IL — TACITE GÉNIE CRÉATEUR
|ouR n^être pas allé au fond des choses^, on s'est mépris sur le véritable caractère des Annales. Tacite, en composant son ouvrage, était mû par une pensée qu'il lui importait de tenir soigneusement cachée. Il avait le dessein d'en imposer à ses lecteurs, de tromper leur confiance, de les mystifier. Romapcier de génie, il ambitionnait de faire passer pour de l'histoire des contes de son invention. Artistetrès clairvoyant, il savait qu'en transposant dans la réalité du passé ses créations mirifiques, il leur donnerait l'apparence de la vie sans laquelle il lui était impossible de dissimuler leur inanité.
Pour que la supercherie ne fût pas soupçonnée, qu'avait-il à faire? Une chose élémentaire : créer l'illusion de sa véracité, paraître consciencieux, feindre le plus ardent amour de la vérité, jouer le rôle delTiistorien grave qui compulse les textes, cite des sources, compare et soupèse les témoignages des auteurs et se défend de rien avancer si ce n'est après de minutieuses recherches. Or, ce rôle de l'historien véridique, Tacite l'a joué magistralement. Il l'a joué avec une finesse si
dnalicieuse, qu'on n'est point parvenu à découvrir dans quel esprit cet artiste incomparable avait composé les Annales, quelle était l'essence de cette œuvre, à quel genre elle appartenait, en quelle estime il fallait tenir son contenu.
II est établi aujourd'hui, que Tacite a consacré la dernière période de sa vie (55 à 120 après J.-C.) à écrire l'histoire lamentable des cinquante premières années de l'Empire (14-68 après J.-C.)» et il paraît avéré qu'il s'est mis à l'œuvre après avoir lu, dans un esprit impartial, ce qu'il y avait à lire sur le sujet très vaste qu'il se disposait à traiter. On lui attribue le mérite d'avoir, à l'occasion, pris connaissance de tout ce qui pouvait éclairer son jugement ou enrichir son savoir. Journaux du temps, rapports des séances du Sénat, mémoires des contemporains, ouvrages des historiens les plus dignes de foi, il a, ce semble, tout compulsé, annoté, dépouillé, pour être â même de raconter en détail et très exactement ce qui s'était passé au Sénat, dans les provinces romaines, au delà des frontières, au palais impérial, sous le règne des cinq premiers Césars. Écrivain sans rival, il a coulé dans une forme prestigieuse la matière de ses recherches. Comme il était doué de l'imagination dramatique, il a pu composer des récits attachants, d'une concision très expressive, sans jamais sacrifier, cependant, un détail essentiel ou véridique à l'effet littéraire ou à la beauté du style. Il a dit tout ce qu'il savait ou tout ce qu'il croyait devoir dire.
C'est ce que l'on prétend; il n'en est rien.
Il semble que l'auteur des Annales se soit
iorné à reproduire artistement le coRtenu de ses sources ; en réalité, il .a fait tout autre chose. Il a présenté sous la forme d'une composition historique des fictions de la plus audacieuse fantaisie. En recourant à divers procédés et en subissant les lois de son génie, il a composé, avec -de rhistoire, des contes extravagants, vains, men^ songers, aussi éloignés que possible de la réalité, vraisemblable. Le grand poète qu'était Tacite a imaginé, créé, inventé les Annales, Ce n'est pas comme on le veut, à un travail d'habile marqueterie que Tartiste s'est employé patiemment; ce n'est pas à rechercher les discours des sénateurs «et à les reproduire, à suivre sur une carte . la marche des armées romaines en pays ennemi, à reconstituer les débats d'un procès, à démêler les intrigues de cour qu'il a appliqué les dons admirables de l'esprit que la nature lui avait prodigués ; c'est à créer des histoires émouvantes, des fables tragiques, des sujets de drames ; c'est à imaginer les antécédents d'actions pathétiques, à forger •des joutes oratoires, à supposer des situations invraisemblables, à concevoir des projets absurdes, des expéditions prodigieuses, des scènes de prétoire mélodramatiques, des crimes impossibles, c'est à tout cela que le poète a dépensé, dans la pénible jouissance de la création, les forces de son merveilleux génie.
