‹ Le génie de TaciteChapitre 4 sur 69 · I. — TACITE ET LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

I. — TACITE ET LA CRITIQUE

|n dédiant au cardinal de Richelieu sa traduction des Annales de Tacite, bientôt célèbre sous le nom de Belle infidèle, Nicolas Perrot, sieur d'Ablancourt, s'exprimait ainsi : « Tacit);est depuis quinze cens ans Toracle » de la Politique ; on Ta traduit en toute langue ; » il est en estime chez tous les peuples. On a » fait des sentences de toutes ses lignes, des » mystères de toutes ses paroles. Et si Von » avait assemblé tous les livres qui ont esté fait » pour Tadmirer ou pour Téclaircir, il s'en pour- » rait faire une grande Bibliothèque. C'est luy » qui a engendré toute la politique d'Espagne et » de l'Italie; c'est dans ses docts escrits qu'on » s'est instruit en l'art de régner ; c'est luy que les » princes de la maison d'Autriche consultent » encore tous les jours dans la nécessité de leurs » affaires. »

Perrot d'Ablancourt disait vrai. Au xviP siècle, les écrivains politiques, sinon les chefs d'État, apprenaient l'art de gouverner les hommes dans les seules Annales de Tacite. Quel incomparable trésor de conseils pratiques n'était pas à leurs yeux l'œuvre de l'historien latin! Quel profit ne pouvait pas retirer de la méditation de ses livrer

le courtisan qui ambitionnait la faveur d'un prince, ou le prince qui cherchait à consolider son autorité ! Les diplomates italiens le répétaient depuis toujours : Tacite enseignait en politique « Fart d'être fort ». Preniez- vous la peine de le lire, il vous dévoilait par quels moyens habiles les premiers Césars avaient établi leur despotisme, par quels savants détours ils étaient parvenus à découvrir les menées secrètes de leurs ennemis, comment ils avaient réduit ceux-ci à Timpuissance. Dans des circonstances difficiles un prince voulaitil prendre un parti sûr, l'histoire de Tibère ou de Néron, telle que l'avait racontée l'admirable historien latin, était là pour le diriger. Il n'avait qu'à modeler sa conduite sur celle de ces empereurs : du coup, il réalisait le type idéal de l'homme d'État tout-puissant. Bardé d'impassible froideur et de défiance, capable d'être éhonté, sanguinaire, inhumain, il était passé maître dans l'art de gouverner les autres en les trompant.

Comme le disait Perrot, Tacite était l'oracle de la Politique.

Et, de fait, pendant les xvp et xvii^ siècles, traductions et commentaires des Annales se succédèrent à l'envi. Tout le monde s'y employait. C'était à qui rechercherait dans cet ouvrage précieux les exemples à mettre sous les yeux des princes; c'était à qui publierait un discours, une traduction nouvelle, des rapprochements intéressants entre l'histoire romaine et les événements contemporains; c'était à qui offrirait à un protecteur illustrissime la dédicace d'un Tacite tout nouvellement commenté. La mode était alors

aux méditations profondes sur les choses de la politique. En France, en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Espagne, en Angleterre, on estimait que l'historien latin avait légué à la postérité Texpérience des Césars, pour le plus grand profit des petits potentats contemporains (i).

L'enthousiasme des commentateurs politiques de Tacite dépassait .cependant quelque peu la mesure.

Cent cinquante ans plus tard, Napoléon Bonaparte, traitant avec un suprême dédain ces rêveries de songe-creux philosophes qui ânonnaient^ les principes de la politique sans Tavoir jamais pratiquée, exprimait au sujet de Tacite et de ses admirateurs une opinion plutôt scandaleuse, qui menacp.it de produire sur les théories des raisonneurs en chambre l'efiet d*un grand coup de vent sur un château de cartes. 'Les Atitiales exaspéraient Napoléon. Au lendemain de la bataille d'Austerlitz et de la paix de Presbourg, recevant au palais des Tuileries les membres de l'Institut, venus pour le congratuler (3o janvier 1806), l'Empereur, à brûle-pourpoint, interpella devant un groupe d'invités le secrétaire perpétuel de la docte assemblée, M. Suard (2) :

(i) M. Felice Ramorino, professeur à l'Institut des Études supérieures, à Florence, a mis en lumière ce grand succès des annales y aux xvie et xvii« siècles, dans sa très intéressante étude : Cornelio Tacito nella storia délia Coltura. Milano, U. Hœpli (deuxième édition), 1898.

(2) L'entretien est rapporté par Garât, Mémoires historiques sur .la vie de M, Suardy sur ses écrits et sur le XVIIle siècle, t. II, p, 423 •et suiv. Paris, 1820.

« N'est-il pas vrai, monsieur le secrétaire perpétuel, que Tacite, qui est un grand esprit, n'est pas du tout le modèle de l'histoire et des historiens? Parce qu'il est profond, lui, il prête des desseins profonds à tout ce qu'on fait et à tout cequ'on dit. Mais il n'y a rien de plus rare que des desseins....

