‹ Le génie de TaciteChapitre 21 sur 69 · III. LES PROCÈS DE LÈSE-MAJESTÉ SOUS TIBÈRE · texte numérisé non relu

III. LES PROCÈS DE LÈSE-MAJESTÉ SOUS TIBÈRE

|â société romaine vécut, paraît-il, sous Tibère, dans de perpétuelles alarmes.

Nombre de citoyens que l'illustration de leur naissance, le talent, la fortune élevaient audessus de la foule, furent sacrifiés sans pitié aux défiances de l'empereur et à ses antipathies. Pendant vingt ans, dans les prisons, sur le marbre des maisons patriciennes, le sang romain ruissela. Le soupçonneux Tibère, aflblé par la crainte, se prémunit contre Taudaçeet lahaine en soutenant la camorra terrible des délateurs. Ceux-ci, gens sans naissance ou nobles sans aveu, rabattaient les victimes que le pripce voulait immoler à sa cruauté ou à ses inquiétudes. Ouvrez les histoires de Rome les plus réputées ; les mêmes pages lugubres vous dépeindront, sur la foi de Tacite, les malheurs de ces temps désastreux. Et il n'y a pas à contester la vérité du tableau. L'historien rapporte, année par année, les procès criminels de lèse-majesté jugés par le Sénat; il donne le détail.

de ces affaires en homme qui aurait pris la peine <ie compulser les procès-verbaux des séances, les interrogatoires, les dépositions, toutes les pièces. Il avoue quelque part que s'il n'a pas reculé devant Tennui de raconter toujours les mêmes faits, c'est que son devoir d'historien véridique lui imposait de dire tout ce qu'il savait de ces lamentables intrigues (i), dût leur uniformité provoquer la lassitude du lecteur. Dès lors, on Ta cru sur parole. On a cru à la sincérité de ses regrets et à sa haute probité, tandis qu'il s'efforçait de donner le change et que, par des scrupules simulés il se préoccupait de créer ici, comme en vingt autres endroits de son livre, l'illusion mensongère <le sa véracité.

Un passage de Sénèque {De Benejic, III, 26) nous apprend, il est vrai, que, « sous le règne de Tibère, la délation fit rage. On dénonçait les propos d'hommes ivres et les simples plaisanteries. Toute occasion de sévir était bonne ». Tacite n'en devait pas savoir davantage pour inventer ses procès criminels car, hormis quelques noms de victimes (2), tous les personnages qui

(i) Ann. VI, 7; cf. IV, 33, et VI, 38.

(2) Velléius Paterculus {Hist, rom., II, i29-i3o) et Sénèque (Epistohi ad Lucil. LXX) parlent du procès et du suicide de Libon Drusus {Ann, II, 27). Sénèque {Consolatio ad Marc, XXII) rapporte la condamnation et le suicide de Crémutius Cordus(^;/«. IV, 34). Il dit clairement que les amis d'Asinius Gallus et de Séjan furent inquiétés ou périrent {Episiola ad Lucil. y LV). Un passage de Velléius {Hist. rom. II, i3o), fort peu explicite, nous apprend que « Silius et Pison se rendirent coupables ». Sont-ce les mêmes personnages que ceux des Annales IV, 18 et III, i5? Impossible de le dire.

jouent un rôle dans ces procès et tous les détails de ceux-ci, les poursuites, les dépositions, les sentences, l'origine, la mise en scène et Tissue de ces actions judiciaires, tout cela. Tacite Ta inventé. Et c'était fatal. La loi de son génie lui imposait de concevoir des drames, de créer, encore et toujours, des actions plus ou moins -compliquées qui mettraient en danger l'existence •d'un protagoniste. Forcément il a obéi à cette loi -en donnant la vie de l'art à ces scènes théâtrales ■de cour d'assises que nous allons un instant examiner.

Ces petites compositions dramatiques développent, à tout .prendre, le canevas que voici. Un malheureux, victime d'intrigants délateurs, est accusé d'un crime imaginaire et traîné devant l'empereur, au palais du Sénat. Tibère, grand justicier, arbitre de la loi et du droit, manifeste son hostilité contre le prévenu qui dispute sa vie à la haine ou à la servilité de ses juges. On propose, on discute diverses sentences de condamnation : l'empereur rend le verdict. L'accusé est puni de la mort ou de l'exil, à moins qu'il n'échappe, par le suicide, à l'opprobre d'une condamnation.