J'insiste. Tacite, dans les Annales ^ n'a pas reproduit en historien, avec beaucoup d'ordre, ce que d'autres avaient dit avant lui; il a fait œuvre originale de romancier; il a inventé. Il n'a pas démarqué les auteurs ni résumé des documents :
— JJÔ —
il a créé. Il n'a point passé ses journées dans les dépôts d'archives ou dans les bibliothèques à rechercher le détail précis d'histoires qu'il aurait voulues minutieusement exactes; il a œuvré en artiste dans son cabinet de travail, où, sous Teffort de la méditation, ont pris vie dans sa pensée les variantes de contes, les antithèses d'images, les idées paradoxales, les suppositions dérisoires, les contre-vérités qui sont, nous Talions voir, la substance même de ses créations.
A première vue — disons- le tout de suite — il n'y a là rien d'impossible. Telles qu'elles sont, les Annales peuvent aussi bien avoir été écrites par un conteur de fables que par un historien, et Ton n'a pas le droit de préjuger, avant examen^ l'esprit dans lequel le poète les a composées. On ne peut pas dire à priori si l'ouvrage qu'il nous a laissé est une œuvre d'histoire probe ou un mensonge poétique, si l'auteur a évoqué le souvenir de choses advenues réellement ou s'il a pris plaisir à déployer devant notre imagination des fictions décevantes, car, en admettant qu'il ait présenté celles-ci sous la forme d'annales véridiques, qu'il ait introduit dans ses récits des personnages réels et situé ses fables dans des lieux connus, il nous aurait laissé une œuvre romanesque que rien ne distinguerait, en apparence, d'une reconstitution historique. L'essence du roman — si roman il y a — est de créer l'illusion de la réalité ; l'essence du mensonge — si mensonge il y a — est de créer l'illusion de la vérité. Nous n'avons donc aucune raison de croire à priori que les Annales sont une compo-
sition d'histoire plutôt qu'une création fantaisiste ; nous avons le droit de prétendre, au contraire, qu'elles peuvent tout aussi bien être une création fantaisiste qu'une composition d'histoire.
Mais comment l'auteur des Annales aurait-il pu imaginer, même avec de l'érudition, un roman pseudo-historique dans lequel défilent un nombre prodigieux de personnages ayant tous leur nom ^t leur caractère propre, leur biographie esquissée en quelques phrases, leur psychologie définie d'un trait, et qui jouent chacun leur rôle dans cette suite ininterrompue d'intrigues, de machinations, -de démêlés, d'affaires de toutes sortes? Où est l'artiste capable d'inventer pareil monde? Où est le poète capable de donner la vie à cette multitude <i'individus si bien différenciés ? Créer l'hypothèse -du roman des Annales, n'est-ce pas présupposer <:hez un auteur une puissance d'invention fantastique et imaginer un fait en dehors de toute réalité possible? On ne se refusera pas à admettre que Tacite a imaginé les Annales lorsqu'on aura reconnu, par l'analyse de son travail d'art, que, pour créer, le poète a eu recours à quelques procédés caractéristiques; qu'il a multiplié les variations sur un même thème et donné des répliques de contes; que ses conceptions poétiques ont été imposées à son esprit par les seules lois de son génie dramatique. Je ferai remarquer toutefois, dès à présent, qu'en ce qui regarde l'intention du détail, il ne se pouvait pas que Tacite fût jamais à court d'idées, car il tenait en sa possession le moyen le plus sûr d'avoir toujours qiielque chose à dire sur les personnages,
qu'il introduisait dans ses contes : il en disait systématiquement du mal. Il leur composait une personnalité, ime biographie, un caractère en leur attribuant des défauts, des vices, une tare quelconque, avec la même facilité qu'un dessinateur enlaidit d'un trait une silhouette. Pour avoir la psychologie ou l'histoire de ses personnages secondaires, le poète a exploité le fonds inépuisable des imputations calomnieuses^ Voulait-il mettre en scène ime femme : il la disait vicieuse, intrigante, adultère. Voulait-il tracer le portrait d'un homme : il avait le choix entre tous les genres d'ignominies. Jeunesse dissipée oa vieillesse honteuse, servilisme dégradant ou révoltant cynisme, perfidie, luxure, lâcheté, vilenie^ abrutissement par la crapule ou la débauche^ cupidité insatiable ou prodigalité ruineuse, il déroulait devant son esprit la série aussi indéfinie que banale des immoralités et il se décidait pour l'une ou pour l'autre. Méprise fatale de la critique : elle a pris pour l'expression du pessimisme le plus réfléchi, pour la caractéristique fondamentale de l'esprit de Tacite, son procédé d'invention le plus usuel. Elle a pris pour la peinture réaliste de types ignobles la combinaison toute idéale de traits de mœurs antithétiques.