— Oui, Sire, partout ailleurs; mais rien de plus-^ commun à Rome. Pendant les six cents années de la République, tout fut plan et exécution; et sous l'Empire, les maîtres dû monde s'abandonnèrent bien à leurs passions, ils ne s'abandonnèrent pas au hasard. Rien de plus bizarre que Tibère et rien: de plus réfléchi.

— Tacite devait prendre l'esprit de l'Empire dont il se faisait l'historien, et il y porte l'esprit de la République. Moi aussi, je voudrais la république^ mais elle est impossible, et...

— Tacite, Sire, est de tous les écrivains de l'antiquité celui qui a le mieux entrevu l'union de la plus grande puissance du prince et de la plus grande liberté des peuples, et il appelle cela une félicité rare..

— N'importe, c'est l'historien d'un parti, et le peuple romain n'était pas du même parti que Tacite. Il aimait ces empereurs dont Tacite veut toujours faire peur, et on n'aime pas les monstres. Les monstruosités de l'Empire naisaient des factieux....

— Il n'y avait plus de peuple romain dans Rome, Sire; c'était une populace de toutes les parties de l'univers qui applaudissait à tout rompre l^jlus méchant empereur, devenu mau-

^re^^^lus

vais histrion, pourvu qu'elle eût, elle, du pain et les jeux du cirque,

— Et son style, le croyez- vous sans reproche^ Après l'avoir lu, on cherche ce qu'il pense. Moi, je veux qu'on soit clair. Nous nous rapprocherions, vous et moi, monsieur Suard... »

Et l'entretien s'arrêta court. Ce n'était pas le moment pour M. Suard de défendre à coup de citations Thistorien latin que l'Empereur paraissait juger en souveraine ignorance et que, cependant, cette première fois, il ménageait, car il n'avait pas dit toute sa pensée. Son aversion pour Tacite, très réfléchie, était plus profonde qu'il ne l'avait laissé entrevoir jusqu'alors. A deux ans de là, en Allemagne, après la paix de Tilsitt (1807), dans une conversation avec le poète Wieland, Napoléon avoua, sans ambages, sa rancune contre l'historien latin. « Il n'est pas juste, disait-il au poète, de peindre tout en noir comme Ta fait Tacite. C'est là un peintre habile, je vous l'accorde, un coloriste vigoureux et séduisant, mais qui ne songe qu'à l'efiet qu'il va produire. L'histoire ne veut point d'illusions. Tacite n'a point assez approfondi les causes, il n'a point suffisamment développé les secrets motifs des événements ; il n'a point assez scruté le mystère des actions et de l'esprit des temps, étudié leur mutuel enchaînement pour livrer à la postérité un jugement impartial et sain. Les empereurs romains n'étaient point, tant s'en faut, ces horribles monstres que Tacite nous a décrits (i). »

(i) V. Ramorino. loc. (Ht., p. 106, note ia5.

Et Napoléon aurait voulu qu'on le prouvât, comme il aurait voulu, d'ailleurs, qu'on renonçât une bonne fois à ces idées saugrenues en matière de gouvernement des peuples que, dans leur solennelle inconscience et à l'imitation de Tacite,, les gens de lettres, notamment les philosophes du xviii« siècle, s'étaient donné le droit de répandre dans le public (i). Même Montesquieu, disait-il à son aide-de-camp, le duc deNarbonne (2), avec lequel il s'entretenait (1812) de l'École normale, récemment fondée à Paris, même Montesquieu, avec son esprit merveilleux, avait perdu son temps à ressasser des idées de rhéteur, conçues en dehors de la réalité des choses et d'une fausseté navrante, a Le xviiie siècle, hormis Fré- )) déric II, n'entendait rien à l'art de gouverner. » Celui-là seul avait appris la politique en faisant I) la guerre. Le reste, et les gens de lettres surtout, ») y compris Montesquieu, singeaient Tacite et ne )) voyaient rien au delà, et Tacite, vous le » savez, ajoutait l'Empereur, fausse l'histoire pour )) peindre éloquemment. Il calomnie l'Empire ; il » est de la minorité, du vieux parti de Brutus et » de Cassius. C'est un sénateur mécontent, un » boudeur d!Auieuil, qui se venge, la plume à la » main, dans son cabinet. Il a des rancunes » d'Aristocrate et de Philosophe tout à la fois ; il » subtilise avec mauvaise humeur et ne comprend

(i) Il fit publier en 1806, dans le Journal des Débats (11 et 21 février), deux articles contre les admirateurs de Tacite.

(2) Villemain rapporte l'entretien dans ses Souvenirs coniemporains d*histoire et de littérature. i85^, Faxis,i>, iQùm/^.