Pour un dramaturge de génie, c'était un jeu de varier dans le détail cette histoire prototypique. L'artiste pouvait à son gré transformer le personnage de l'accusé, créer différents types de délateurs, imaginer de nouvelles accusations, prêter à César telle ou telle attitude, diversifier les opinions des juges et l'issue du procès, . bref, appliquer à ce travail d'art toutes les ressources de son esprit inventif. Il n'y a pas manqué» VovxI^t.-^^^"^^

prendre la peine de rapprocher les unes de»

autres et d'analyser par le menu toutes ce»

histoires de cour d'assises que l'auteur a très habilement disséminées dans ses Annales, vous reconnaîtrez qu'il les a composées non pas, conmie il paraît, en se réglant sur une succession accidentelle de faits imprévus, mais d'après un pla» méthodique; vous reconnaîtrez qu'il avait arrêté d'avance l'ordre dans lequel elles se succéderaient; qu'il en a trouvé les éléments dans le fonds commun de ses inventions calomnieuses, paradoxales ou absurdes; qu'il a pris plaisir à faire du théâtre et à imaginer de malicieuses faussetés, et qu'ici comme dans le reste des Annales, son travail de création artistique a été principalement déterminé par la loi d'opposition des idées contraires.

A première vue, rien de moins apparent. Le poète, je le répète, feint de raconter ces procès dans l'ordre de leur apparition. Il feint de les rapporter avec une exactitude toute documentaire à l'année même où ils auraient été débattus devant le Sénat. Mais ce souci de la précision est pour donner le change. Tacite s'est ingénié à sauvegarder l'apparence historique de ses fictions romanesques et à dissimuler le véritable caractère de son œuvre sous le voile malheureusement trop ténu d'une belle ordonnance chronologique.

En réalité, il entrait dans son plan de placer ces contes au milieu de l'histoire de Tibère et d'en former deux séries dont chacune occuperait un espace vide des six premiers livres des Annales* Dans sa pensée, l'intérêt de ces six livres devait se

concentrer sur le développement des deux grands drames qui en seraient les morceaux principaux : d'une part, l'histoire et le meurtre de Germanicus au début du principat; d'autre part, la conspiration et la chute de Séjan à la fin du règne. Entre la mort de Germanicus et celle de Séjan, entre celle-ci et celle de Tibère, un certain temps s'était écoulé qui appelait l'exposé d'une suite d'événements intermédiaires (i).

C'est à former la continuité de ses Annales que Tacite utilisa ses histoires de procès criminels. Il les répartit en deux groupes qu'il disposa habilement, Tun entre le meurtre de Germanicus et la conjuration de Séjan, l'autre entre le meurtre de Séjan et la fin du règne de Tibère. Il fit des amis de ces prétendus rivaux de César des victimes de la délation (2), et aux deux grands épisodes romanesques de son livre, il rattacha de la façon la plus naturelle ces contes mélodramatiques . qui les séparaient.

Maintenant, analysons ces histoires. Nous reconnaîtrons tout de suite, dans leurs éléments de composition, les produits d'une invention systématique.

Et d'abord, le poète met en scène, dans le rôle d'accusés, des personnages, hommes et

(i) Germanicus mourut le 10 octobre an 19 après J.-C. Cf. Prosopographia imper ii romani sec. /, //, ///, t. II, p. 179 {Ann. II 72) et la mort de Séjan (18 octobre an 3i après J.-C.) était rapportée au livre V des Annales; les procès de lèse-majesté occupent presque tous les livres III, IV et VI, de la composition de Tacite.

{2) Ann. IV, 18; IV, 3i; IV, 68; V.ô\ \\,T \N\,V,^V^\-

femmes, si diflérents de caractère et de condition qu'on n'a pas songé un seul instant à suspecter leur réalité historique. Mais regardez-y de près. Ces soi-disant victimes de la délation sont des figures de commande, détachées méthodiquement de séries préconçues. Le poète a imaginé diverses catégories d'accusés. Il a imaginé la série des accusés qui appartiendraient à Taristocratie romaine, et il a mis en scène, l'un après l'autre, un membre de la famille des Scribonius, un membre de la famille impériale, un membre de la famille des -^niilius, un membre de la famille des Junius (i). Il a imaginé la série des accusés pris parmi les gouverneurs de province, et il a amené à la barre un préteur de Bithynie, un proconsul de Crète, deux proconsuls et un procurateur d'Asie (2). Il a imaginé la série des accusés poursuivis par un des membres de leur famille, et il a fait comparaître une épouse dénoncée par son mari, un gendre par son beau-père, une sœur par son frère, un père par son fils (3). Il a imaginé la série des accusés pris parmi les hommes de talent, et il a traîné devant les assises un poète, un pamphlétaire, un historien, un homme d'esprit (4). Ajoutez à cela le groupe des délateurs qui subissent à leur tour le malheureux sort qu'ils ont préparé à d'autres, ceux-ci, d'ordinaire, leurs amis (5), le

