pour l'histoire des Parthes, l'autre pour celle de l'Arménie, en élaborant une autre idée. Il a supposé que deux frères se disputeraient l'empire, et il a créé au royaume des Parthes la rivalité de Bardane et de Gotarzes, en Arménie la rivalité de Pharasmane et de Mithridate. Encore une fois, il a composé ces deux histoires, dans l'ensemble, en opposition l'une avec l'autre.
(XI, 8-io/> — Les deux frères Bardane et Gotarzes se disputent la possession du royaume des Partnes. Leurs armées se rencontrent une première fois, mais, au moment
de livrer bataille, les frères ennemis se réconcilient. Il» recommencent cependant la lutte. Leurs armées se rencontrent une seconde fois; ils se livrent bataille, et Bardane, victorieux, reste le maître incontesté du pays.
(XII, 44-5 1.) — Les deux frères Pharasmane et Mithridate se disputent la possession du royaume d* Arménie.
Mais, contrairement à ce qui vient de se passer au royaume des Parthes, ce n*est plus une bataille qui décide entre les frères ennemis, c'est un acte de perfidie. L'empire n'est plus disputé entre les deux rivaux en personne. L'un des adversaires est remplacé par son fils agissant sous ses ordres (i). Enfin, Gotarzes et Bardane n'avaient entre eux d'autres liens de famille que ceux de la fraternité.
(i) Le cas échéant, Tacite confie un rôle au fils d'un de ses personnages. Par exemple : Les légionnaires révoltés députent vers le Sénat le fils de leur commandant Blésus (I, 19). Ségimer, disposé à faire sa soumission, est amené dans la cité des Ubiens avec son fils (I, 71). L'épouse d'Arminius est livrée aux Romains enceinte d'un fils (I. 58). Pison reçoit l'ordre de mener en Arménie une partie de l'armée, soit en personne, soit par son fils (II, 57); il est sur le point de se rendre à Rome sur le conseil de son fils {II, 76) ; il est secondé par son fils dans ses préparatifs de guerre (II, 78) ; il envoi son fils à Rome, avec des instructions pour l'empereur (III, 8); Apronius envoie son fils livrer un combat aux Numides (III, 21). Bésus envoie son fils protéger les bourgades de Cirta (III, 74). Le flamine Maluginensis est remplacé par son fils (IV, 16). Le fils du devin Thrasylle prédit l'empire à Néron <VI, 22). Gétulicus est accusé d'avoir destiné sa fille au fils de Séjan (VI, 3oj. Claude envoie Italiens, fils du traitre Flavius, occuper le trône des Chérusques (XI, 16). La fortune suscite à Vologèse un rival dans son propre fils (XIII, 7). Corbulon ordonne au fils du général Petus d'ensevelir les soldats victimes de l'incapacité de son père (XV, 28), etc., etc.
Tout au contraire, le poète a pris plaisir à multiplier les attaches entre les princes arméniens qu'il convertit en ennemis. Mithridate est le gendre de son frère Pharasmane, et le âls de celovci, Rhadamiste, a épousé la fille de Mithridate, si bien que l'heureux Mithridate est à la fois beau-fils de son propre frère et en même temps beau-père du fils de son frère.
III. Enfin, dernière scène, Tacite a supposé que les Romains et les Parthes tenteraient successivement de conquérir l'Arménie, et il a fait avancer dans le pays, l'un après l'autre, un général romain puis un chef parthe. Le général romain Corbulon effectue en Arménie un voyage circulaire qui est une suite de victoires mirifiques. Au contraire, après lui, son émule Vologèse pénètre en ligne droite au cœur du royaume et se retire sans avoir une seule fois combattu. Après ces vs^ines et antithétiques promenades des deux compétiteurs, l'Arménie — le poète veut bien le remarquer — reste, comme par devant, privée de maître.
(XIII, 34-41.) — Le général romain Corbulon dispute la possession de TArménie au prince parthe Tiridate. Il envahit le pays. Parti du sud-ouest de l'Asie mineure, il assiège Yolande et s'en empare, conduit ses troupes par un long détour dans la direction du Caucase jusqu'à la ville la plus éloignée du pays, Artaxate, qu'il rase jusqu'au sol, redescend dans la direction du Sud, s'arrête devant Tigranocerte, (jui se rend sous la menace d'un siège, et après cette brillante promenade, au cours de laciuelle il n'a pas roccasion de rencontrer une seule fois son adversaire Tiridate, il ramène à leur point de départ ses légions invincibles.
(XV, 1-17.) — Le roi parthe Vologèse dispute la possession de r Arménie au général romain Petus.
