I. LES SÉANCES DU SÉNAT
|acite nous raconte en détail ce qui s'est passé au Sénat romain depuis le jour où Tibère y prononça son premier discours (14 après J.-C.) jusqu'au jour que, par ordre de Néron,aurait été votée la mort du stoïcien Thraseas. Nous avons là, en cinquante pages, un tableau très animé de la vie parlementaire à Rome et, pour cette période d'un demi-siècle, un compte rendu précis des travaux de l'illustre assemblée. Tout ce qu'un historien consciencieux devait dire. Tacite l'a dit. Messages impériaux, projets mis en discussion, discours prononcés à la tribune, résolutions prises, il a tout noté. Il semble avoir apporté un si grand soin dans la rédaction de ses notices qu'on songe à peine, en lisant son livre, à regretter la perte des archives sénatoriales. Il paraît avoir compulsé celles-ci avec beaucoup d'intelligence et de patience, pour conserver à l'histoire ce qui méritait d'être sauvé de l'oubli.
Mais^ si Ton y pense, pour arriver à ce résultat, que de travail I Si Tacite a procédé en savant, il
a dû, pendant des années, examiner un à un les procès- verbaux détaillés d'un nombre incalculable de séances. Patience vraiment surhumaine, il a dû prendre contact avec cette prodigieuse quantité d'aifaires qui avaient absorbé, pendant cinquante ans, l'activité politique du Sénat. En conséquence, il a été obligé de lire, le stylet à la main, des centaines de volutnina conservés au dépôt des archives, copiant ou résumant les discours, cherchant d'une séance à l'autre la suite des mêmes événements, notant au passage les moindres incidents caractéristiques et, avec cette résignation courageuse que donne le culte passionné de la vérité, subissant silencieusement l'ennui mortel de remuer du fatras. Ajoutez à cela ses recherches sur les mœurs, le caractère, la nature d'esprit des sénateurs les plus en vue, dont il se réservait de tracer les portraits, ses lectures de tous les historiens, pamphlétaires, écrivains et biographes du temps, et vous vous rendrez compte de la tâche immense que doit s'être imposée le poète avant d'écrire les quelque cinquante pages qui résument, dans les Annales^ toute l'histoire politique de Rome sous les premiers empereurs.
Hélas! c'est chose vaine de supposer que Tacite, procédant en savant, aurait effectué les plus sérieuses recherches au dépôt des archives de l'État, avant de se mettre à écrire. Cette besogne d'euristique qu'un moderne, homme de science, accepterait allègrement, Tacite s'est bien gardé de jamais l'entreprendre. L'historien des Annales n'a pas consulté, quoi qu'il
en dise (i), la collection des Acta Seîiatus. La preuve? Nipperdey, le célèbre éditeur des Annales, l'a découverte (2), et la voici.
Tacite prétend quelque part (3) que le chef des Cattes, Adgandestrius, aurait transmis au Sénat romain une lettre par laquelle il s'offrait à donner la mort à Arminius, ennemi de Rome, si on consentait à lui envoyer du poison. Le Sénat répondit — c'est le poète qui parle — que le « peuple romain ne se vengeait pas de ses ennemis par la trahison, par le mystère, mais ouvertement et à main armée. » Pour garantir Tauthenticité de ce fait. Tacite dit en avoir découvert la mention dans les écrits du temps et dans les mémoires de plusieurs sénateurs. Fort bien! Mais il est évident que, dans ce cas, il n'a pas consulté les Acta Senatus; sinon, il aurait retrouvé dans cette collection la lettre vile du barbare et la réponse dédaigneuse des Pères et, puisqu'il tenait tant à répondre de leur authenticité, il aurait renvoyé le lecteur aux pièces officielles elles-mêmes, et non aux ouvrages contemporains dont il se réclame. En réalité, ici comme ailleurs, pour donner le change, pour faire passer une allégation entachée d'invraisemblance, le poète a invoqué malicieusement le témoignage d'une source imaginaire.
Autre preuve qu'il n'a pas consulté les Acta Senatus. Au sujet de l'élection des consuls sous le règne
(i) Ann. XV. 74.
(2) V. Cornélius Taciius erkîàrt, von Karl Nipperdey. Erster Band, Ab excessu divi Augusti. Einleitung, p. XX.
(3) Ann. II, c. 88.
de Tibère, il s'excuse de ne rien oser dire, tant il a trouvé de contradictions, prétexte-t-il, dans les historiens de l'époque et dans les discours même de l'Empereur (i). Soit! Seulement, encore une fois, il nous apprend, indirectement, qu'il n'a pas mis le pied aux Archives de l'Etat, qu'il n'a pas consulté les Acta Senatus; sinon, il y aurait trouvé les procès-verbaux des élections consulaires et il n'aurait pas eu à regretter les contradictions vraiment inexplicables que lui offraient — du moins il le dit — les histoires contemporaines et les discours de Tibère. En réalité, encore ici, il a invoqué à faux, par malice, le témoignage d'une source pour authentiquer un détail de son invention.
Non, l'auteur des Annales ne s'est pas attardé à compulser des documents d'archives, ni même à lire les discours de Tibère, non plus que les mémoires des contemporains, avant de faire parler et agir les sénateurs qu'il met en scène (2). Moins
(i) Ann.. I, 81.
(2) M. Fabia, contrairement à l'opinion de ses prédécesseurs, pense, loc. citât, p. 312-349 que Tacite a très peu utilisé les Acta senatus, les Acta popuU diurna, les Mémoires d'Agrippine et les Mémoires de Corbulon. Il croit qu'il n'a pour ainsi dire rien emprunté aux Mémoires de Tibère, aux Mémoires de Claude, aux Mémoires de Suetonius Paul! nu s, à Touvrage géographique d'Antistius Vetus, aux pamphlets ou aux discours des grands orateurs de l'époque: qu'il n'a pas reproduit textuellement les discours de Tibère, de Claude, de Néron. Il aura lu ces sources, dit en substance le critique, mais comme il en retrouvait le contenu dans les historiens contemporains, il se sera abstenu d'y recourir directement, au cours de la composition de ses Annales, M. Fabia, qui ne doute pas de la véracité de Tacite, lui conteste l'esprit scientifique.
<:ompliqué, moins précieux pour nous, mais quelque peu plus original, est le travail de <:réation auquel, à cette fin, s'est appliqué le :grand artiste. Prend-on la peine de l'observer à l'œuvre, on voit par quel procédé systématique il est arrivé à composer ses séances du Sénat, à la faveur de quel artifice ingénieux il a trouvé les sujets de discours que développeraient ses orateurs imaginaires, de quelle manière son esprit a opéré pour avoir les grandes lignes et le détail de leur débats fictifs. En analysant ces créations d'art très délicates, on peut se donner rillusion d'être à côté de Tartiste, à sa table de travail, aux heures tranquilles de méditation et, -conscient du mouvement de sa pensée, assister au jeu de ses idées, surprendre les lois mécaniques ■qui ont présidé à leur formation.
Lorsqu'il les a jugés dignes d'une mention détaillée, Tacite a donné à ses débats parlementaires une forme invariable. Il met en scène deux orateurs. L'un développe une idée, un projet de loi, une proposition ; l'autre, d'un avis contraire, -détruit de point en point les arguments et l'effet du premier discours. Toujours les choses vont de même. Le lecteur assiste à une joute entre deux adversaires, à l'exposé d'une thèse et à sa réfutation. La discussion close, le Sénat vote ou le prince prend la parole, et invariablement la proposition émise est rejetée. L'artiste a conçu sous la forme d'un vain débat contradictoire, limité à -deux personnages, ses évocations des grandes «éances du parlement romain. Et il ne pouvait jpas en être autrement. Subissant à son insu, la
loi de son génie, rompu à la recherche systématique de l'antithèse, il a été contraint d'imaginer des duels oratoires où les idées se présentaient y d'elles-mêmes, dans leur naturelle opposition.
