I. Falanius, a/ d'avoir admis un pantomime dans une con
frérie instituée en l'honneur d'Auguste.
bj d'avoir compris une statue d'Auguste dans la
vente de ses jardins.
II. Rubrius, d'avoir profané par un parjure le nom d'Auguste.
Ou bien encore il met en regard deux chefs d'accusation et une charge unique produite contre le même inculpé, comme ceci :
Q. Granius accusait Pison 10 d'avoir outragé, par des discours
secrets, la majesté de l'empereur ; Il ajoutait, 20 af qu'il avait du poison dans sa maison, 5/ qu'il se rendait au Sénat avec une épée.
<l) Ann, III, 66.
(2) Ann. III, 66.
qu'il exige la condamnation de Suilius(i). Les amis de Séjan renient son ainitié; M. Terentius s'en prévaut (2). La recherche de l'idée opposée a suggéré à l'artiste le schéma ou les motifs d'exécution de toutes ces histoires apparentées, que Ton a
{i)Ann,IV, 3i.
(2) -<4««. VI, 8. De même : Tibère se montre plein' d*indulgence pour Falanius et Rubrius, plein de colère contre Marcellu«(I. 73; I, 74). — Deux astrologues sont exécutés : l'un est précipité de la roche Tarpéienne, l'autre puni selon l'usage antique (II, 32). — Pison et Lépida sont expulsés de leur famille qu'ils ont déshonorée; Silanus est rendu à sa famille, qu'il a déshonorée (III, 24). — Cesius Cordus est condamné, Antistius Vêtus est absous, puis condamné (III. '^8). — Dans le procès de L. Priscus, M. Lepidus opine pour l'exil, H. Agrippa pour le dernier supplice (III, 49-50). — Tibère repousse l'avis de Pison. i) accepte celui de Lentulus (III, 68, 69). — Cesius Cordus est condamné. L.Ennius est absous (III, 70). — On ajourne la perte de C. Silius, on fait incontinent le procès à C. Sabinus flV, i8). — C. Pison, de haute naissance, et C. Severus, de basse extraction, sont poursuivis; le premier meurt à propos, le second est exilé (IV, 21). — Le délateur C. Salvianus est puni, le délateur Sérénus n'est pas inquiété (IV, 36). — Domitius Afer, besogneux, s'enrichit par la délation; P. Dolabella, d'illustre naissance, se déshonore par la délation (IV, 66). — Junius Gallion est chassé du Sénat; S. Paconianus obtient sa grâce (VI, 3). — Tacite donne le lieu de naissance d'Afriranus, il dit ignorer celui de S. Quadratus (VI, 7). — Puis des répliques : Drusus meurt de privations en prison; Tibère outrage sa mémoire (VI, 24); Agrippine se laisse mourir de faim; Tibère outrage sa mémoire (VI. 25). — Pour prévenir une condamnation P. Labeon s'ouvre les veines; sa femme suit son eî^emple; Pour prévenir une condamnation M. Scaurus se tue; sa femme suit son exemple (VI, 29). — G. Martianus se donne la mort ; T. Gratianus est condamné au dernier supplice (VI, 38); Trébelliénus se donne la mort; S. Paconianus est étranglé dans sa prison (VI, 39).
toujours crues originales et qui ont cependant entre elles les liens poétiques les plus étroits. J'ai cru bien faire en donnant à la fin de cette étude une brève analyse de ces compositions similaires, qui forment la suite des procès de lèse-majesté dans les A^malès.yen ai mis à nu la structure, afin de rendre sensible au premier coup d'œil l'essentielle conformité de leur développement méthodique et l'agencement régulier de toutes leurs parties. J'aurai ainsi évité de fatiguer le lecteur par la répétition constante des mêmes remarques et je puis dès lors attirer son attention, sans crainte d'en abuser, sur la donnée poétique la plus romanesque de ces contes mélodramatiques.
Le véritable protagoniste de ces drames, ce ' n'est pas l'accusé, qui le plus souvent, au cours des débats, garde une attitude passive et subit, silencieux et impuissant, les lâches attaques de ses ennemis (i). Le personnage principal, celui qui mène toute l'intrigue, c'est Tibère. Si étrange que puisse paraître, au regard de la réalité vraisemblable, cette représentation poétique des choses. Tacite a imaginé que sous l'empire de la crainte, poussé par sa haine implacable des hommes, Tibère ne quitterait pas le Sénat, où.