Son expédition est Tantithèse de l'expédition de Corbulon. Celui-ci avait effectué un immense voyage circulaire à travers TArménie. Vologèse pénètre en ligne droite dans le royaume jusqu'aux frontières de la Cappadoce. Corbulon avait pour adversaire le Parthe Tiridate, qu'il s'efforçait vainement de rencontrer. Vologèse a pour adversaire le général romain Petus, qu'il tient étroitement assiégé dans son camp. Corbulon, héros de la première histoire, n'accomplissait que des actes sensés ou admirables; Petus, héros de la seconde histoire, ne commet que des actes honteux ou ridicules. Corbulon remporte une série de brillantes victoires pendant son expédition ; Vologèse ne livre pas même un combat à son adversaire, qu'il immobilise en l'enfermant dans ses retranchements.
Ainsi donc, si Ton compare avec soin les narrations géminées dont nous avons donné la liste au commencement de ce chapitre, si on prend la peine de les analyser, d'en dégager les idées principales et d'en remarquer les éléments de composition, on constate, qu^invariablement le poète a eu recours à l'antithèse des images pour trouver la matière poétique, les idées-mère et les détails d'exécution d'une moitié de ses contes et qu'il les a développés tous en mettant .des contraires en opposition.
Mais, ces histoires qui lui ont servi de prototype, ces narrations dont il nous a donné de» duplicatas, où Tacite en a t-il trouvé les sujets? N'est-ce pas son érudition qui les lui a fournis? Ne sont-ce pas des faits recueillis dans de»
ouvrages historiques qui ont mis en mouvement son imagination dramatique et ne faut-il pas dire, pour être d'accord avec la vérité, que Tartiste, composant chacun de ces récits qui allaient avoir leur réplique, a peut-être créé des détails de mise en scène et d'exécution, mais qu'il a demandé à l'Histoire les faits que Ton retrouverait à la base de ces narrations originales ? San» doute. Les lectures préparatoires de Tacite lui ont donné des indications, des faits, des idées, des noms de personnages historiques. Il est trè»
exact que Corbulon a été envoyé en Arménie pour pacifier le pays (i) et que les Bretons ont tenté de reconquérir leur indépendance (2), comme il est indubitable que les troupes romaines ont livré de» combats aux Frisons, aux Parthes, aux Thraces, aux Chérusques et à tous les peuples établis au delà des frontières de l'empire. Mais les rapports de Rome avec ces pays limitrophes, les événements politiques dont ceux-ci furent le théâtre, ont-ils été ceux-là mêmes que les Annales nous présentent? Ou bien, tout préoccupé de composer des récits dramatiques. Tacite aurait-il déformé la réalité au gré de sa fantaisie, arrangé les choses à
(i) V. Pline, Hisi. natur., II, 72, i; VI, i5, 6; VII, 40, i, et Frontin, De stratagem, II, c. 9, 5.
(2) W.Agricola, c. XV et XVI.
sa manière, multiplié les histoires tragiques et situé des drames politiques imaginaires, pareils à d'autres, dans des royaumes où il ne s'était rien passé? Nous ne pouvons savoir quels faits élémentaires relatés dans les ouvrages de ses devanciers ont suggéré au poète les idées qu'il a développées dans ses notices originales; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'à défaut de cette réalité historique inconnaissable, il en est une autre que nous pouvons atteindre, et celle-ci, toujours sous nos yeux, susceptible d'être observée, analysée, étudiée à fond, c'est la structure même des Annales. Ce que nous pouvons dire, c'est que Tacite a non seulement composé en double toute une série de récits, mais qu'il a encore développé plusieurs fois le même canevas, qu'il a traité le même sujet de plusieurs manières et que, prises toutes ensemble, les histoires relatives aux provinces romaines et aux royaumes barbares que contiennent ses Annales se ramènent, en dernière analyse, à des variations brillantes sur trois thèmes différents.
L'artiste a imaginé d'abord — peut être d'après un passage de Velléius sur l'histoire de Rhescuporis et de Cotys (i) — que quelques royaumes barbares seraient l'enjeu d'une lutte ardente entre deux adversaires unis par les liens du sang, et cette idée d'armer l'un contre l'autre, pour la possession d'une couronne, deux rivaux apparentés, lui a inspiré la série de drames qui mettent successivement en scène, en Germanie^
(i) Histoin romaine, II, c. CXXIX.