(i) Ann. II, 27; II, 5o; III, 22; III, 66, 69; cf. IV, 66.

(2) i4;/;/. 1,74; 111,38; 111,66; IV, i5; IV, 36.

(3) Aim. III, 22; IV, 22; IV, 3i; IV, 28-3o.

(4) Ajui. III, 49; IV, 3i; IV. 34; IV, 42.

(5) Ann. III, 37; IV, 3i; IV, 36; IV, 68,71; VI, 3; VI, 5; VI, 7;VI, 3o.

groupe des fidèles de Germanicus et de Séjan à rhistoire desquels, je le disais, le poète a rattaché quelques uns de ces procès criminels, et vous aurez épuisé la liste des personnages prétendument historiques qui jouent dans ces drames le rôle de prévenus.

Et de quoi sont-ils accusés, ces prévenus? Sans doute, de mauvaises actions véritables, d'actes répréhensibles commis devant témoins, de crimes évidents ou possibles? Du tout. Tacite est poète, il ne sort pas du domaine de la pure fiction. Il nous présente des accusés coupables seulement de criminelles pensées, des inculpés qui n'ont accompli aucune action condamnable, mais dont seuls les projets, les discours sont incriminés. Il amène devant le tribunal non des hommes qui ont mal agi, mais des hommes qui ont dit, pensé, souhaité des choses pernicieuses, et, en poète à l'imagination féconde, il nous a inventé ces paroles, ces pensées, ces souhaits, ces rêves d'inculpés imaginaires (i). La plupart de ces prétendus coupables sont déférés à la justice avant d'avoir commis aucun crime. Ils allaient précisément commettre celui qui les met en danger. Ils restent en deçà de l'action. C'est-à-dire que les suppositions de Tacite ne dépassent pas les limites de la pure contingence et que ses accusations, loin d'être Técho de la réalité historique, sont aussi vaines que toutes les pensées qui ne se réalisent pas. Toujours on s'est révolté contre la monstrueuse tyrannie de Tibère

(I) Ann, I. 74; II, 3o; II. 5o; III. 66; IV. 18; IV, 21; IV, 42; IV. 68; VI, 5; VI, 8; VI. io;\l,i(^.

exemples témoignent du même eflFort poétique de trouver le motif d'accusation le plus inadmissible.

Et, en ce sens, Tacite pousse aussi loin qu'il se peut l'audace littéraire. Se jouant autant de la. crédulité de ses lecteurs que de la raison, il impute à de malheureux accusés des crimes qu'il leur était impossible de commettre dans la situation morale ou matérielle où il les place. Par exemple il amène devant les juges un vieillard infirme. It imagine qu'on est allé le chercher dans llle d'Amorgos, où il était détenu, et que son fils formule contre lui une accusation nouvelle. Et que reproche ce fils dénaturé à ce misérable prisonnier, enfermé dans une île et privé de toutes relations avec d'autres hommes depuis des années? Il lui reproche d'avoir envoyé des émissaires dans la Gaule pour y allumer la révolte! d'avoir conspiré contre le prince (i)! De même, il met en scène un certain Silius, lieutenant de 'Germanicus. Brillant chef d'armée, Silius a vaincu le révolutionnaire Julius Sacrovir et mérité les honneurs du triomphe. Le voilà accusé, mais de quoi? Le poète s'est demandé quel crime impossible lui imputer qui serait en contradiction avec la belle conduite de patriote et de soldat qu'il lui avait attribuée d'abord. L'idée de trahison, opposée à. celle de dévouement à la patrie, s'est mécaniquement imposée à son esprit. C'est pourquoi Silius, dans les Annales, est accusé par ses ennemis

(l) Ann. IV, 28-29.

<c d'avoir longtemps donné le change sur Sacrovir^ dont il savait la prise d'armes » (i).

