‹ Le génie de TaciteChapitre 14 sur 69 · III. ÉVÉNEMENTS D'AFRIQUE · texte numérisé non relu

III. ÉVÉNEMENTS D'AFRIQUE

Rien ne paraît plus véridique dans les Annales que le récit des événements survenus en Afrique 50US le règne de Tibère. Tacite en parle à plusieurs endroits espacés de son livre et les expose année par année. Il raconte avec tant de précision les incursions du Numide Tacfarinas et les péripéties de la guerre, jamais achevée, que quatre généraux auraient, paraît-il, soutenue contre ce brigand, qu'on ne peut à première vue lui contester le mérite d'avoir utilisé ici, de préférence à toute autre, une

(i) Afin. II, 6.

(2) Ann. II, 10.

<3) Ann, II, 8.

source contemporaine. Et cependant, ces pages d'histoire africaine sont, comme le reste des Annales, de la fantaisie pure. Certainement, le Numide Tacfarinas a vagabondé à la tête de pillards dans quelque coin de la province d'Afrique (l), mais certainement aussi Tacite, qui se donne l'air de raconter très exactement les aventures véritables de son héros, a inventé de toutes pièces les notices éparses qu'il leur consacre, et celles-ci, loin d'être sans rapport entre elles, sont les morceaux détichés, méthodiquement composés^ d'un drame en quatre actes. Dans chacun de ces actes le poète a développé une idée originale, une supposition nouvelle, et il a conçu ces quatre sujets d'acte en antithèse l'un avec l'autre.

Premier acte : Tacfarinas arrête un plan de campagne pour conquérir la province d'Afrique, il n'agit pas.

Deuxième acte : Il agit. 11 prend contact avec les troupes romaines; il les bat, il est battu.

Troisième acte : Le général romain Blésus arrête un plan stratégique pour empêcher les incursions de l'insaisissable Tacfarinas.

Quatrième et dernier acte : L'armée romaine remporte un succès décisif sur son adversaire, qui se tue. Ainsi Tacite a conçu les dispositions prises par chacun des deux belligérants, et en regard de leur plan d'attaque ou de défense, il a imaginé les péripéties de deux campagnes effectives.

(i) Cf. Velleius Paterculus, Histoire romaine, II, c. CXXVr

Maintenant, avez- vous peine à croire que les idées s'appellent par contraste dans l'imagina* tion de Tacite ; que tout son travail d'art consiste à juxtaposer des contraires; qu'invariablement il apparie les personnages qu'il introduit dans ses récits; qu'à défaut de faits réels, il attribue à ses héros des projets et les expose en détail; que les épisodes qui se font suite dans ses narrations sont toujours antithétiques, et qu'il prend plaisir à imaginer de temps à autre, pour TefiFet, un détail invraisemblable? Relisez ces prétendues pages d'histoire africaine, vous y trouverez appliqués tous ces principes d'invention avec une régularité automatique. En voici le résumé.

(II, 52.) — Un déserteur de rarmée romaine, Tacfarinas, trouble la tranquillité de la province d'Afrique. Il commence par conduire au pillage des bandes vagabondes (I), puis il discipline ces hordes^ il Us organise à la romaine (I) et de chef d'aventuriers, le voilà transformé en général romain. Il s'allie à Mazippa, chef des Maures. Tous deux arrêtent leur plan de campagne. Mazippa, avec des troupes légères, parcourra le pays en tous sens (II), Tacfarinas retiendra au contraire les soldats dans les camps (II). Ils sont sûrs de la w^>^ (III). Cependant, av^^ une poignée d'hommes (IV), Furius Camillus, proconsul d'Afrique marche contre la multitude innombrable dis Maures et des Numides (IV) et leur inflige une sanglante défaite (III).

Dans ce premier chapitre, le poète n'a pas fait agir Tacfarinas ; il s*est contenté d'opposer à ses plans de conquête la réalité d'une brusque défaite. Dans le conte suivant, il montre au contraire son héros dans le rôle actif d'agresseur. l\ imagine

une incursion de Tacfarinas dans la province d'Afrique, au cours de laquelle un insuccès fait suite à une victoire.

(III, 20-21.) — Tacfarinas, battu Tannée précédente, était résolu à prendre sa revanche. // court (I) d'une bourgade à Tautre, à la tête de ses hordes, puis s'arrête (I), et assiège une cohorte romaine enfermée dans son camp. Les soldats préposés à la garde du camp l'abandonnent. Tacfarinas est victorieux (II) et le gouverneur d'Afrique, Apronius, donne l'ordre de décimer la cohorte romaine infâme (III).

Cependant, cinq cents vétérans surprennent les troupes de Tacfarinas au moment où elles se disposaient à assiéger de nouveau un fort, et les battent (II). Un simple soldat se couvre de gloire en sauvant la vie à un citoyen romain (III),

Devant l'inhabileté des Numides à conduire des sièges, Tacfarinas reprend ses courses vagabondes (IVy et ses pillages. Impossible à V armée romaine de V atteindre (V) jusqu'au moment où, tournant sa course vers les pays maritimes [au nord] (VI), embaiTassé de son butin, il doit s'arrêter et s'assujettir à des campements fixes (IV). Alors le fils du gouverneur Apronius parvient à lui infliger une défaite (Vj et à le rechasser dans le désert [au midi] (VI).