Ségeste contre son gendre Arminîus (i); en Arménie, Pharasmane contre son frère Mithri- -date (2) ; en Thrace, Rhescuporis contre son neveu Cotys (3) ; chez les Parthes, Bardane contre sou frère Gotarzes (4). Et, en dehors de ces pages consacrées aux événements extérieurs, la même idée de compétition au trône lui a inspiré aussi ces tragédies de famille qui, à l'entendre, auraient -ensanglanté le palais des Césars.
Il a imaginé ensuite qu'un chef d'armée conduirait une expédition militaire en pays ennemi, et «ur ce thème de l'invasion, il a composé une autre série de narrations dramatiques. Ainsi, à plusieurs reprises, Germanicus mène au delà du Rhin ses légions invincibles (5); les troupes de Corbulon effectuent un voyage circulaire en Arménie pour avoir Tair de la conquérir (6) ; l'un après l'autre, Tiridate et Méherdate, pérégrinent à la tête de leurs soldats dans le royaume des Parthes (7) ; Cotys promène son armée à travers le pays des Dardanides, dont son adversaire vient de s'emparer (8), et Tacfarinas contourne la province d'Afrique avant de ramener dans le désert ses hordes de pillards (9). Sans doute encore, le passage
(j) Ann. 1, 55-57.
(2) Ann. XII, 44-46.
(3) Ann. II, 64-76.
{4) Ann. XI, 8-10.
(5) Ann. I, 5o; I, 55-56; I, 59-62; II, 5-i8; II,' 25.
(6) Ann. XIII, 34-41; XIV, 23-26.
(7) Atm. VI, 42-44; XI, 10-14.
iS) Ann. XII, i5-2i.
<9) Ann, III, 21.
de Germanicus à l'armée du Rhin, les incursions de Tacfarinas en Afrique, la présence de Corbulon en Arménie, sont des faits historiques incontestables, attestés par les sources (i), lesquels auront suggéré au poète l'idée des pérégrinations en pays ennemi qu'il prête à ses héros. Mais il n'en
(i) Quelques mots de Velléius Paterculus {Histoire romaim II, c. CXXIX) attestent le meurtre de Cotys par son oncle Rhescuporis et la capture de celui-ci (Cf. Ann. II, 64-67); le Tetour de Germanicus, victorieux des Germains (Cf. Ann. II, 26; II, 64); la capture de Maroboduus (Cf. Ann. II, 63); le soulèvement des Gaules par Florus et Julius Sacrovir (Cf. Ann. III, 40-46); la guerre d'Afrique (Cf. Ann. II, 52; III, 20-21; III, 73-74; IV, 23-25); la mutinerie des légions en Pannonie et en Germanie (II, c. CXXV. Cf. Ann. 1, 16-20, 31-49^ Dans son Histoire naturelle^ Pline l'Ancien fait allusion à la campagne de Corbulon en Arménie (II, 72, i ; VII, 40, i ; VI. i5, 6. Cf. Ann. XIII, 31-41 ; XIV, 23-26) et à la réception de Tiridate à Rome, par Néron <XXXIII, 16, i; XXX, 6, I. Cf. Ann. XV, 29-3o). Frontin mentionne le siège de Tigranocerte par Corbulon {De strat agent II, c 9, 5. Cf. Ann. XIV, 23-25), quelques-uns des actes de ce général {Ibid. IV, c. I, 21 ; IV, c. i, 28; IV, c. 2, 3. Cf. Ann. XIII, 35), une disposition prise par Germanicus dans un combat contre les Celtes {Ibid, c. 3, 23), et ses constructions de forts au pays des Ubiens {Ibid. II, c. 11, 7). Les passages des Antiquités judaïques de ' Flavius Josèphe qui se rapportent à l'histoire d'Artaban, roi des Parthes nous apprennent autre chose que les Annales (V. à l'Appendice). La révolte des Bretons {Ann. XIV, 29-39) est mentionnée dans Agricola (c. XV et XVI). Au chapitre XIV du même opuscule, Tacite avait consacré quelques .lignes au gouvernement de la Bretagne sous Ostorius Scapula et son successeur Didius. Comparez ces lignes aux nombreux chapitres des Annales (XII, 31-40), qui exposent les prétendus exploits de ces généraux, et vous saisirez sur le vif tout le travail d'invention méthodique que s'est impesé le poète pour imaginer ceux-ci. J'ai mis tous ces textes en regard des passages correspondants des Annales, à la fin de mon étude.