(i) Condamné, il l'est d'ordinaire, car le poète accumule à plaisir les circonstances qui doivent lui être fatales. Il est, en efifet, poursuivi par ses amis ou par ses collègues. La crainte le paralyse; l'audace anime ses ennemis. Ses adversaires comptent parmi les orateurs les plus brillants; il est incapable, lui, de prononcer un mot. Il implore l'appui de ses proches; ils s'éloignent tous épouvantes, etc.
du haut de son siège présidentiel, personnifiant la justice souveraine, il accablerait les malheureux citoyens accusés, à tort ou à raison, du crime impie de lèse-majesté.
Dans ces procès, César s'occupe et décide de tout. Il dit si les accusations sont ou non recevables, si l'on fera droit aux requêtes des inculpés, sur quoi porteront les interrogatoires, quelle récompense ont méritée les délateurs, quelles peines doivent encourir les coupables. Il est représenté comme le porte-parole de la loi et du droit. Il est la loi et le droit même. Direz-vous qu'en le dépeignant tel. Tacite a montré Tibère, sur la foi de documents d'archives soigneusement dépouillés, dans l'exercice de ses fonctions judiciaires? Du tout! Il lui a attribué, en artiste expert, les actions les plus diverses, et, d*un procès à Tautre, il Ta mis en scène, très intelligemment, dans un rôle différent. Tour à tour, pour varier le plaisir, il lui a dévolu les fonctions d'accusateur, de juge d'instruction, d'arbitre, de délateur, de conseiller, de défenseur, de témoin à charge, de président du tribunal (i), et même, pour que la série de ses métamorphoses fût complète, il Ta montré dans le rôle invraisemblable d'accusé. Mais oui, si étrange que cela paraisse, et parce que l'idée contradictoire déjuge-accusé devait naturellement séduire l'esprit comique du poète, Tibère est mis une fois sur la sellette; il veut se justifier sur
(i) V. Ann, II, 28; II, 5o; III, 22; III, 24; III, 38; III, 67; 111,70; IV, 19; IV, 22; IV, 3i; IV, 34; IV, 36; VI, 5; VI, 8; VI, 38.
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rheure des crimes abominables que Topiiiicwx publique lui aurait soi-disant imputés (i). Mais quel que soit le rôle qu*il ait confié à son protagoniste dans ces scènes variées, toujours fidèle à son principe de représenter les choses à contresens, de créer une fiction qui fût Tanti thèse de la réalité vraisemblable, de concevoir les actes de ses personnages en contradiction avec la destination de ceux-ci, Tacite a prêté systématiquement à l'empereur, dans ces procès criminels, une conduite opposée à celle que lui commandaient ses fonctions de grand justicier. Invariablement, Tibère fait le contraire de ce que, logiquement^ il aurait dû faire. Représentant à rebours de la justice, il s'oppose à l'application des lois (2), et réforme les arrêts des juges (3); il ordonne une nouvelle enquête contre un accusé qui a été reconnu innocent (4); il exige des poursuites contre les criminels de lèse-majesté et, lorsque ceux-ci sont amenés à la barre, il les renvoie sana examen ou casse les condamnations dont ils sont frappés (5). Et pourquoi en est-il ainsi? Serait-ce que Tibère, aux admirables qualités duquel Velléius rend un éloquent hommage, aurait réellement donné à ses contemporains le spectacle d'une conduite aussi dépourvue de sens qu'anarchique, aussi immorale que comique? Non, certes! Nous-
(i) V. Ann. IV, 42.
(2) Ann. II, 5o; III, 22; III, 70; IV, 18.
(3) Ann, II, 5o; III, 10, 19; IV, 3i.
(4) Ann IV, 36.
{5) Ann. I, 73; III, 70; IV, 3i; IV, 36; IV, 42; IV, 66.