Ces questions débattues, quelles sont-elles? Toujours, des propositions inadmissibles, imaginées^ par le poète. Tacite a trouvé ses sujets de discussion de la même façon. Il a pris le contrepied de ce qu'il eût été raisonnable ou légitime de faire pour remédier à une situation que lui présentait l'histoire, et il a supposé qu'un sénateur soumettrait à l'appréciation de ses collègues unavis opportun qui serait immédiatement repoussé au nom du bon sens ou au nom d'une loi. Il s'est amusé à forger des propositions dérisoires oudes propositions illégales, à exposer chacuned*elles dans le discours d'un premier orateur,, puis à en dénoncer l'ineptie ou l'illégalité dans la réplique d'un adversaire. Et il lui suffit dequestionner sa raison ou de faire appel à sa-, science du droit pour imaginer les vœux impossibles qui auraient provoqué ces vains échangesd'idées contradictoires, entre' parlementaires.
Voici d'abord les séances défrayées par la discussion d'une proposition dérisoire.
(II, 33.) — Dans l'assemblée suivante (i), le consulaire^. Q. Haterius et Octavius Fronton, ancien préteur, parlèrent longuement contre le luxe de la ville. On décréta qu'on ne se servirait plus dans les repas de plats d'or massif, et que les vêtements, de soie ne dégraderaient plus les hommes..
(i) Œuvres complètes de Tacite, trad. Ch. Louandre, 1. 1, p. loi.
Fronton alla plus loin et demanda qu'on limitât la quantité d'argenterie, de meubles, d'esclaves que chacun pourrait désormais posséder (i). Car, à cette époque, les sénateurs s'écartaient encore souvent de l'objet de la délibération, pour proposer ce qu'ils croyaient utile au bien public. Asinius Gallus combattit Fronton. « Les fortunes privées s'étaient accrues par l'accroissement même de l'empire ; ce n'était point une chose nouvelle : elle datait, au contraire, des temps les plus reculés; la fortune des Fabricius était autre que celle des Scipions. Tout se règle sur la situation de la république : pauvre, elle eut des citoyens pauvres ; depuis qu'elle est arrivée à ce degré de splendeur, chacun s'est enrichi.* En fait d'esclaves, d'argenterie, de tout ce qui sert aux usages de la vie, le trop ou le trop peu est toujours en rapport avec les ressources du possesseur. On a établi une différence dans la fortune des chevaliers et des sénateurs, non pas qu'ils soient d'une autre nature, mais leur rang, leur ordre, leurs dignités leur donnant la prééminence, il convenait de leur assurer ce qui procure le repos à l'esprit et la santé au corps. On ne saurait refuser aux citoyens exposés par leur rang à plus d'inquiétudes et de dangers [Tacite raille les sénateurs] ce qui peut alléger ces dangers et ces inquiétudes. » L'avis de Gallus, déguisant sous des mots honnêtes l'aveu de nos vices, fut aisément adopté par des auditeurs qui lui ressemblaient. Tibère, d'ailleurs, avait ajouté « que ce n'était pas le moment d'établir une telle censure, et que si les mœurs se dégradaient, il serait là pour les réformer ».
Vain débat entre deux orateurs. L'artiste, cela va de soi, s'entend à merveille à amener la discussion oiseuse et à imaginer, quand il ne les
(i) Le contexte m'autorise à préciser ainsi la proposition dérisoire de Fronton que Tacite laisse malicieusement dans levague en disant : posttdavit modum argento, supelîectili, familie.
emprunte pas à l'histoire (i), les circonstances vraisemblables qui l'auraient engendrée. Ces histoires, en effet, sont composées avec tant d'habileté, les détails d'exécution en sont choisis avec un tact si délicat, que l'on serait prêt à défendre l'authenticité de chacun de ces récits, si la conformité de leur structure, c'est-àdire l'opposition d'un discours raisonnable à une proposition inepte, n'attestait de la part du poète le recours à un procédé d'invention systématique,
(III, 33-34.) — C^ ^^t en ce même temps (2) que Sevenis •Cecina proposa d'empêcher les magistrats qui se rendaient dans Us provinces [en qualité de gouverneurs'] de se faire accompagner par leurs femmes. Il déclara d*abord, à plusieurs reprises, « qu'il avait une épouse qu'il aimait et qui était mère de six enfants ; mais qu'il avait toujours observé dans sa maison la loi qu'il voulait rendre générale, et retenu cette épouse en Italie, quoic^u'il eût servi pendant quarante ans en dififérentes provinces. [Tacite ridiculise son personnage.] Ce n'était point sans raison qu'on avait défendu autrefois de traîner des femmes chez les alliés et les nations étrangères, car elles causent, par leur luxe pendant la paix, j)ar leur lâcheté pendant la guerre, des embarras sans nombre et elles donnent aux troupes romaines, pendant les marches, l'aspect d'une horde de barbares. [Tacite appuie * sur des raisons ineptes la proposition qu'il a prêtée à Cecina.] Non seulement elles sont faibles, incapables de supporter les fatigues ; mais aussi, quand l'occasion se présente, cruelles, ambitieuses, avides de pouvoir : elles se mêlent aux soldats, disposent des centurions. On avait vu tout
(i) Les deux cas sont possibles, mais, à défaut d'informations prises ailleurs, il est impossible de les discerner. (2) Trad. Ch. Louandre, p. 176.
récemment une femme présider aux exercices des cohortes, aux manœuvres des légions. [Le poète utilise un détail d'un de ses contes antérieurs. Ann., I, 69.] On devait se souvenir que dans les accusations de péculat, les plus fortes charge» retombaient toujours sur les femmes de ceux qui étaient mis en cause. C'est aux femmes que s'attachent d'abord tous les hommes perdus des provinces; elles évoquent les affaires; elles en décident; il faut, à cause d'elles, un double cortège, un double prétoire, et leurs ordres sont toujours les plus violents, les plus tyranniques. Autrefois, elles étaient liées par la loi Oppia et les autres lois romaines; aujourd'hui, débarassées de toute contrainte, elles voudraient gouverner les familles, les assemblées publiques et même les armées. Ce discours eut peu d'approbateurs; la majorité du Sénat murmurait, car cette affaire n'était point mise en délibération et "Cecina était injiigne du rôle de censeur dans une aussi grave question. [Tacite donne le change.] Bientôt Valerius Messalinus, fils de Messala, qui avait quelque chose de l'éloquence de son père, répondit : « En bien des points, la dureté des vieilles mœurs est heureusement modifiée et adoucie ; le temps n'est plus où l'ennemi assiégeait Rome, où les provinces étaient hostiles. Le peu -qu'on accorde aux dépenses des femmes n'étant point une charge pour leurs maris, ne peut, à plus forte raison, en -être une pour les alliés; il y a communauté dans tout le reste, et, en temps de paix, l'Etat ne saurait en souffrir. Sans doute, il faut pour la guerre des hommes qui se dévouent tout entiers ; mais, au retour, après les fatigues, 'quoi de plus honorable que le repos qu'on trouve auprès •d'une épouse ? Quelques femmes, dira-t-on, ont été entraînées par l'ambition ou l'avarice. Eh quoi! la plupart des magistrats eux-mêmes ne sont-ils point sujets à différentes passions? Faudrait-il, à cause de cela, n'envoyer personne -dans les provinces? Les maris ont été souvent corrompus par la perversité de leurs femmes ; s'ensuit-il que tous les ce-
libataires soient des hommes intègres ? Les lois Oppiennes^ autrefois accueillies avec faveur, étaient exigées par les circonstances; mais dans la suite, on les modifia, on les adoucit, parce que les temps le voulaient. En vain, nous cherchons par des mots à donner le change siir notre lâcheté ; c'est la faute du mari quand la femme s'écarte de ses devoirs. Faut-il, pour un ou deux hommes faibles, enlever sans raison à leurs époux celles qui partagent avec eux la bonne et la mauvaise fortune ? Abandonner un sexe faible de sa nature, n'était-ce point l'exposer, par ses propres passions, à toutes les passions des autres ? C'est à. peine si les mariages restent purs sous les yeux des maris» Que serait-ce donc si, pendant plusieurs années, une sortede divorce les faisait disparaître? Qu'on prévienne les désordres des provinces, mais qu'on se rappelle en mêmetemps les dérèglements de Rome. >> Drusus ajouta quelques mots en qualité de mari : « Souvent les princes ont à visiter les extrémités de l'empire ; combien de fois le divin Auguste n'a-t-il point passé en Occident et en Orient accompagné de Livie ? Lui-même avait été en Illyrie ; et s'il le fallait, il était prêt à partir pour d'autres contrées, mais non sans regret, s'il devait se séparer de la plus chère desfemmes et de la mère de tant d'enfants. » [Tacite ridiculise Drusus ; il montrera tout à l'heure sa femme adultère et criminelle. Ann. IV, 3.]