est pas moins vrai que les campagnes qu'il attribue à ceux-ci, composées d'épisodes antithétiques, construites invariablement de la même façon, aboutissant toutes au triomphe des troupes romaines et à l'extermination de leurs ennemis, que ces campagnes, dis-je, sont des créations d'art qui, par leur structure, leur conformité essentielle, leur dénouement, témoignent de leur origine exclusivement poétique. Et, en effet, pour composer ces histoires dramatiques dont tout l'intérêt réside dans la multiplicité des antécédents, l'artiste a eu recours à quelques clichés. Après avoir arrêté, à l'aide d'une carte sommaire, par quels endroits passerait le héros de son conte, Tacite^ absolument ignorant des choses militaires, s'est complu à imaginer soit la disposition de l'armée en marche, soit un danger auquel elle échapperait, soit l'attaque d'une place forte, soit une conférence entre adversaires, soit l'endroit où se livrait la bataille, soit Tordre des armées en présence, soit enfin le combat lui-même. Et il a décrit tout cela d'une façon très brève, en quelques traits d'une indigente banalité. J'ajoute que parfois, après avoir inventé une expédition glorieuse, lartiste, par amour de l'antithèse, a ménagé un retour périlleux aux troupes invincibles qu'il ramenait dans leurs quartiers.
Enfin, troisième thème d'amplification : la révolte. A l'avènement de Tibère — Tacite le savait, — une sédition avait éclaté aux camps des légions en Germanie et en Pannonie (i) ; sous le règne du
(i) Cf. Velléius Paterculus, Histoire romaine^ II, c. CXXV.
même empereur, Julius Sacrôvir et Flonis avaient fomenté des troubles en Gaule, et, sous Néron, les populations barbares de la Grande-Bretagne (i) avaient essayé de reconquérir leur indépendance (2). De ces faits historiques et sans doute aussi de quelques autres que nous ne pouvons leur assimiler,fautede renseignements, l'auteur des Annales a pris texte pour composer des récits géminés, opposés soit dans l'ensemble, soit dans le détail, et il a augmenté le nombre de ces récits parallèles en développant de diverses manières cette idée thématique que les habitants d'un pays soumis à la domination de Rome refuseraient obéissance sous un prétexte quelconque et compromettraient un instant la paix profonde de l'Empire. Je renvoie le lecteur à la fin de cette étude, où il trouvera l'analyse de ces narrations dédoublées et la mise en regard de leurs éléments antithétiques. Je me borne à remarquer ici que, pour amener ces situations périlleuses, le poète, subissant toujcfurs la loi de son esprit, est parti le plus souvent d'une supposition dérisoire. Ainsi, à l'entendre, les Thraces se seraient rebellés parce que leur roi Rhémétalcès et le représentant de l'autorité romaine dans leur pays a auraient laissé impunies les insultes faites à la nation (3) ». Les Suèves se seraient révoltés contre leur roi Vannius pour
(i) Cf. VeUéius Paterculus, Histoire romaine, II, c. CXXIX.
(2) Cf. Agricola, c. XV et XVI .
(3) AnM, III, 38.
être agréables à leurs voisins qui le détestaient (i). Les Galiléens et les Samaritains auraient saccagé la Judée sous l'œil paternel de leurs procurateurs Félix et Cumanus, dont ils achetaient par des présents le silence et la complicité (2), et les légionnaires romains, campés à la frontière de la Germanie et de la Pannonie toujours menaçantes, se seraient mutinés à Tavènement de Tibère parce que, vieillis sous les armes, déguenillés, abîmés de coups, traités en parias, ils auraient tenté d'arracher au pouvoir des conditions de service un peu moins inhumaines (3). Et Tacite a imaginé cela sans réfléchir qu'à la page suivante, il allait dénoncer lui-même l'inanité d'une pareille supposition en attribuant à ces légionnaires décharnés, exténués par l'âge, les souffrances et les privations, les plus belles victoires sur les barbares intrépides! Mais, encore une fois, je renvoie le lecteur à l'analyse de ces contes, en attirant son attention sur un procédé de composition, apparent dans chacun de ces récits, et qui en prouve bien le caractère fictif. Tacite n'introduit jamais en scène un personnage seul. Les acteurs de ses drames, hommes, villes, peuples ou pays, mentionnés incidemment, le sont toujours deux à deux. La règle ne souffre pas d'exception. On dirait que la dualité des idées était une forme déterminante des conceptions du poète, une habitude de son esprit
(i) A7in. XII, 29.
(2) Ann. XII, 54.
{3)Ann. I, 17; I, 18; I, 34.
toujours préoccupé d'accoupler des idées ou antithétiques, ou contradictoires.