Mais il y a mieux qu'une objection théorique à opposer à notre définition des Annales. Il y a telsfaits qui s'accordent mal avec elle et, pour le dire sans ambages, ne souffrent pas qu'on la défende. Et d'abord. Tacite nous déclare à plusieurs reprises que ce qu'il nous rapporte est certain. Il nous apprend, comme une chose très naturelle, qu'il a.
consulté les meilleures sources pour savoir à quor ô'en tenir sur tel ou tel détail et que, le cas échéant, il s'est borné à reproduire le contenu des piècesd'archives qull avait compulsées. Il cite ses auteurs, rapporte sous leur nom les assertionsdont il ne veut pas prendre la responsabilité, et dit très catégoriquement, à l'occasion, qu'il a interrogé la tradition, les souvenirs des contemporains, les mémoires de personnages haut placés, les documents officiels, les journaux de l'époque, les auteurs les plus estimables. Toutes les garanties possibles de véracité, il nous les offi"e. Nous voyons comment il a travaillé, nous avons la preuve qu'il était très au fait des exigences de son* métier d'historien et, en conséquence, nous^ sommes tenus d'ajouter foi à sa parole, d'accepter les témoignages de probité qu'il nous présente, de croire à sa moralité.
D'accord. Mais, si nous ne sommes pas autorisés à mettre en doute la sincérité de ses affirmations, nous avons cependant le droit de n'être pas dupes d'une loyauté qui pourrait être feinte. Nous avons le devoir de nous méfier. Nous pouvons toujours nous demander si ces déclarations, l'auteur ne les a pas faites dans un dessein malicieux, pour donner le change. Celui qui dit la vérité éprouve-t-il le besoin de le faire remarquer avec autant d'insistance? Se croit-il tenu de multiplier les preuves de sa véracité? N'est-ce pas, au contraire, l'unique façcm d'accréditer des mensonges que d'offi"ir, avec naturel, toutes les garanties possibles de grande probité ? Que cela soit ou non agréable à découvrir, le fait
-est que, pour paraître avoir composé dans les. règles une œuvre véridique, Tacite a feint de 5'étre comporté toujours en historien consciencieux, et qu'il a mis toute sa malice à se jouer de la confiance et de la curiosité de ses lecteurs. Tantôt il affecte d'avoir consulté les journaux du temps ou les archives sénatoriales pour élucider certains détails; tantôt il donne à croire qu'il a comparé les allégations divergentes des auteurs et qu'il s'abstient de prendre parti dans l'impossibilité de connaître exactement la vérité. Ici, il déclare ne pas vouloir s'en tenir au témoignage, toujours suspect, des historiens et il prétend prendre ses informations dans les mémoires des contemporains ; là, il laisse supposer qu'il reproduit simplement, sans addition, l'opinion ou les idées d'un auteur de bonne renommée. Et, dans chacun de ces cas, il a glissé au milieu de son récit un très adroit mensonge. En réalité, il n'a pas effectué la recherche dont il parle; l'auteur invoqué n'affirmait pas plus ce qu'il lui fait dire que les mémoires d'Agrippine ou de Corbulon ne relataient ce qu'il feint d'y avoir trouvé. Il a inventé le contenu de ses sources et le prétendu usage qu'il aurait fait de celles-ci, comme il a inventé tous les contes invraisemblables, paradoxaux, dérisoires l qui remplissent ses seize livres d'Annales. Quand
! ' il se réclame d'une source, c'est qu'il a quelque
raison insidieuse de le faire. S'il affecte de ; s'en rapporter au témoignage d'autres écrivains,
c'est pour avoir l'occasion de forger et d'opposer l'une à l'autre deux affirmations contradictoires et 5e donner le malin plaisir d'infirmer, sans qu'il y
paraisse, le crédit des historiens qui l'ont précédé. S'il feint d'avoir trouvé dans les mémoires d'Agrippine ou de Corbulon Taveu d'une pensée secrète ou la révélation d'une action blâmable, c'est <iu'il a recours à son procédé habituel de faire avouer par les acteurs de ses drames les idées, les sentiments, les actes répréhensibles -qu'il leur impute. S'il en appelle au témoignage isolé de Pline, de Cluvius ou de Fabius Rusticus, -c'est qu'il a inventé un fait par trop invraisemblable et qu'il estime devoir endormir la défiance de son lecteur en paraissant le leur emprunter (i).