Et, sur ce discours sensé de Valerius Massalinus, le poète termine son conte par ces mots que Ton pouvait prévoir :
Ainsi fut rejetée la proposition de Cecina.
Nouvelle application du procédé :
(I, 76.) — La môme année (i), le Tibre, grossi par des
(i) Trad. Ch. Louandre, p. 69.
pluies continuelles, avait inondé les quartiers les plus bas de Rome. Après la retraite des eaux [non pendant l'inondation, comme on pourrait le croire], un grand nombre d'édifices s'écroulèrent et des habitants périrent. Asinius Gallus proposa de consulter les livres sibyllins, Tibère s'y refusa, car il voulait le mj^stère pour les choses divines ►et humaines. Mais il chargea Capiton et Arruntius d'aviser au moyen de contenir le fleuve.
Décision raisonnable opposée à une vaine et ;saugrenue proposition.
Comme il ne se pouvait pas qu'en imaginant le rapport de Capiton et d'Arruntius, l'artiste ne prêtât point à ces sénateurs une idée grotesque, dont il dénoncerait Tabsurdité sous forme de protestation et qu'il ferait rejeter, le conte reprend quelques chapitres plus loin et s'achève •comme suit :
(I, 79.) — On examina dans le Sénat (i), sur le rapport •d'Arruntius et de Capiton, s'il ne fallait pas, four diminuer les •crues du Tibre, détourner les fleuves et les lacs qui le grossissent. Les députations des municipes et des colonies furent -entendues [invente Tacite, pour animer son récit]. Les Florentins demandèrent qu'on ne changeât point le lit du Clain J>our le rejeter dans VArno, ce qui ruinerait leur pays; les Interamnates parlèrent dans le même sens : « Ce serait perdre sans retour les champs les plus féconds de l'Italie que de diviser, comme on en avait le projet, le Nar en petits ruisseaux qui [allant se perdre dans les terres] couvriraient les plaines d'eaux stagnantes » ; les Reatins parlèrent aussi pour s'opposer à ce qu'on fermât V issue par laquelle le lac Velinse jeite dans le Nar, « car il déborderait sur les pays voisins ; la
(i) Trad. Ch. Louandre, p. 71.
nature avait sagement pourvu aux intérêts des hommes, en fixant aux fleuves leurs embouchures, le commencement et le terme de leur course. Il faut respecter aussi la religion de» alliés, qui ont consacré des fêtes, des bois, des autels aux fleuves de leur patrie. Le Tibre lui-même, privé des fleuves qui Talimentent, s'indignerait de couler avec moins de gloire. » Soit par égard pour les prières des colonies, soit par difficulté de Tentreprise, soit par superstition, on se rendit à Tavis de Pison, qui avait conseillé de ne rien changer.
Le poète a bâti une discussion oiseuse sur une idée absurde et sur sa réfutation.
De même, encore :
(III, 68-69.) — Cornélius Dolabella proposa que tout homme dont on dirait du mal, soit exclu du gouvernement des provinces. Que le prince recueille tous les bruits et décide lui-même de l'exclusion.
Tibère repoussa cette proposition. Il allégua qu'il était impossible au prince d'embrasser toutes choses et d'écouter les passions des autres. On punit, dit-il, en vertu des lois, les gouverneurs coupables ; mais, raisonnablement, peut-on punir d'avance ceux qui n'ont jamais rempli les fonctions de gouverneur en les excluant de celles-ci ?
Enfin, dernier exemple :
(XI, 5-7.) — De toutes les marchandises (i) qui se débitent en public, la perfidie des avocats était sans aucun doute la plus avantageuse pour la vente. Ainsi un chevalier romain du premier rang, Samius, ayant donné quatre cent mille sesterces à Suilius, qui le trahissait, se perça de son épée dans la maison de ce perfide défenseur. [Invention sensa-
(i) Trad. Ch. Louandre, p. 347.
tionnelle du poète]. Cependant, sur Tavis de Silius, consul désigné, les sénateurs demattâéreni V exécution de là loi Cincia^qm défendait anciennement aux cito}'en$y quels qu* ils fussent ^ de recevoir J>our plaider une cause de P argent ou des présents. [Tacite présente sous forme d'une ancienne loi, purement imaginaire^ la proposition qu'il attribue à Silius.] Ceux qui se trouvaient menacés par cette loi éclatèrent en murmures. Alors Silius, ennemi personnel de Suilius, insista vivement et rappela l'exemple des anciens orateurs, <c qui regardaient les suffrages de la postérité comme leur plus belle récompense. Ne point penser comme eux, c'est profaner le plus noble des arts par des spéculations sordides. La probité est compromise du moment où l'on songe à la grandeur des profits ; si les procès n'enrichissaient personne, ils seraient moins nombreux. Aujourd'hui, les dissensions, les accusations, les haines, les injustices sont encouragées, car les plaies du barreau rapportent aux avocats comme les maladies violentes aux médecins. Il convenait de se rappeler Asinius Messala, et, plus récemment encore Eserninus et Arruntius, ces hommes de bien qui s'étaient élevés au faite des honneurs par des mœurs et une éloquence incorruptibles ». Tel fut le discours du consul désigné. Le Sénat se rendit à son avis, et l'on préparait même un décret pour soumettre les coupables à la loi sur les concussions, quand Suilius, Cossutianus et d'autres, qui se voyaient d'avance, non pas poursuivis, mais condamnés, car leurs crimes étaient manifestes, entourèrent le prince pour s'excuser du passé.
César leur ayant permis de parler, ils reprirent la discussion, (ç Quel est l'homme assez orgueilleux pour rêver en espoir une renommée éternelle.'' L'éloquence est un instrument utile et pratique, car, sans les avocats, chaque homme serait à la merci du plus fort. Mais le talent de la parole ne s'acquiert pas gratuitement : il faut négliger ses affaires pour se dévouer à celles des autres. Les uns vivent du service militaire, d'autres de la culture de leurs champs.
Personne n'embrasse un état sans en avoir calculé les profits. Asinius et Messala, enrichis par les guerres d'Antoine et d'Auguste, Eseminus et Arruntius, héritiers de familles opulentes, avaient pu facilement afficher le désintéressement. Mais il était facile de citer d'autres exemples. 'On savait à quels prix Clodius et Curion taxaient leurs plaidoyers. Quant à eux, sénateurs dont la fortune était médiocre, ils ne demandaient, au milieu du repos public, que les profits des arts de la paix. Il fallait songer aux plébéiens qui aspiraient à s'illustrer dans le barreau. Enlever au talent sa récompense, c'est ruiner le talent luimême. » Ces considérations peu honorables parurent cependant plausibles au prince. Il fixa à dix mille sesterces le maximum du salaire des orateurs, en déclarant coupables de concussion ceux qui demanderaient davantage. [Tacite a inventé ce prétendu décret de Claude pour terminer son conte. Il eût été immoral de fixer un maximum de salaire aux avocats, qui auraient naturellement décliné l'honneur infructueux de plaider les causes difficiles, embrouillées, dont la défense aurait exigé une grande dépense de temps et de talent.]
