II. EN PROVINCE ET AU DELA DES FRONTIÈRES DE L'EMPIRE
[l semble que Tacite se soit appliqué à reproduire dans Tordre le plus strictement chronologique les événements qui s'étaient succédé, d'année en année, dans les provinces romaines et au delà des frontières de Tempire, depuis Tavènement de Tibère jusqu'à la mort de Néron, et qu'il ait eu à cœur d'exposer à leur date les faits advenus simultanément dans les différentes parties du monde romain. Il passe des luttes barbares de Maroboduus et d'Arminius en Germanie aux incursions deTacfarinas en Afrique, de la révolte des montagnards thraces à l'histoire d'Artaban, roi des Parthes, de la Bretagne à TArménie, comme s'il écrivait réellement les annales de l'empire, comme si le décours des événements successifs lui avait imposé ces multiples passages, apparemment irréguliers, d'une province ou d'un, royaume à l'autre. Cependant, allons au delà de l'apparence des choses ; cherchons à découvrir la réa*
lité cachée sous la fiction décevante que Tart de Tacite a créée. Il nous apparaîtra clairement que son exposé, soi-disant historique, des événements de l'extérieur et des provinces n'est qu'une suite de contes, répartis avec ordre, d'après un plan méthodique, dans une magnifique composition.
La lecture des Annales donne Tillusion que l'auteur a consacré autant de chapitres différents à l'histoire des provinces romaines et des royaumes^ barbares, qu'il s'était passé d'événements mémorables dans chacun d'eux. Il n'en est rien. Tacite avait arrêté d'avance, d'une façon systématique, le nombre et l'ordre de ses récits. Il voulait que les différents pays qui entouraient l'empire ou étaient contenus dans ses limites occupassent l'un après l'autre l'attention du lecteur; c'est pourquoi il décida que chacun de ces pays deviendrait le théâtre d'au moins un événement dramatique.
Conception habile. Elle lui permettait d'imaginer autant d'histoires variées que la géographie politique du monde romain et du monde barbare offrait de divisions particulières au temps où il écrivait (i).
(i) Il fait successivement intervenir dans ses récits les peuplades barbares dont il connaît les noms : les Marses (I, 5o); les Bructères, les Tubantes, les Usipètes (I, 5i); les Cattes (I, 55-56; II, 7; XÏI. 27-28; XIII, 57); les Chérusques (I. 60-70; II, 5-22; 45; XI, 16-17); les Bataves (11,8; 11); les Suèves (II, 45-46; XII, 29-30); leç Marcomans (II, 46); les Gothons (II, 62); les Thraces (II, 64-67); les Bastarnes et les Scythes (II, 65); les Frisons (IV, 72-73; XI, 19; XIII, 54); les Parthes (VI, 3i-32; 36-37 ; 42-44; XI, 8, 9-10; XII, io-i3); les Iberiens et les Albaniens(VI, 34); les Clites (VI. 41; XII, 55); les Chauques (XI, j8); les peuplades de Bretagne: Icéniens, Canges, Brigantes,
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Mais a-t-il réfléchi qu'en adoptant ce plan général dont l'extrême simplicité pouvait dénoncer le caractère factice, il s'exposait à rendre sensible l'inanité de son œuvre au point de vue historique ? Assurément non. Il pouvait croire d'ailleurs à Texcellence de son système, puisque, grâce à lui, il est parvenu à donner à son roman l'apparence d'un tableau d'histoire complet. Son plan général est resté caché, tout comme le procédé d'invention auquel il a eu recours pour imaginer ses contes et les multiplier.
On n'a jamais douté que ces nombreuseshistoires des Annales^ relatives aux provinces romaines ou aux États barbares, ne fussent la reproduction d'événements réels, indépendants les unsdes autres, originaux, si je puis dire, pour caractériser leur essentielle singularité. Mais si on avait isolé ces histoires du reste des Annales^ si on les avait lues à la suite Tune de l'autre, on se serait aperçu qu'elles forment ua ensemble de narrations géoxinées et que Tacite a toujours développé deux fois le même thème. Aa cours de la composition de son roman, l'artiste ne s'est pas départi du principe (Je donner le
Silures (XII, 3i-35) ; les Ansibariens (II, 8,22; XIII, 55); les Hermondures, les Ubiens (XIII, 57), etc. Dans les livres des Annales qui nous sont parvenus, il est successivement question de la Germanie, de la Pannonie, de l'Arménie, du royaume des Parthes, de la Commagène, de la Cilicie, de la Cappadoce, de la Grèce, de lar Judée, de la Syrie, de la Thrace, du Bosphore, de l'Illyrie, de la province d'Afrique, de l'Espagne ultérieure, de l'Espagne citérieure, de l'Egypte, de la Gaule, de la Bretagne.
-duplicata des diverses scènes qu'il situait dans les provinces ou dans les régions barbares, et il a appliqué ce procédé de développement d'une façon constante, soit en plaçant dans la même situation, mais à des endroits différents, deux héros ou deux groupes distincts de personnages, soit en faisant répéter à un même protagoniste l'acte qu'il avait une première fois accompli.
Je dirai à l'instant selon quelle méthode ingénieuse l'artiste est parvenu à trouver les éléments de composition de ses secondes narrations ; mais il importe d'abord de placer sous les yeux du lecteur le tableau très succinct de ces histoires dédoublées.
A l'avènement de Tibère, les légions romaines se révoltent :
I. Au camp de Pannonie d'abord; au camp du Rhin inférieur ensuite. L'ordre est rétabli des deux côtés (i).
II. Renvoyées dans leurs quartiers d'hiver, les légions du Rhin se soulèvent de nouveau dans les deux camps où elles sont enfermées (2).
Germanicus porte la guerre chez les nations barbares de la Germanie :