(i) Il feint d'avoir trouvé dans les historiens et les récits des •sénateurs contemporains la proposition dérisoire qu'il attribue à Adgandestrius et le refus du Sénat qu'il y oppose (II, 88); d'avoir trouvé dans les Acta senatus la proposition dérisoire ■qu'il prête à Cerialis Anicius (XV, 74); d'avoir trouvé dans les mémoires de Corbulon le fait absurde qu'il met à la charge de Petus et que, pour donner le change, il déclare lui-même « peut-rêtre inventé » (XV, 16) ; d'avoir trouvé dans les mémoires d'Agrippine, mère de Néron, la demande secrète d'Agrippine, veuve de Germanicus, et le refus de Tibère, lesquels n'auraient été recueillis, selon lui, par aucun historien (IV, 53). [La visite de Tibère à Agrippine (IV, 53) est la réplique antithétique de la visite d'Agrippine à Tibère (IV, 52).] Il feint de s'en rapporter i» soit au témoignage des écrivains du temps, soit au témoignage oral des vieillards pour faire passer ses inventions, par trop invraisemblables, du supplice illégal infligé à la fille de Séjan (V, 9), des outrages de Néron à l'innocence de son frère (XIII, 17), des instructions secrètes de Tibère à Pison (III, 16); 2° au témoignage de Pline l'Ancien pour faire passer son invention, par trop invraisemblable, de la conduite militaire d'Agrippine (I, 69); 3° au témoignage • de Fabius Rusticus pour faire passer son invention, par trop invraisemblable, de la démarche de Silvanus auprès de Fenius .(XV, 61). Il feint de rapporter d'après des on-dit les paroles
Ainsi, — c'est la vérité cachée que nous révélera- Tanalysedes Annales, — Tacite les a conçues et composées dans un esprit de duplicité. Le poète avait rhystérie du mensonge. Le besoin de mentir
arrogantes qu'il prête à Mithridate (XII, 21), rempoisonnement par Néron de ses affranchis Dor3rphore et Pallas (XIV, 65), la. proposition absurde qu'il attribue à Getulicus (VI, 3o), l'empoisonnement de Martine par ordre de Tibère (III, 7). Pour accréditer son histoire invraisemblable de la conjuration de Pison, il dit que l'organisation de celle-ci fut dévoilée par ceux qui rentrèrent à Rome après la mort de Néron (XV, 73). Pour faire passer ses inventions par trop invraisemblables des désirs incestueux d*Agrippine et de Néron (XIV, 2), du désir de Néroiy de voir sa mère nue (XIV, 9), du désir de Néron de destituer Burrhus (XIII, 20). il feint de s'en rapporter aux témoignages de- Cluvius, de Fabius Rusticus, de Pline et des autres historiens, auxquels il prête des opinions contradictoires. Pour accréditer son invention du meurtre de Germanicus par Tibère, il feint de s'en rapporter au témoignage des auteurs, auxquels il attribue vaguement des opinions contradictoires. Il accuse les historiens, les uns de mauvaise foi, les autres de crédulité (III, 19). Il prétend que les traditions sont contradictoires sur une question qu'il se pose (XII, 24), A propos d'un fait véridique, il prétend que les historiens, d'accord sur un point, se contredisent sur un autre (IV, 65). Il feint de s'en rapporter au témoignage de quelques auteurs pour présenter les deux avis contradictoire» donnés à Plautus (XIV, 59). Il met en marge d'une