Donc, un avis dérisoire et une protestation au nom du bon sens, voilà de quels éléments très simples Tacite a composé une première série de débats parlementaires. Car la série y est, et pour • cause. Etait-il rien de plus amusant, et aussi de plus aisé que d'imaginer des motions ridicules, de les développer gravement et d'en réduire ensuite à néant l'argumentation facétieuse? Nous venons •de le voir, Silius demande qu'il soit désormais interdit à tout avocat de faire payer ses services. Arruntius et Capiton proposent, pour supprimer les crues du Tibre, d'isoler le fleuve de ses affluents et de déverser leurs eaux au large, dans la cam-
pagne; Sévénis Cecina voudrait qu'il soit strictement défendu à tout Romain, nommé gouverneur <ie province, de prendre sa femme avec lui; Dolabella, que tout citoyen mal famé soit exclu <iu gouvernement des provinces, comme si les hautes fonctions de gouverneur pouvaient être, è. l'occasion, confiées à des gens décrédités. Haterius Agrippa est d'avis de condamner au dernier supplice un poète, accusé d'avoir composé une élégie sur la mort imminente de Drusus (i); celui-ci, que l'on place l'image de •Germanicus parmi les maîtres de l'éloquence, sur un disque d'or d^une grandeur extraordinaire (2) ; <:elui-là, que Tibère — retiré pour toujours à Capri — se choisisse une escorte armée de vingt sénateurs qui veilleraient sur sa personne chaque fois ^u'il entrerait à la Curie (3). J'en passe (4). Toutes
(i) Ann., III, 49.
(2) Ann., II, 83.
(3) Ann. VI, 2.
(4) Voir ci-dessous, p. 61, note, les propositions expressives de la servilité du Sénat repoussées par Tibère. On peut encore ranger dans la même catégorie d'inventions la vaine et dérisoire proposition que Tacite prête à Messalinus Cotta de punir les gouverneurs des crimes de leurs femmes, les eussent-ils ignorés et fussent-ils innocents (IV, 20); celle d'Asinius Gallus d'enfermer Sérénus à Donuse ou à Gyare, îles reconnues inhabitables (IV, 3o); celle de Cingonius Varron de bannir aussi d'Italie les affranchis qui s'étaient trouvés dans la maison de Pedanius le jour de son assassinat (XIV, 45); celle de Barea Soranus de donner quinze millions <ie sesterces et les ornements de la préture au richissime Pallas, prétendument désintéressé (XII, 53). Le poète ne prend pas la peine de développer ni de réfuter longuement ces propositions inadmissibles qu'il a inventées par dérision. Il laisse même planer un doute malicieux sur le sort réservé à celle de Messalinus Cotta (IV, 20).
ces créations sont coulées dans le même moule. Le poète se donne le malin plaisir de prêter à un orateur imaginaire une proposition recevable en apparence, puis d'en dégager l'ineptie dans le discours d'un contradicteur. Bref, il se réfute lui-même, moyen le plus sûr, on en conviendra, d'avoir toujours quelque chose à dire.
Et — remarquez-le — ce n'est pas aux seulsmembres du Sénat, mais à tel ou tel de ses personnages que Tacite, suivant son principe d'invention, prête des demandes ou des exigences impossibles, auxquelles il oppose un refus aprèss'être fait un jeu d'en dénoncer l'inanité ; et, pour qu'on ne doute pas que ces requêtes ou ces prétentions toujours vaines ne soient vraies, il ne manque pas à l'occasion de les déclarer lui-même ridicules- Ainsi :
(II, 37.) — Le sénateur Hortalus, avouant n'avoir aucun talent, demande que l'Etat prenne à sa charge ses cinq enfants ; Tibère lui répond que l'Etat serait bientôt ruiné s'il devait nourrir les enfants de tous les citoyens incapables.
(IV, 39-40.) — Le plébéien Séjan implore de Tibère l'autorisation d'épouser la princesse Livie, sa bru, veuve de son fils Drusus. Tacite lui répond par la bouche de César qu'il est vraiment de naissance trop obscure pour oser prétendre à la main d'une princesse.
(I, 12.) — Tibère, héritier d'Auguste et chef de l'Etat,, demande au Sénat une part quelconque, celle qu'on voudra bien lui accorder, dans le gouvernement de la chose publique. Le sénateur Asinius Gallus lui répond qu'il sait parfaitement que la républic^uc, formant un seul corps, doit être régie par une seule tète.
(XIII, 5o.) — Néron, pour mettre un terme aux exactions-
des publicaiûs, exige que Ton abolisse tous les impôts. Mais on lui fait remarquer que c'en serait fait de Tempire, si, du jour au lendemain, on en supprimait toutes les ressources.
(XIII, 55-56.) — Les Ansibariens, chassés par les Chauques, réclament le droit de s'installer sur les terres romaines dont les Frisons viennent d'être expulsés ; le lieutenant Avitus rejette leur demande insolente et en dénonce l'absurdité.
(IL 46.) — En guerre contre les Chérusques et abandonné de ses propres troupes, Maroboduus, ennemi de Rome, implore de Tibère l'appui des armées romaines. Tibère lui répond que les armées romaines ont mieux à faire que d'aller au secours de ceux qui ne sont pas leurs amis.
(XII, 20.) — Mithridate, en guerre avec Rome, offre à Claude de déposer les armes et de venir se constituer prisonnier. Mais Claude ne veut pas qu'il se livre lui-même. Il prétend au contraire s'emparer de lui par la force. Cependant, ses familiers lui objectent la difficulté de l'entreprise et lui font observer qu'il vaut mieux recevoir à merci un homme qui se livre que de s'en rendre maître par la violence. Et Claude se rend à leurs raisons.
(XIII, 20.) — En apprenant que l'on prête à sa mère des intentions criminelles, Néron prétend l'assassiner sur l'heure; mais Burrhus démontre au jeune prince que tout accusé a le droit de se défendre et de repousser une imputation qui pourrait être calomnieuse. Et Néron consent à interroger sa mère.
(VI, 3o; III, 73.) — Un lieutenant de Tibère en Germanie, Getulicus, prétend que l'Empereur lui abandonne cette province par un contrat en due forme et qu'il se contente d'exercer son pouvoir sur le reste de l'empire, et le Numide Tacfarinas, toujours repoussé dans le désert, exige de Tibère qu'il lui cède immédiatement une partie de la province africaine pour y installer ses hordes de pillards.
Autant de sommations ou de prières dérisoires
que le poète a conçues, comme les propositions des sénateurs, pour le plaisir d'y opposer une réplique péremptoire. On ne peut songer à défendre Tauthenticité d'aucune d'elles : elles appartiennent toutes à un même genre de créations facétieuses (i).
Cela dit, et sans nous écarter de notre sujet, nous pouvons dès à présent restituer à l'imagination de Tacite et expliquer par elle le prétendu fait historique de l'avilissement du Sénat au commencement de l'Empire.