L'histoire de Tacfarinas en serait restée là, s'il n'avait plu à Tacite d'en écrire deux nouveaux chapitres, Tun au troisième, l'autre au quatrième livre de ses Annales, et de compléter ainsi la série des quatre épisodes méthodiquement- appariés qu'il avait résolu d'y consacrer.

Au chapitre troisième, autre spectacle. Voulant éviter de montrer à nouveau Tacfarinas aux prises avee les Romains, Tacite prend plaisir à imaginer les mesures prises contre lui par le général romain Blésus. Il invente, non plus les

détails d'une poursuite belliqueuse, mais une répartition quelconque, toute idéale, des forces romaines sur le sol de la province d'Afrique. S'improvisant stratégiste, il dispose en petits groupes les légionnaires de Blésus comme un enfant disposerait ses soldats de plomb, en ordre de bataille, sur une table à jeu.

(III, 73-74.) — Toujours refoulé au fond de l'Afrique, Tacfarinas propose à Tibère, par ambassade, de lui céder un morceau de la province romaine [proposition dérisoire] le menaçant, en cas de refus, d'une guerre interminable. Indigné d'une telle insolence, Tibère donne l'ordre au général Blésus' de s'emparer de Tacfarinas, à quelque prix que ce soit. Devant cette injonction [absurde], Blésus réfléchit que le seul moyen de rencontrer son insaisissable adversaire était de diriger des troupes dans tous les sens. En conséquence, il divise l'armée romaine en trois colonnes et la fait avancer dans trois directions. Le lieutenant Scipion se met en marche à droite (I), vers le pays de Leptis, le fils de Blésus se rend à gauche ( I , vers les bourgades de Cirta, et^ entre les deux, le général Blésus lui-même établit dans un milieu convenable une série de postes fortifiés. Ainsi disposées en éventail, les troupes romaines devaient rencontrer partout les Numides, qui ne savaient plus désormais de quel côté diriger leurs courses.

Cependant, [Tacite donne toujours le duplicata de son invention], Blésus subdivise encore ses trois corps d'armée en plusieurs autres détachements, à la tète desquels il place des centurions éprouvés. L'hiver venu, il distribue ces détachements dans des forts qui cernaient, pour ainsi dire, le théâtre de la guerre. De ces forts, des coureurs partaient en tous sens et chassaient les Numides de retraite en retraite.

Et le poète avait trouvé une comb\Tv^.\soT^ ^Xx-a.»

tégique aussi simple qu'ingénieuse pour disposer en cercle les avant-postes romains le long de la frontière menacée.

Enfin, quatrième et dernier chapitre : victoire des Romains sur l'insaisissable Tacfarinas.

(IV, 23-25.) — Il fallait en finir, car cela devenait dérisoire. La guerre n'était pas terminée; Tacfarinas continuait à mettre l'Afrique au pillage, et cependant trois généraux romains avaient déjà obtenu les ornements du triomphe. A ce moment^ V armée des Numides étaii très forte (I). Les Maures et les Garamantes d'une part, beaucoup de Romains de l'autre, l'avaient accrue. Par contre, Tibère avait rappelé d'Afrique la neuvième légion, si bien que le nouveau général Dolahella n'avait presque pas d'hommes [1). Ayant fait courir le faux bruit que les Romains abandonnaient peu à peu la province, Tacfarinas voit venir à lui de nouvelles troupes, qui vont sous sa conduite camper devant Thubusque (II). Mais Dolabella n'a qu'à se montrer ; à son approche, les assiégeants prennent la Julie (II j. Le général romain vient alors à penser que jamais une seule armée ne pourrait triompher de ces bandes vagabondes; en conséquence, il fait alliance avec le roi Ptolémée et sectionne ses troupes en quatre divisions. Mais au moment où il partageait ses forces et se disposait à poursuivre Tennemi dans différentes directions (III), il apprend que les Numides ont concentré leurs troupes (III) près d'un vieux fort en ruines, tout entouré de forêts. Au jour naissant, les Romains les attaquent^ en rangs serrés, f>ar surprise [W). A moitié endormis, n'ayant ni armes ni chefs, les Numides se laissent égorger comme des moutons (IV). Au fort de la bataille, on fait dire dans Us rangs romains de capturer Tacfarinas (Vj, [que tout le monde, sans doute, devait connaître]. Mais cet espoir éU se rendre maître de sa personne est déçu (V), Tacfarinas, voyant ses gardes renversés, son fils prisonnier, se fait tuer. La guerre finit avec lui.

Un psychologue observera avec curiosité ce jeu de rimagination du poète, qui, déterminé par une loi inexorable, tenait tout entier dans la ^succession régulière d'images opposées.

Page 1