anecdote des réflexions philosophiques. Sous couleur de méditations graves, il oppose l'un à l'autre, sans conclure, des systèmes contradictoires (VI, 22). Pour pouvoir calomnier Tibère sans qu'il y paraisse, il feint d'avoir vainement cherché dans les auteurs et dans les Acta diurna si Antonia, mère de Germanicus, était citée parmi les personnes présentes aux funérailles de son fils (III, 3). Il feint d'avoir vainement cherché le lieu de naissance d'un personnage infime, apparié à un autre, dont il indique, par contre, la cité originaire (VI, 7); d'avoir effectué de vaines recherches sur le début et la fin d'une histoire d'imposture qu'il invente et qu'il
était le principe et la fin de toutes ses inventions. Il s'est trouvé que chez lui les facultés créatrices étaient alliées aux dispositions psychiques de rhomme qui ment; que celles-ci, souvent congéni-
développe largement (V, lo)^ Pour pouvoir attribuer à Tibère des attitudes fausses et opposées, il feint de n'oser rien affirmer de précis au sujet des élections consulaires, tant il aurait trouvé de contradictions dans les historiens et dans les discours du prince (I, 8i). Il feint de taire, par respect « pour leurs ancêtres », les noms des chevaliers qui se seraient déshonorés en montant sur les planches (XIV, 14). Il dénonce lui-même, pour donner le change, l'invraisemblance du mariage public de Silius et de Messaline (cf. la réplique du mariage public de Néron et de Phytagore, XV, 37) et feint d'avoir raconté seulement ce que les vieillards avaient dit et écrit (XI, 27). Il feint d'avoir raconté d'après les écrivains les plus nombreux et les plus dignes de foi l'empoisonnement de Drusus par Séjan. Il présente comme une calomnie, dont il dénonce lui-même l'absurdité, pour donner le change, son invention de l'empoisonnement de Drusus par Tibère. Il déclare vrais ses récits qui sont mensongers (IV, lo-ii). Il attribue à la plupart des auteurs une opinion inadmissible pour leur en opposer une autre, la sienne, celle-ci raisonnable (IV, 57). Il feint d'ignorer l'origine de la conjuration de Pison (XV, 49); d'avoir vainement recherché les vrais sentiments de Tibère dans le procès de Lepida (III, 22). Il suppose deux opinions contradictoires sur les causes de l'incendie de Rome (XV, 38); il déclare sur la foi d'un prétendu bruit public que pendant l'incendie de Rome, Néron aurait déclamé la ruine de Troie, ce qui s'accorde mal avec ce qu'il vient de dire du retour à Rome de Néron, alors à Antium, pour organiser des secours (XV, 39). Il se réclame d'un on-dit pour pouvoir écrire que les Bretons auraient eu quatre-vingt mille morts dans un combat qui n'aurait coûté la vie qu'à quatre cents Romains (XIV, 37). Il crée une divergence d'opinions sur les motifs qui auraient incité Tibère à ne pas fréquenter les spectacles. Pour pouvoir incriminer sa conduite, il feint de rapporter d'après les auteurs une calomnie qu'il réfute (I, 76). 11 incrimine la conduite d'Agrippine
taies à la nature des artistes, ont pénétré et stimulé celles-là, et qu'elles ont concouru ensemble à la production d'une œuvre d*art d'une richesse d'idées incomparable.