On répète sur la foi des Annales^ et bien que Velleius Paterculus (2) et Suétone (3) disent le con-
(i) En application du même principe, le poète imagine que ses personnages sont en butte à des accusations ridicules qu'il se fait un jeu de réfuter. Il suppose notamment que Topinion aurait reproché à Tibère de ne s'être pas rendu en personne auprès des légions révoltées de Germanie et de Pannonie (I, 46-47); de n'être pas allé en Gaule réprimer la révolte de Florus et de Sacrovir (III, 47) ; d'avoir fait des funérailles trop simples à Germanicus (III, 6), et il charge aisément Tibère de justifier sa conduite. De même, il place M. Terentius, Agrippine et Sénèque, sous l'inculpation insoutenable, le premier, d'avoir eu de l'amitié pour Séjan (VI, 8); la deuxième, de vouloir détrôner son fils (XIII, 21), le troisième, de vouloir surpasser Néron en popularité et en richesses (XIV, 52), et il charge ces personnages de montrer l'inanité de pareilles imputations. De même encore il suppose Tibère accusé par l'opinion d'avoir accei)té, par vanité, que l'Asie lui élève un temple CIV, 37); Cremutius Cordus, poursuivi pour avoir publié ses Annales où il louait Brutus et nommait Cassius le dernier des Romains (IV, 34), et il charge Tibère et Cremutius Cordus de relever l'injustice de ces reproches qu'il a créés pour les faire suivre d'une éloquente et facile réfutation.
(2) Histoire Romaine y II, 126.
(3) Tih, 3o.
traire, que Tempereur Tibère, jaloux de son autorité, s'est eflForcé d'amoindrir le prestige du Sénat et qu'un des grands principes de sa politique avait été de fonder l'absolutisme du pouvoir des Césars sur les ruines de l'autorité sénatoriale. On fait un mérite au grand historien d'avoir admirablement compris la pensée secrète de l'héritier d'Auguste, d'avoir démasqué en lui l'ennemi de Tantiqùe liberté républicaine, d'avoir caractérisé supérieurement cette lutte engagée par TEmpereur contre un Sénat corrompu, devenu désormais incapable et indigne de présider aux destinées de l'Etat. Paraphrase vaine! Développer ces idées en marge des Annales, ce n'est ni plus ni moins qu'épiloguer sur une fiction de poète. Cette prétendue indignité du Sénat et Thostilité que Tibère lui aurait constamment montrée, Tacite, qui cherchait ses inspirations dans la médisance, l'a inventée de toutes pièces ; et, de la même manière qu'il créait tout à l'heure l'intérêt de duels oratoires dans l'assemblée des Pères, il a exprimé sa conception dramatique d'un duel politique entre l'Empereur et le Sénat, en attribuant à celui-ci l'initiative de propositions dérisoires et à celui-là la mission plus avantageuse de les réduire à néant. Et il n'a guère compliqué la psychologie du Sénat romain. Une fois pour toutes, il a inventé, en artiste, quel serait dans ses Aniialcs le rôle de l'illustre assemblée, quelle idée il donnerait de sa mentalité, comment il la représenterait, et logiquement, sous la contrainte de la loi impérieuse qui commande l'unité de l'œuvre d'art, le poète, insoucieux de vérité, s'en est tenu à sa suppo-
sition calomnieuse. En regard d'un Tibère jaloux de son pouvoir suprême et soupçonneux, il a imaginé un Sénat courtisan, animé d'un esprit de basse flatterie, de soumission empressée, de servilité lâche, et il l'a dépeint tel en lui prêtant l'initiative de quelques motions ridicules, invariablement repoussées, qui auraient eu soi-disant pour effet d'élargir le pouvoir du prince, de calmer ses inquiétudes chimériques ou de 'flatter son amourpropre (i)-
Mais poursuivons. Nous avons vu que Tacite,
(i) Ainsi, par deux fois, le Sénat offre vainement à Tibère le titre de Père de la Patrie (I. 72; II, 87. Cf. la réplique de cette invention pour Livie (i, 14), et Claude (XI, 25); il propose vainement d'élever en son honneur un autel à l'Adoption (I, 14); de jurer sur ses actes (I, 72). Les sénateurs V. Messala, A. Gallus, J. Gallion, T. Gallus proposent tour à tour, vainement, qu'on renouvelle tous les ans le serment à Tibère (I, 8) ; qu'il fasse l'aveu de ses craintes et permette qu'on l'en délivre (IV, 71); qu'il choisisse vingt sénateurs qui veilleraient sur sa vie chaque fois qu'il entrerait à la Curie (VI, 2); qu'il nomme chaque année douze candidats aux magistratures (II, 36) ; qu 'il accorde un privilège honorifique aux prétoriens vétérans (VI, 3). Tibère repousse toutes ces propositions illégales ou dérisoires, quelques-unes avec ironie. Une foule de sénateurs, dit Tacite, qui s'en tient prudemment à des calomnies générales, rivalisaient d'empressement pour voter des flatteries honteuses dépassant toute mesure (III, 65). Il écrit encore : Les sénateurs supplient Tibère d'accepter le pouvoir; ils se répandent en vœux, en lamentations, en larmes; ils s'abaissent aux plus humbles prières (I, 11-12); ils se ruent vers la servitude; les plus illustres sont les plus empressés et les plus fourbes (I, 7); et le poète ajoute, en se réclamant à faux du témoignage d'autrui : on dit que toutes les fois qu'il sortait du Sénat, Tibère s'écriait en grec : « O hommes faits pour la servitude » (III, 65).
•composant ses séances du Sénat, avait trouvé les ^sujets de quelques discussions oratoires au moyen <ie propositions insoutenables. Ce principe d'invention ayant été fécond, il Ta appliqué d'une autre manière. Il a mis cette fois sa pensée non plus en -opposition avec le bon sens, mais en opposition avec le droit et avec la législation du temps et il a -supposé que sénateurs et magistrats soumettraient à l'appréciation de leurs collègues des propositions qui seraient fatalement repoussées -au nom de lois ou de règlements en vigueur.
Dans le roman gravement facétieux des Annales , les hommes qui ont pour devoir de connaître ou <l'appliquer les lois les ignorent ou les violent. Ici, le poète bâtit sa fiction sur une donnée positive. Prenant note de tel ou tel règlement prohibitif institué par Auguste ou consacré par la coutume sous la République, il a supposé, à l'occasion d'une <:irconstance historique qu'il relate, qu'un sénateur prendrait l'initiative d'une motion tendant à faire passer dans la législation et à autoriser ce que le règlement d'Auguste ou la coutume avait interdit. L'orateur développe l'idée — apparemment nouvelle — qui a germé dans son cerveau, les sénateurs l'écoutent, on discute, et, en fin de compte, la proposition débattue est rejetée, -quelqu'un s'étant avisé de l'existence du règlement ancien ou de la loi qui la contredisait.
• Voit-on bien comment a procédé l'ingénieux .artiste? Il a bâti une discussion oiseuse sur ^me demande qu'il savait impossible, en contradiction avec une loi ou un règlement déterminé. Le débat engagé, il y a mis fin en opposant
à une proposition vaine la loi ou le règlement qui d'avance la condamnait.
Les applications que voici du procédé le révéleront tout de suite à Tesprit du lecteur.
(I, 77.) — Les troubles du théâtre (i), qui avaient commencé l'année précédente, éclatèrent alors avec plusde gravité; outre les hommes du peuple, un centurion, plusieurs soldats furent tués et un tribun du prétoire blessé, [Tacite établit une progression entre le nombre et la qualité des victimes] au moment où ils cherchaient à rétablir le calme et à défendre les magistrats contre lesinsultes. Cette aifaire fut portée devant le Sénat, qui discuta pour savoir si l'on devait donner aux prêteurs le droit de frapper de verges les histrions. Haterius Agrippa, tribun du. peuple, s'opposa à cette mesure. Asinius Gallus combattit vivement Haterius et Tibère se tut pour donner au Sénat im vain simulacre de liberté ; l'opposition prévalut cepeniXdiVii^parce qu'autrefois le divin Auguste avait déclaré les histrions à Vahri de la peine des verges^ et les paroles d'Auguste étaient pour Tibère des lois qu'il ne pouvait enfreindre (2).