. Ainsi donc, si l'on pousse le travail d'analyse jusqu'à rechercher les idées-mère que l'artiste a exploitées pour composer ses récits dramatiques, et, si l'on est curieux de savoir à quels procédés il a eu recours pour multiplier ceux-ci, on arrive à reconnaître que, servi par son érudition. Tacite a imaginé trois sortes de contes relatifs à l'histoire des provinces romaines et des royaumes barbares, les uns bâtis sur le thème de l'invasion, les autres sur le thème de la rivalité, d'autres encore sur le thème de la révolte. Il a créé en double presque tous ces contes en évoquant devant son esprit, pour la composition des duplicatas, les idées opposées à celles qu'il avait incorporées dans ses premiers récits. Il a travaillé systématiquement avec une méthode si sûre d'elle-même et un ordre si parfait qu'il nous sera très facile de reconstituer le plan de cette partie des Annales telle que l'auteur devait l'avoir devant les yeux lorsqu'il la composait. Et nous nous trouverons à mille lieues d'une œuvre historique et des annales véritables de Tempire, lorsque nous aurons constaté l'ordre symétrique que l'artiste a apporté dans la répartition de ses contes, lorsque nous aurons observé qu'invariablement il intercale, entre deux chapitres relatifs à un même pays, un ou deux autres chapitres relatifs à une ou à deux autres provinces; en un mot, lorsque nous aurons mis à nu la structure de son œuvre artificielle.
En voici le plan. Je l'ai réduit à son expression la plus simple pour que le \eele\xt 'ç^ivî»^^
en saisir d'un coup d'oeil l'intérêt démonstratif (i). [Les mêmes majuscules indiquent les contes géminés].
(i) Je n'ai pas compris dans ce tableau les faits divers auxquels Tacite a consacré une notice, ni les détails relatifs à l'histoire administrative des provinces, auxquels il a consacré une ligne et que voici. Les Espagnols obtiennent l'autorisation d'élever un temple à Auguste dans la colonie de Tarragone (I, 78): Destraction de douze villes d'Asie par un tremblement de terre (II, 47); Interdiction des cultes de l'Egypte et de la Syrie (II, 85); Réglementation du droit d'asile attaché aux temples de la Grèce et de l'Asie (III, 60-63); Les villes de Cib3rre et d'Egium sont ruinées par des tremblements de terre (IV, i3); Cos et Samos défendent le droit d'asile affecté à leurs. temples (IV, 14); L'Asie décerne un temple à Tibère, à sa mère et au Sénat (IV, i5); Récompenses accordées à Ptolémée, roi des Maures (IV, 26); Révolte d'esclaves (IV, 27); Châtiment de Cyzique (IV, 36); Vaine demande de l'Espagne ultérieure d'élever un temple à Tibère (IV, 37) ; Prétentions contradictoires de Lacédémone et de Messène sur le temple de Diane Limnatide (IV, 43); Reconstruction du temple de Vénus Erycine (IV, 43): Autorisation accordée aux Marseillais de recevoir un legs (IV, 43); Assassinat de Pison, gouverneur de l'Espagne citérieure (IV, 45); Construction d'un temple à Smyrne (IV, 55-56); Désastre de Fidènes (IV, 62-63); Incendie du Celius (IV, 64); Apparition d'un imposteur en Grèce (V, io)î Apparition du Phénix en Egypte (VI, 28); Incendie de l'Aventin (VI, 45); Octroi àxxjus honorum aux Eduens (XI, 23-25); Autorisation accordée aux sénateurs de la Gaule narbonnaise de se rendre sans permission dans leur province (XII, 23); Les Ituréens et les Juifs sont réunis au gouvernement de la Sjrrie (XII, 23); Les habitants de lile de Cos et les Byzantins obtiennent une exemption d'impôts (XII, 61-62); Envoi de vétérans à Capoue et à Nucérie(XIII, 3i); Troubles à Pouzzoles (XIII, 48); Autorisation accordée aux Syracusains d'excéder, dans leurs jeux, le nombre réglementaire de gladiateurs (XIII, 49); Achèvement de la digue commencée par Drusus; projet d'un canal entre la Moselle et la Saône (XIII, 53); Rixes à Pomçéi (XIV, 17); Déli-
Pannonie Révolte des légions. Les rebelles menacent d*agir, mais n'agissent pas. Intervention de Dnisus (I, i6-3oj. (A)
Germanie Révolte des légions. Les rebelles agissent : 1° au camp d'été; 2° aux quartiers d'hiver.
Intervention de Germanicus ^I, 31-49;. (A)
Oemianie Campagnes de Germanicus au delà du Rhin.
Deux expéditions par terre, deux expéditions par eau.