Aussi bien, Fauteur des Annales n'a pu se défendre d'attester à tous les chapitres de son livre qu'il avait le tempérament du menteur. Une loi, d'application constante, veut que le poète exprime son moi dans ses créations idéales, et que la psychologie des êtres imaginaires qu'il crée soit le reflet de la sienne propre. Or, lisez les Annales et observez que les personnages qui les rem-
par la bouche de Tibère; puis, feignant l'équité, il réfute la calomnie qu'il vient de créer (VI, 25). Afin qu'il soit vraisemblabe que Tibère aurait ordonné le meurtre de Germanicus, comme tout son conte tend à le faire croire, il crée des divergences d'opinions au sujet de la mort du jeune prince et il argue de l'incertitude des faits historiques les plus importants (III, i8). Il invente la défense de Pison (III, 14). Il feint de s'en rapporter au témoignage de Pline pour faire passer son invention par trop incroyable du rôle d'Antonia dans son imaginaire complot de Pison. Il dénonce lui-même, pour donner le change, l'invraisemblance de son allégation (XV, 53). Il invente une phrase d'une lettre imaginaire de Tibère, pour lui faire avouer les tortures de son âme (VI, 6); un registre, tenu au jour le jour, des plaintes, des actes et des tortures de Drusus (VI, 24); un discours de Tibère au Sénat, qu'il dit s'être conservé (II, 63) ; une lettre de Tibère qui déclare vaines et exagérées les plaintes contre les excès du luxe (III, 53) ; une lettre de Tibère qui repousse la demande des Espagnols de lui élever un temple, à l'exemple de l'Asie (IV, 37); un discours de Corbulon qu'il résume (XV, 26); le discours de Claude en faveur des Éduens (ce discours est tout différent de celui qui est conservé sur les tables de bronze à Lyon. Cf. Nipperdey, Ab excessu divi Augusti, p. 277-281 et Fabia, loc. cit., p. 33o); des vers anonymes qui attaquaient la cruauté de
plissent, marqués tous de la même tare, sont dissimulés et menteurs. Ouvrez le livre au hasard, détachez-en n importe quel portrait, n'importe quel drame, vous aurez sous les yeux les faits et gestes de gens hypocrites. Les types imaginés par le poète parlent invariablement contre leur pensée, essayent d'induire les autres en erreur, répandent de fausses nouvelles, feignent des sentiments contraires à ceux qui les animent, trompent la confiance d*autrui, sont faux, traîtres, fourbes, calomniateurs, jouent de bons tours et font des dupes. Dans les Annales, tout le monde ment, tout le monde trompe. Le poète a conçu invariablement
Tibère, son orgueil et sa mésintelligence avec sa mère (I, 72); des mémoires envoyés au Sénat (VI, 47). Il oppose ses Annales aux journaux de la ville, dont il parle avec dédain (XIII, 3 1) ; il oppose aux anciennes et glorieuses histoires du peuple romain ses Annales, dont il feint de déplorer le médiocre intérêt. Il déplore, comme s'ils étaient vrais, les faits scandaleux qu'il invente (IV, 32-33). Il oppose les paroles inconnues de Sabius Flavius au discours de Sénèque, qu'il dit — et il y a lieu de le croire — avoir été publié (XV, 67). Il feint d'avoir rapporté des faits que la plupart des écrivains avaient négligés (VI, 7); d'avoir fait un choix parmi tous les avis qu'il aurait pu rapporter et de poursuivre un but moral en écrivant de l'histoire (III, 65); de ne rien comprendre à la haute fortune de Claude et d'être convaincu de la vanité des choses humaines (I II, 18); de reproduire, pour la réfuter, une allégation de quelques historiens, qu'il invente (XVI, 6). Il affecte d'être impartial en reconnaissant des vertus à son siècle (III, 55). Il déclare vrai, un fait invraisemblable qu'il invente (XII, 43). Pour paraître dire la vérité sur Rufus, qu'il abîme, il feint de ne pas répéter les mensonges qui auraient couru sur son compte, maisde rougir de sa conduite (XI, 21), etc. Il faut le croire lorsqu'il dit qu'il rapporte d'après les écrivains du temps l'empoisonnement de Claude par Agrippine (XII, 67) (Cf. Pline, Hist. naiur., XXII, 22; II, 23, 3).
— Sodés actes de duplicité, il a invariablement nanti ses personnages de fausseté, de dissimulation, d'hypocrisie, parce qu'il a exprimé son moi dans ses créations* dramatiques, qu'il a tiré celles-ci de son propre fonds, s'est dédoublé en elles, leur a imprimé sa mentalité.