Pareillement :
^III, 64.) — Livie (3), mère de Tibère, étant tombée malade, le Sénat décréta des prières solennelles et de grands jeux, dont on chargea les pontifes, les augures, les quindécemvips ainsi que les septemvirs et les prêtres d'Auguste.. Apronius proposa que les féciaux présidassent également à ces jeux. Mais Tibère s'y opposa. Il distingua les droits des différents-
(i) Trad. Ch. Louandre, t. I, p. 70.
(2) tt On fit néanmoins, ajoute Tacite, divers règlements pour fixer le salaire des histrions et réprimer la licence de leurspartisans ». Et pour vilipender les chevaliers et les sénateurs, il» imagine des mesures prises contre eux.
(3) Cf. Trad. Ch. Louandre, 1. 1, p. 201.
sacerdoces et prouva par de nombreux exemple» qtu jamais' Us féciaux n'avaient joui d'un pareil honneur et que si Ton admettait les prêtres d'Auguste, c'est que leur sacerdoce appartenait à la famille pour laquelle s'acquittaient lesvœux.
Pour imaginer la vaine proposition d'Àpronius, Tacite devait, sans plus, avoir connaissance du règlement qu'elle méconnaîtrait. Il lui a suffi* d'opposer une idée à un fait, de supposer une demande impossible, illégale, en contradictionavec un usage observé pour avoir les élémentsfondamentaux de sa discussion parlementaire.
De même :
(II, 36-37.) — Au Sénat (i), une discussion s'éleva entre- Asinius Gallus et Tibère. Gallus demandait que les magistrats Jussent élus pour cinq ans; que Us lieutenants placés à la tête des légions, avant d'obtenir la préture, fussent de droit investis de cette' charge et que U prince nommât douze candidats pour chaque année. Sans aucun doute, cette proposition, d'une haute portée, avait pour but de sonder les mystères du pouvoir. [Tacite donne à la proposition qu'il prête à Gallus un cachet d'authenticité en la jugeant profonde et pleine de mystère. Elle est ridicule : il la dit d'une haute portée; elle est d'une absurdité notoire : il la déclare insidieuse. Toujours l'idée opposée au fait réel.]
Tibère cependant, comme si sa puissance avait dû s'en augmenter, répondit « que tant de nominations et de si longs ajournements répugnaient à la modération de son caractère; on avait peine à éviter, dans les élections annuelles, de faire des mécontents, quoique l'espérance d'un prochain succès consolât d'un échec ; quelles haines ne soulèverait-on pas de la part de ceux qui seraient
(i) Trad. Ch. Louandre, t. I, p. 104.
tajoumés au delà de cinq ans! Et d'ailleurs, comment prévoir de si loin les changements qui surviendraient dans les dispositions politiques, les familles, les fortunes? On connaissait Torgueil des magistrats désignés un an d'avance! Que serait-ce si cet orgueil s'exaltait pendant cinq ans? Enfin, c'était quintupler le nombre des magistratures et renverser les lois qui fixaient aux candidats le temps pendant lequel ils •devaient travailler à se montrer dignes, le moment de solliciter, et le moment d'obtenir les honneurs.
Par ce discours désintéressé en apparence, Tibère sut retenir pour lui-même la force du pouvoir.
De même encore :
(III, 58-59.) — Pendant ce temps (i), Junius Blesus fut prorogé dans le gouvernement de l'Afrique, et Servius Maluginensis, flamine de Jupiter, demanda le gouvernement de l'Asie, (c On a tort de publier, disait-il, qu'il n'est point permis aux prêtres de Jupiter de sortir de l'Italie; leur règle ne diffère en rien de celle des flamines de Mars et de Quirinus : ces flamines peuvent posséder des gouvernements. [Tacite, on va le voir, demande des arguments à son érudition pour étayer la proposition illégale qu'il prête à Servius.] Pourquoi donc les autres en seraient-ils exclus? Aucun plébiscite, aucun livre sur les rites ne prononce cette exclusion. Souvent les pontifes avaient rempli les fonctions sacerdotales des prêtres de Jupiter lorsque ceux-ci étaient retenus par la maladie ou quelque fonction publique. Après le meurtre de Cornélius Merula, sa charge était restée vacante pendant soixante-douze ans, sans qu'on interrompît les sacrifices. vSi, dans ce long espace de temps, on a pu, sans (jue la religion en souffrit, ne point créer de prêtres, à plus forte raison la vacance nécessitée par une année de })roconsulat ne saurait-elle être nuisible. C'était à cause ■des haines particulières que les souverains pontifes avaient
(i) Trad. Ch. Louandre, 1. I, p. 197.
•autrefois interdit aux flamines d'aller dans les provinces, [Tacite invente par médisance.] Maintenant, grâce aux dieux, le premier des pontifes est aussi le premier des hommes et il est supérieur à la jalousie, à la haine, à toutes les passions vulgaires. » L'augure Lentulus et d'autres parlèrent diversement contre Servius, et Ton résolut d'attendre la décision du souverain pontife. Tibère différa •de s'expliquer sur les droits du pontife.
Et le poète, pour exciter la curiosité de ses lecteurs, laisse un instant planer le doute sur Taccueil que Tibère fera à la demande du flamine. Mais nous savons quel sera cet accueil, et nous ne nous étonnons pas de lire, dix chapitres plus loin :
(III, 71.) — Pendant qu'on s'occupait (i) d'affaires religieuses, le prince, qui avait différé jusqu'alors de répondre à Serx'ius Maluginensis, flamine de Jupiter, rappela un décret des pontifes, qui portait <f que le flamine de Jupiter, en cas de maladie, pourrait, avec le consentement du grand pontife, s'absenter pendant plus de deux nuits, pourvu que ce ne fut pas dans le moment des sacrifices publics, ni plus de deux fois dans la même année ». Ce règlement, adopté sous Auguste, prouvait suffisamment qu'une absence d'une année •et l'administration des provinces étaient interdites aux prêtres de Jupiter. On cita, en outre, l'exemple de L. Metellus, grand pontife, qui avait retenu à Rome le flamine Aulus Postumius. Ainsi le gouvernement de l'Asie fut donné au consulaire le plus ancien après Maluginensis.
Tacite a suscité une prétention insoutenable <:ontre une loi religieuse, point de départ de son invention.
Et, il n'y a pas à contester ici non plus l'emploi
<i) Trad. Ch. Louandre, t. I, p. 207.
d'un procédé d'invention systématique, le recours à une formule de création ; on retrouve de celleci, à tout instant, des applications nouvelles.
(VI, 3.) — Junius Gallion propose que les prétoriens vétérans soient admis à siéger au théâtre dans les quatorze bancs des chevaliers. Tibère se fâche ; il invoque les règlements militaires pour repousser cette proposition illégale de Gallion.
(III, 57-59.) — Lorsque Tibère demande pour son fils la puissance tribunitienne, M. Silanus et Q. Hateriusproposent, l'un, <c que l'on inscrive désormais sur les monuments publics ou particuliers non plus les noms des consuls, mais les noms de ceux qui exerceraient la. puissance tribunitienne »; l'autre, « que le décret de ce jour soit gravé en lettres d'or à l'intérieur du Sénat ». Mais Tibère refuse ; il invoque les anciens usages pour repousser ces propositions.
(XIII, 10.) — A l'avènement de Néron, les sénateurs proposent de réformer le calendrier et de commencer l'année en décembre, Néron étant né au cours de ce mois. Mais Néron refuse. Il invoque, pour repousser cette proposition, l'antique et religieux usage qui fixait le commencement de l'année aux calendes de janvier.
(IV, i6.j — Tibère propose de changer le mode d'élection du flamine de Jupiter. Mais le Sénat refuse. Il décide de ne rien changer au règlement relatif à l'élection du flamine, fixé par d'antiques usages.