» pas la grande unité de l'Empire, cette unité qui, » même avec des Princes médiocres ou à moitié » fous, tenait tant de peuples dans l'obéissance de » l'Italie romaine. Le règne des Empereurs fut » une grande ère d'égalité, sauf l'esclavage domes- » tique, s'entend. Il donna au monde ce qu'aime )> aujourd'hui la France. Claude même fut popu- » laire, en nationalisant Romains tous les peuples » d'Occident, du Danube à TÈbre et du Rhin à la » Seine. Tacite dit que le peuple regretta Néron. » Cela prouve que, pour le temps, la bonté de » l'institution l'emportait même sur les crimes de » rhomme. Et cependant l'historien ne songe pas » aux conséquences de cet aveu qui lui échappe, » et il continue sa guerre sourde, même contre » Vespasien, un des plus grands hommes de » l'Empire. Il faut, en toute cette matière, re- M) dresser les préjugés d'école ou les malices de » salon, et surtout en préserver les rtaîtres futurs » de la jeunesse. »

Comme bien on pense, ces jugements téméraires ont été laissés pour compte à l'irascible empereur. Ils n'ont en rien diminué le crédit de Tacite ; au contraire, ils l'ont fortifié. De quel droit Napoléon, si vexé de l'ignorance des écrivains politiques, tranchait-il la question de la véracité de Tacite, laquelle relève uniquement de la critique historique? C'est à nous, et à nous seuls, ont répliqué les savants, à dire si Tacite a apporté à la composition de son œuvre les qualités requises de l'érudit consciencieux! C'est à nous à rechercher si ses allégations sont confirmées par d'autres témoignages, s'il a puisé aux meil-

leures sources, s'il a pu s'abstraire de ses préjugés de caste, de ses rancunes personnelles et se tenir en garde contre les séductions du mensonge et de la calomnie. Et, les savants, piques au vif, se sont remis à l'œuvre. Ils ont passé en revue, la loupe à la main, tous les chapitres des Annales. A force de conjectures, ils ont essayé de déterminer quelles pouvaient avoir été les sources de l'historien dans les différentes parties de son œuvre. Ils ont essayé de découvrir ce qu'il devait à ses devanciers aujourd'hui perdus, quelle conception il avait eue de ses devoirs, dans quel esprit il avait poursuivi ses recherches (i). On a dressé des cartes de l'Empire d'après les Annales, on a rapproché du texte de celles-ci tous les passages correspondants des auteurs, on s'est efforcé d'identifier tous les personnages — il y en a des centaines — dont'

(i) V. M. Schanz, Geschichte der rômischen Litteratur, 2^ partie, p. 240 Le plus remarquable travail du genre est celui de M. Fabia, Les Sources de Tacite dans les Histoires et dans les Annales, Ouvrage couronné par l'Académie des inscriptions et belleslettres. Prix Bordin 1891. Paris, Imprimerie nationale, 1893. M. Fabia conclut, p. 451 : « Dans les Annales, Tacite a toujours eu une source principale : Aufidius Bassus, probablement, pour les règnes de Tibère et de Caligula et pour la plus grande partie du règne de Claude, Çluvius Rufus pour la fin du règne de Claude et pour le règne de Néron. » M. G. Boissier (Journal des Savants, 1895, p. 41 3) termine la critique de l'ouvrage de M. Fabia, en disant : « La question des sources de Tacite n'est pas définitivement résolue; et si M. Fabia, après un si grand effort de sagacité et de science, n'est pas arrivé à la résoudre, je crains bien qu'elle ne reste encore longtemps obscure. »

l'historien nous a transmis le nom, et on n'a rien trouvé qui pût ébranler son autorité.

Sans doute, Tacite ne s'est pas toujours défendu •de juger les hommes avec une excessive sévérité. Sans doute, son profond pessimisme l'a conduit à aggraver les torts de la société qu'il dépeignait, mais, hormis cette regrettable tendance à l'exagération, il n'a jamais failli au devoir — qu'il affirme s'être imposé (i) — de rapporter les faits historiques en toute impartialité. Il a travaillé ses Annales avec infiniment de conscience, soutenu qu'il était dans l'accomplissement d'une tâche ingrate par l'amour, le plus pur de la vérité. Et les savants ont conclu : Tacite est un historien de tout premier ordre, mieux que cela, c'est un des plus nobles esprits, un des plus grands caractères -qui se soient jamais rencontrés parmi les hommes. En maints endroits de son livre, Técrivain laisse, «n effet, parler son cœur. Il dévoile des sentiments •de tristesse profonde au spectacle des infamies, "des crimes, des ignominies sans nom que sa plume doit décrire. Il souffre dans sa dignité •d'homme de tant de lâchetés et de scélératesses qui provoquèrent la mort de citoyens vertueux, et il exhale éloquemment sa plainte. En fermant son livre, on garde l'impression d'avoir prêté l'oreille à la parole d'un homme sincère ; on rend hommage à sa probité, à la noblesse de ses sentiments autant qu'à la grandeur de son génie; on est convaincu de sa véracité, et on fait erreur.

<i) V. Ann„ I, I.

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