Soit, dira-t-on. On pourrait encore admettre que Tacite n'est pas croyable lorsqu'il proteste de sa grande honnêteté, on pourrait renoncer à la première preuve de sa véracité en lui refusant le droit d'en répondre lui-même. Mais qu'à cela ne tienne! Un autre fait plaide en faveur de la parfaite probité de l'auteur des Annales ou, mieux, la démontre d'une manière irréfragable. Et ce fait, le voici. Ce que Tacite nous raconte de si surprenant, nous le trouvons rapporté ailleurs. L'historien des Annales n'est pas seul à nous relater les crimes abominables des Césars, le meurtre de Germanicus par Tibère, les scélératesses de Séjan, les atrocités commises par Néron, la conjuration de Pison, et toutes ces infamies dont son ouvrage est rempli. Sans parler de Dion Cassius, qui vivait un siècle après l'auteur des Annales et qui, avec le sans- gêne des écrivains anciens, le copie tout entier.l'arrange, le développe, le reproduit à sa manière dans sa compilation de VHisfoire romaine (t), sans parler, dis-je, de Dion
(i) Dion Cassius a écrit, d'après les Annales de Tacite, d'après les biographies de Suétone et d'après d'autres sources, aujourd'hui perdues, les livres LVII-LVIII. LX, LXI-LXIII de son Histoire romaine, relatifs aux règnes de Tibère, de Claude et de JVéron.
Cassius, il y a Suétone, l'auteur des Douze Césars^ le contemporain de Tacite, avec lequel il s'est rencontré chez leur ami commun Pline le Jeune. Suétone a écrit un ouvrage aussi différent qu'il est possible de celui de Tacite. Cependant, telles allégations des deux auteurs concordent. Le -second confirme en maints endroits ce que dit le premier. Si vous prétendez que Tacite, roman- <:ier de génie, a inventé le contenu des Annales^ A^ous devez prétendre que Suétone, doué de la même imagination mélodramatique, a été amené par le plus pur hasard à inventer les mêmes ïaits, car Suétone, au fond, ne dit pas autre chose que Tacite. Cest exact. On trouve bon nombre de faits mentionnés par les deux auteurs, ceux-ci de la même manière, ceux-là différemment. En général, les allégations de Tacite sont plus explicites que celles de Suétone, bien que, pour certains détails, ce dernier affecte plus de précision. Mais après? Quelques érudits allemands ont rapproché avec infiniment de soin les passages correspondants des deux écrivains et, malgré tous leurs efforts, ils ne sont pas parvenus à établir si Tacite et Suétone avaient •composé leurs ouvrages, essentiellement différents, d'après une source commune, ou bien si l'un devait quelque chose à l'autre, ou •encore si, ayant travaillé chacun de leur côté, ils s'étaient totalement ignorés. Les uns disent : Tacite et Suétone n'ont pas eu les mêmes sources. Les autres affirment le contraire. Celui-ci croit <iue Suétone n'a rien emprunté à Tacite ; celui-là prétend que Suétone a retouché ses biogra-
phies des premiers Césars, encore inédites, après la publication des Annales (i).
La question n'est pas tranchée, on la discute encore. Cependant, si l'on avait soupçonné que les Annales étaient une œuvre romanesque, créée par un grand poète dramatique, et non, comme oi> le veut, une composition historique savante, rédigée d'après les sources, on aurait facilement trouvé la solution très simple — entrevue d'ailleurs par rérudit allemand Thamm (2) — du problème quinous intéresse.