(IV, 3o.) — Un sénateur propose de ne plus accorder de récompenses aux délateurs dans le cas où un accusé poursuivi pour crime de lèse-majesté se tuerait avant la proclamation du verdict. Tibère refuse. Ce serait, dit-il,, méconnaître les lois.
(I. 14.) — Le Sénat propose à Tibère d'augmenter le nombre des candidats à la préture. Tibère refuse. Il invoque le règlement fixé par Auguste.
(I, i5.) — Les tribuns proposent de faire eux-mêmes les frais des jeux qu'on venait d'ajouter aux fastes. Le Sénat refuse. Ils demandent l'autorisation de paraître dans le -cirque montés sur des chars. Le Sénat refuse.
(I, 8.) — Messala Valerius propose de renouveler tous les -ans le serment à Tibère. Celui-ci, irrité, refuse.
(III, 17.) — Valerius Messalinus et Cecina Severus proposent, après la condamnation de Pison, l'un, d'élever une .statue d'or dans le temple de Mars Vengeur, l'autre, un autel à la Vengeance. Tibère refuse. Il répète que ces consécrations ne doivent se faire qu'à l'occasion de victoires remportées sur l'ennemi.'
(IV, 20.) — Asinius Gallus propose, après la condamnation de Silius, que la moitié de ses biens soit confisquée et <3^u*on laisse l'autre aux enfants. Le Sénat refuse. Suivant la volonté de la loi, il concède le quart aux accusateurs et .aux enfants ce qui resterait.
Enfin, ce dernier conte avec tous ses détails <i'exécution :
(XIII, 26-27.) — Vers le même temps (i), des plaintes s'élevèrent dans le Sénat contre la perfidie des affranchis [voilà vraisemblablement le fait historique ; l'invention suit.] et on sollicita pour les patrons le droit de punir ceux qui démériteraient en révoquant leur liberté. Un grand nombre de sénateurs étaient prêts à donner leur avis, mais les consuls n'osèrent point entamer une affaire dont le prince n'était pas prévenu; cependant, ils lui firent connaître par écrit le vœu du Sénat. Néron délibéra avec un petit nombre de ses conseillers, pour savoir s'il autoriserait ce règlement. Les opinions -étaient partagées. Les uns s'indignaient de ce que les affranchis, dont la liberté enhardissait l'insolence, traitaient
(i) Trad. Ch. Louandre, t. I, p. 453.
leurs patrons sur le pied de Tégalité, les frappaient et restaient impunis ou se moquaient des châtiments. « Le patron offensé avait-il, en effet, un autre droit que de reléguer son affranchi à vingt milles de Rome, sur la côte de la Campanie? Pour tout le reste, la loi était commune. Il importait donc de donner au patron ime arme qu'on ne put braver. C'était faire aux affranchis de douces conditions que de leur imposer, pour conserver la liberté, les égards par lesquels ils l'avaient acquise. Quant à ceux qui seraient manifestement coupables, il était juste de les rendre à l'esclavage, afin de retenir par la crainte des misérables que les bienfaits ne changeaient pas. »
On alléguait d'un autre côté, que les coupables devaient porter la peine de leurs fautes, mais qu'il ne fallait point, pour cela, attaquer le droit de tous ; que les afiranchis formaient un corps considérable; qu'ils servaient à recruter les tribus, les décuries, les agents des magistrats et des pontifes, les cohortes attachées au service de la ville. La plupart des chevaliers et un grand nombre des sénateurs n'avaient pas une autre origine. [Ceci, dit pour le plaisir de les décrier.] Si l'on en fait une classe à part, on montrera combien est diminuée la classe des hommes libres. Ce n'est pas sans raison que nos aïeiuc, en admettant divers degrés de dignités pour les différents ordres, ont maintenu pour tous une liberté égale. Bien plus, ils ont établi deux sortes d'affranchissements, afin de laisser aux maîtres le moyen de revenir sur leur décision, ou de confirmer le premier bienfait par un bienfait nouveau. L'esclave que le patron n'a pas affranchi par la vindicte est retenu, pour ainsi dire, par une dernière chaîne, à la servitude ; il faut donc, avant d'accorder la liberté, s'assurer que l'affranchi la mérite, et 7ie point donner légèrement ce qu'on ne petit reprendre.
Cet avis prévalut. Néron écrivit au Sénat d'examiner séparément les plaintes du patron, mais de ne déroger en rien au droit commun.
Je pourrais encore citer d'autres exemples (i)^ mais ceux que voilà suffisent, je pense, à établir que d'une façon systématique, soit au sujet des faits véridiques qu'il relate, soit au cours de sesrécits imaginaires, Tacite a inventé des propositions illégales qui seraient invariablement rejetées au nom des lois ou des traditions consacrées dont elles méconnaîtraient l'existence. Le poète avait pratiqué la profession d'avocat et exercé les magistratures. Il possédait une connaissance approfondie de la législation romaine, des règlements de procédure et des injonctions de la coutume. Il lui a suffit de mettre à contribution sa
(i) Dolabella propose que Tibère, qui annonce un voyage en Campanie, rentre à Rome avec l'ovation ; Tibère repousse cette vaine récompense d'uoe promenade aux portes de Rome. (III, 47. > — A la mort de Livie, le Sénat propose que l'apothéose lui soit décernée; Tibère repousse cette demande. iV, 2.) — On. Pison propose qu'en Tabsence du prince, les sénateurs redoublent d'activité; Gallus repousse la proposition On. Pison et les affaires sont remises. (II, 35.) — Messalinus Cotta propose une motion cruelle contre Agrippine et son fils Néron. Junius Rusticus proteste et aucune décision cruelle n'est prise ce jour-là (V, 3-4). — On prie Tibère d'instruire lui-même le procès de Pison [qui aurait,, sur ses ordres, empoisonné Germanicus] ; il déclare cette offre insidieuse et renvoie toute l'affaire au Sénat. (III, 10). — Le peuple sollicite la suppression du centième imposé sur les ventes depuis les guerres civiles. Tibère refuse ; il répond que le trésor de l'armée n*a point d'autre ressource (I, 78). — Après la condamnation de Pison, Aurelius Cotta propose de confisquer une partie de ses biens, d'en donner une partie à son fils et de rayer son nom des fastes. Tibère refuse. Il s'oppose à ce que le nom de Pison soit rayé des fastes et il laisse à Marcus Pison les biens de sod père (III, 17-18), etc.
tscience juridique pour se former les idées de toutes ces motions contradictoires à des prescriptions inviolables.
Aussi bien, voyez avec quelle régularité a fonctionné la pensée créatrice de l'artiste, et comment le recours à des suppositions invraisemblables a servi et singularisé son travail d'invention. Tout en imaginant que ses orateurs chargés de confectionner les lois prendraient, à l'exclusion de toutes autres, l'initiative de propositions illégales ou dérisoires, il supposait — par amour du paradoxe encore — que les représentants du pouvoir, les •Césars, les sénateurs, les magistrats, ne commettraient dans l'exercice de leurs fonctions que des actes absurdes ou illégaux. Le développement d'un conte ou d'un récit véridique appelait-il sous sa plume l'intervention d'un mandataire de l'autorité, l'artiste trouvait toujours à celui-ci une conduite impressionnante, en l'amenant à violer telle ou telle disposition légale ou en le faisant agir en dépit du bon sens. Tout à l'heure ses personnages outrageaient la raison ou la loi dans leurs discours; ils l'outragent à présent dans leurs actes. Dans les deux cas, l'imagination du poète a opéré de la même façon. Elle est allée d'un mouvement automatique à rencontre de la vraisemblance pour obtenir des effets poétiques sensationnels. Naturellement la science juridique de Tacite, son expérience des affaires et la finesse de son esprit ne laissaient pas que d'offrir des suggestions nombreuses à sa fantaisie paradoxale. Ainsi, au Sénat, gardien des lois, le poète fait prendre des décisions illégales toutes les fois
•qull en a roccasion. Le Sénat confère la préture non pas, comme la loi l'exige, au candidat qui a le plus d'enfants, mais au favori des jeunes princes (i). Un mari peut se consulter pendant soixante jours avant d'appeler la vengeance des lois sur Timpudicité de sa femme : le Sénat, ordonne des poursuites contre T. Labeon avant l'expiration de ce délai (2). Il condamne une jeune vierge au dernier supplice (3); il autorise les Syracusains. adonnés au plaisir, à excéder dans leurs jeux le nombre réglementaire de combattants <iue lui-même, gardien des mœurs, a fixé (4); il endosse à Tibère quitte à l'indisposer, le choix du gouverneur d'Afrique,province proconsulaire (5),et il se refuse à examiner plus longtemps, après en avoir réclamé la production, les titres des villes grecques, à Texercice du droit d'asile (6). C'est-àdire qu'en toutes circonstances, soit réelles, soit fictives (7), de par la volonté du poète, qui ne manque pas à l'occasion de s'en offusquer pour dissimuler son invention, l'assemblée des Pères contrevient
(i) Afin, II, 5i.