Toutefois, à ce jeu de l'invention absurde, il y a un danger. Il y a le danger d'éveiller la défiance et les protestations du lecteur par l'extravagance de la fiction, et de le rendre incrédule alors qu'on veut lui en faire accroire. Il y a le danger d'être pris en flagrant délit d'imposture et de se discréditer à jamais. L'artiste malicieux le sait, et il se tient prudemment sur ses gardes. Il sait mieux que personne ce qu'il risque à présenter de hardis mensonges sous les dehors de la vérité, et il ne s'expose pas. Il dénonce lui-même l'absurdité de ses inventions. Attribue-t-il à un délateur une imputation par trop grotesque, immédiatement il reprend son rôle d'historien véridique et stigmatise Tinanité d'une pareille accusation. Luimême la déclare ou puérile, ou calomnieuse, ou ridicule, ou insensée. Il l'évoque un instant devant l'imagination étonnée de son lecteur, mais pour l'anéantir aussitôt. Et, ce faisant, il recourt à un procédé qui lui est familier, et qu'il a notamment utilisé dans ses notices fantaisistes consacrées aux séances du Sénat. Ce procédé, nous l'avons vu, consiste à exprimer une idée entachée d'ineptie, à la développer en manière de paradoxe, puis à lui opposer l'idée contradictoire, celle-ci vraiment raisonnable, qui n'en laisse rien subsister. Ici, dans le cas des accusations dérisoires formulées par les délateurs, le poète oppose aux extra-

(i) Ann. IV, 18-19.

vagances qu'il imagine Tappréciation dédaigneuse d'un esprit judicieux.

Aussi bien, Tacite ne prend-t-il pas toujours la peine de forger les charges qui auraient prétendu-» ment pesé sur son personnage imaginaire. Il se contente souvent de dire, en passant, qu'il était accusé ou de lèse-majesté^ ou de concussion, ou d'adultère, ou de consultation d'astrologue ou de péculat, sans ajouter le moindre commentaire.

Mais venons en aux procès eux-mêmes et aux scènes de prétoire qu'ils ont donné à l'artiste Toccasion de composer.

Rien n'est plus surprenant et ne dévoile mieux le caractère romanesque de ces drames judiciaires que la régularité mécanique — ce mot revient toujours sous la plume — avec laquelle non seulement le poète introduit deux à deux les personnages qui y jouent un rôle (i), mais encore met en opposition les éléments dramatiques qui en constituent la fabulation. Nulle part on ne peut mieux observer comment la loi de la dualité des idées et la loi de Tantithèse des images ont réglé, commandé, asservi tout le travail d'invention d'art dans les Annales, Pour ainsi dire sans exception, les crimes imputés aux victimes de la délation sont doubles (2), et, d'autre part,

{i)Ann. I, 73; III, 10, 19; III, 37; m, 38; III, 66; III, 70; IV. 18; IV, 21, IV, 34; IV, 66; VI, 3; VI, 7; VI, 18; VI, 29; VI, 3o; VI, 38; VI, 39.

(2) C'est le cas pour les inculpés suivants : Falanius (I, 73); Marcellus, accusé par Hisppn (I, 74); Apuleia Variliâ (II, 5o); Lepida(III, 22); Cesius Cordus (III, 38); C. Silanus (III, 66);

presque tous ces contes mettent en présence soit deux délateurs dont les destinées forment contraste, soit deux accusés qui sortent de l'aventure, l'un condamné, l'autre absous, soit deux orateurs qui prennent la parole pour émettre des avis contradictoires. Mamercus Scaurus, d'illustre naissance, s'avilit par la délation; J. Othon, d'origine obscure, s'enrichit par la délation (i). Silanus est accusé par les plus grands orateurs de l'Asie entière ; lui, qui doit se défendre seul, ne sait pas parler (2). Tibère fait grâce à C. Cominius, tandis

C. Silius (IV, 18); C. Pison (IV, 21); Cremutius Cordus (IV, 34); les habitants de Cyzique (IV, 36); Titius Sabinus (IV, ^8, 70); Cotla Messalinus (VI, 5); le père et le frère de Pompeia Macrina(VI, 18); Scaurus (VI, 29 . Le plus souvent, le poète oppose aux deux chefs d'accusation qu'il produit contre le premier inculpé une charge unique portée contre le second, comme ceci :

(I, 73). Falanius et Rubriu?, chevaliers . romains, étaient accusés :

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