Tavoiis vu déjà, cette conduite a son explication toute naturelle dans le fonctionnement original de la pensée créatrice du poète, dans sa préoccupation constante de mettre les actes de ses personnages en contradiction avec les exigences de la loi ou de la raison. Pour trouver la série des actions variées qu'il prêterait à son juge extravagant, l'artiste malicieux s'est simplement ingénié à mettre les volontés de Tibère en opposition avec telle ou telle prescription de la loi romaine. La loi exigeait que les votes des juges fussent secrets : Tibère prétendra que les sénateurs prononcent leur avis à haute voix (i). Le droit d'opiner avant tous les autres appartenait au consul désigné : il s'opposera à ce que son fils Drusus, consul désigné, émette son avis le premier (2). Représentant suprême du pouvoir judiciaire, venu au Sénat pour présider les assises, il ne prétendra à rien moins qu'à joindre son vote à celui des juges et à les contraindre, par l'exemple, à condamner l'inculpé (3). La loi interdisait de soumettre à la question les esclaves de l'accusé; il créera, dit Tacite, qui dissimule habilement son invention, une jurisprudence nouvelle et les fera interroger dans les supplices {4).
Mieux, encore! Non seulement, dans ces procès de lèse-majesté, Tibère fait toujours le contraire de ce que légalement il aurait dû faire, mais il est
(i) Ann, I, 74.
(2) Afin, m, 22.
(3)^;/;/. 1,74- (4j^;/;/. II, 3o; III, 22.
•toujours d'un avis opposé à celui des autres. Les juges absolvent-ils l'accusé? Tibère exige une condamnation (1), Envoient-ils Taccusé en exil ou à la mort? Il incline vers la clémence (2). Quelqu'un propose-t-il de refuser, dans certains cas, aux •délateurs le prix de leurs services? Il s'insurge contre cet avis et réclame aide et protection pour -ces défenseurs de la paix publique (3). Tant il est vrai que la recherche de l'idée opposée a commandé inexorablement, ici comme ailleurs, toutes -ces inventions poétiques.
Enfin, pour en finir avec ces procès fantaisistes, ^n mot de leurs dénouements.
Selon qu'ils relèvent de l'un ou l'autre principe «Je création, de telle ou telle intention de l'artiste, -ces dénouements sont ou décevants, ou dramatiques, ou dérisoires.
La plupart ont été imaginés par le poète dans le dessein de décevoir l'attente du lecteur et de tromper sa curiosité. Tout au long de son récit, l'artiste accumule les circonstances qui doivent rendre la situation du prévenu de plus en plus périlleuse. On croit que le malheureux n'échappera pas à une condamnation, mais au dernier moment, quand la sentence est imminente, plus de condamnation possible : l'inculpé a disparu. L'arrêt fatal que tous les antécédents du conte faisaient présager ne le frappe pas : il s'est
(i) Ann. III, 38; cf. IV, 3i; IV, 42.
{2) Afin. II, 5o; III, 18; III, 22; III, 69; III, 70; IV, 3i; <:f. IV, 66-67; VI, 5.
(3) Ann. IV, 3o.
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suicidé. Ne vous demandez pas si, au temps de Tibère, les gens arrêtés jouissaient d'une liberté telle qu'ils pussent, tout à leur convenance,, disposer de leur vie. Ne vous demandez pas s'il est vraisemblable qu'ils eussent préféré s'exécuter eux-mêmes que de subir la peine de l'exil ou de la relégation. Tacite ne tient aucun compte ni de la réalité, ni de la vraisemblance. Une seule chose le préoccupait dans la composition de cesdrames : surexciter la curiosité du lecteur, lui donner une émotion en créant un danger factice auquel il l'intéresserait, quitte à trouver ensuite une fin impressionnante ou quelconque.
Et de fait, quand il ne termine pas son récit brusquement, c'est qu'alors il prend la peine de composer à son héros une mort tragique, ou qu'il amuse son esprit paradoxal en inventant un verdict illégal ou absurde. La loi romaine interdisait de condamner une vierge au dernier supplice : la fille de Séjan, tout enfant, sera, frappée de la peine capitale (i). Voici un coupable; il est condamné au bannissement; la même sentence qui en fait un fugitif, exilé de partout, sans feu ni lieu, le colloque dans une île (2). Des femmes,, coupables d'adultère, sont condamnées au nom de la loi Julia ; on invoque la loi contre elles, mais on ne leur en applique pas les peines (3). Silanus est poursuivi pour concussion et sacrilège ; non seu-
(i) Ann. V, 9.
(2) Ann. III, 38.
{3) Ann. II, 5o; III, 23; IV, 42.
lement on propose de le bannir et en même temps de le déporter dans une île — ce qui est contradictoire — mais, mieux encore, à la demande de sa sœur, qui est vestale, on l'envoie terminer ses jours dans Tîle aimable de Cythère (i).
L'esprit facétieux du poète ne perd jamais ses droits.
(i) Ann. III, 68-69.