Suétone avait composé ses premières biographies lorsque parurent les Annales de Tacite (3)- L'honnête grammairien qui avait esquissé sesportraits de Tibère et de ses successeurs immédiats en entremêlant les données biographiquesprécises et les anecdotes scandaleuses, trouva dans le livre de l'illustre écrivain, son ami, des histoires très impressionnantes qui ne lui étaient pas connues, les vies de Tibère, de Caligula, de- Claude, de Néron, morcelées en récits dramatiques d'une déconcertante richesse de détails, et,, sous l'émotion de sa lecture, le studieux compilateur, que le succès des Annales ne laissait pas-
(i) V. Ph. Fabia, îoc, cit. p. 386, note i ; le même, Les ouvragesde Tacite réussirent -ils auprès de ses contemporains? (Revue de Philologie, de littérature et d'histoire ancienne, 1895, p. 10) ; SchaDz, Ioc. cit., p. 240. Cf. Alcide Macé, Essai sur Suétone (Bibliothèquedes Écoles françaises d'Athènes et de Rome, fasc. 82, p. 375).
(2) Thamm (M.). De fontibus ad Tiberii historiam pertinentibus. Halle, p. 33 sq.
(3) V. Alcide Macé, îoc. cit, p. 199 sq. et 206-212, et Ph. Fabia^ Ioc. cit. p. 386.
indifférent, comprit qu'il devait remettre son travaiB sur le métier et Tenrichir des faits sensationnels qui avaient excité au plus haut point sa curiosité. Il s'empressa donc de compléter ses premières biographies d'après l'ouvrage admirablede Tacite; il démarqua soigneusement ses emprunts, non cependant avec assez d'habileté pour qu'il soit impossible de les indiquer avec certitude, en comparant la partie revisée de son œuvre et les chapitres correspondants des Annales qui en ont inspiré la rédaction. Et les résultats de cette comparaison, quels sont-ils? Suétone a résumé le plus souvent en quelques lignes les histoires romanesques qu'il avait lues dans les Annales; mais il a reproduit aussi, sans presque y rien changer, divers chapitres de Tacite, et, de ceux-ci, nous retrouvons sous sa plume des mots, des expressions, des lambeaux de phrases. Toutefois, soit par amour-propre d'auteur, soit sous l'influence d'une lecture assez hâtive, il n'a pas toujours relaté avec la fidélité du copiste les faits particuliers dont il s'appropriait la connaissance. Les uns, que Tacite avait allégués d'une façon vague, en créant un doute malicieux sur leur authenticité, le biographe des Césars, séduit par leur étrangeté, les a affirmés avec assurance, ou en a donné une explication plausible; les autres, moins importants à ses yeux, ont été rapprochés dans une note succincte, parfois confondus ou inexactement reproduits. Mais, en dehors de ces à peu près et de ces erreurs, le biographe des Césars, mû par le désir très sensible de ne point paraître un imitateur servile, ne s'est point fait faute de
s'inspirer des Annales et de donner libre essor à son imagination. Il a généralisé les faits ignominieux inventés par Tacite; il a paraphrasé les allégations du poète qui se prêtaient à des développements faciles ou excitaient sa fantaisie dépravée ; il a renchéri sur les imputations calomnieuses de Tacite; il a singularisé ses notices dérivées en utilisant des souvenirs mythologiques et en citant des vers grecs et latins appropriés aux situations dramatiques évoquées par le génial
! artiste; il s'est efforcé d'être aussi original que
possible, et, pour attester à ses propres yeux son indépendance, il s*est permis- parfois de critiquer le grand écrivain exalté par Tadmiration pubUque, et il lui a contesté — très indirectement sans doute
f — la vérité de ses affirmations (i).
I (i) Des mots et des phrases de Tacite se retrouvent dans Tib.
21. 22, 24, 25, 26, 37, 39, 40, 43, 47, 48, 49, 5o, 53, 54, 58. 61, 65, {• 67 ; Xero 33, 34, 35. Une édition critique des biographies de Sué-
'." tone, avec emploi de caractères de différentes grandeurs pour indi-
t quer les parties originales, les emprunts textuels et les passages
équivalents à la source originaire, établirait à l'évidence que t Suétone a copié Tacite, qu'il le développe ici, le résume là, si
elle était ainsi conçue ; ;; (Tib. 22.)
} Afin. I, 5-6. Excessum Augusti non prius palam fecit quam I. Agrippa juvene interemto. Hune tribunus milltum
; custos appositus occidit lectis codicillis, quibus,
j ut id faceret, jubebatur. quos codicilles, dubium