(2) Ann. II, 85.
(3) Ann, V, 9.
(4) Ann. XIII, 49.
(5) Ann. III, 35.
.(6; Ann. III, 63.
(7) Le Sénat admet illégalement au nombre des livres prophé- ■tic^ues un nouveau livre sybillin (VI, 12). La plupart des sénateurs pratiquent l'usure, contre laquelle ils légifèrent (VI, 16). Les sénateurs refusent d'interroger les esclaves de Pison, malgré ses instances (III, 14). Le Sénat vote à L. Longus, quoiqu'il fût un homme nouveau, des funérailles solennelles et une statue dans le forum d'Auguste (IV, i5), etc.
aux lois dont elle est dépositaire, nie, par ses décisions, sa raison d*ètre, tient une conduite opposée à celle qu'elle aurait dû tenir, si elle avait eu la notion la plus rudimentaire de ses devoirs. Ainsi encore dans les A finales — toujours par opposition poétique à toute représentation logique des choses, — le général pousse ses soldats à la paresse et à l'insubordination; les soldats ne tiennent aucun compte des ordres de leurs chefs, les tribuns rendent la justice dans leurs maisons et Germanicus — pour ne citer que ces exemples — entre à Alexandrie sans permission, en dépit d'une ancienne défense d'Auguste. Le poète, servi par son érudition, a imaginé d'une façon systématique que ces personnages agiraient en sensinverse de leur mandat, feraient exactement ce qu'il leur était interdit de faire, enfreindraient telle ou telle prescription (i).
■ 1} Entre autres exemples : Le lieutenant Pison autorisel'indiscipline de ses troupes et leurs outrages envers les alliés (III, i3, ; Pactius, les soldats de Labeon. ne tiennent aucun comptedes ordres de leur chef «.XIII. 36; IV, 4S); Pison commet une série d'actes illicites (IL 57;; Apronius ne donne pas, comme il le devait, la couronne civique à Helvius (III, 21); Agrippine, en dépit de la tradition, entre au Capitole sur un char suspendu (XII, 42). Le tribun fait relâcher des individus emprisonnés par le préteur ; les tribuns usurpent la juridiction des préteurs et desconsuls XIII, 2b:; Ponticus enlève les coupables à la juridiction du préfet de Rome et les défère au tribunal du préteur (XIV, 41); les questeurs de l'épargne portent sur leurs registres, avant quatre mois, les amendes infligées par les tribuns; les édile» exigent des sommes illégales pour les cautions et les amendes (XIII, 28;. Le tribun Aniistius se signale par un abus de pouvoir fXIII. 28); Urgulanie, appelée comme témoin dans une affaire qui se plaidait au Sénat, se refuse à comparaître; un préteur est
Et c'est là tout le secret de la conduite de Tibère, si déconcertante dans les Annales, Les critiques modernes ont multiplié les suppositions à l'effet de définir le caractère du fils de Livie, à l'effet d'expliquer les étrangetés, les contradictions, les bizarreries de sa nature insaisissable, et, rebutés par les difficultés du problème, les plus avisés ont finalement avoué leur impuissance à pénétrer le mystère de sa psychologie. Cependant, l'explication de l'âme de Tibère était sous leurs yeux; elle s'étalait . dans le développement logique de la conception paradoxale de Tacite, dans la mise en opposition systématique des actes de Tibère avec la raison ou avec la légalité. Chacun de ces actes, en effet, est ou bien la dérogation à un devoir impérieux, ou bien la violation d'une loi. Or, il se trouve que si Tibère empêche les censeurs de réprimer les excès du luxe, s'il demande pour son petit-neveu des magistratures avant l'âge légal, s*il n'exécute pas le testament de sa mère et n'assiste pas à ses funérailles, s'il soumet les esclaves à la question, absoud les coupables et condamne les innocents, c'est qu'en vertu d'une perpétuelle antithèse poétique, Tibère, dont Velleius Paterculus (i) et Sué-
obligé d'aller Tinterroger chez elle (II, 34); Em. Pompée, chargé de réformer les mœurs, rend des lois et les viole iIII, 28); Julia fait inscrire son nom avant celui de Tibère sur la dédicace d'une statue (III, 64). Le consul Varron, toujours en fonctions, poursuit Silius (IV, 19). Le quindécemvir G. Gallus fait admettre un nouveau livre sybillin sans prendre l'avis de ses collègues (VI, 12).
(i) Histoire romaine, II, 126.
tone lui-même (i), resté ici indéi)endant de Tacite, vantent l'esprit d'équité et l'amour de la justice, tient, toujours dans les Annales^ une conduite opposée à celle que lui dictait la raison ou le respect des lois (2).
(2) Il soumet à la question, en dépit de la loi, les esclaves de Libon (II, 3o); il empêche Drusus, consul désigné, d'opiner le premier (III, 22) ; il ne permet pas que le procès de Silius soit différé jusqu'à l'expiration du mandat de Varron (IV, 19); il demande pour son petit-neveu des magistratures avant l'âge l^;al (II î, 29); il empêche les censeurs de réprimer les excès du luxe (III, 52-54J; en dépit d'une décision contraire des préteurs de l'épargne, il accorde à P. Aurelius une indemnité (I, 75). Il ramène devant la justice Antistius Vêtus, reconnu innocent (III, 38); il punit de l'exil Aquilia, condamnée aux peines de la loi Julia (IV, 42). Il s'empare des mines d'or de Sextus Marius, quoiqu'elles fussent confisquées (VI, 19». Il s'oppose à ce que Ton applique la loi de majesté à Apuleia Varilia et demande un adoucissement des peines de l'adultère qu'elle a encourues flI, 5o). Il déclare qu'il donnera son avis le premier, à haute voix, dans le procès de Marcellus (I, 74); qu'il aurait accordé la vie à Libon, -bien qu'il méritât la mort (II, 3i); que si Pison est reconnu coupable, il ne frappera en lui que l'ami (III, 12^1; il prend une attitude hostile à rinculpé dans les procès de Silanus (III, 67) et de Cremutius Cordus (IV, 34). Il absout C. Cnminius, coupable du crime de lèse-majeàté <'IV, 3i). Il se refuse à ce que Ton poursuive Lepida pour crime de lése-majesté et limite, arbitrairement, 1 interrogatoire de ses esclaves (III, 22); il disculpe le jeune Pison, <j li est coupable, et miti)ie la sentence qui frappe Pison (III, 17-18}; il domande que C. Firmius, reconnu coupable, ne soit pas exilé n V, 3i;. Il n'exécute pas le testament de sa mère (V. i); il n'assiste I)as aux funérailles de sa mère, prétextant 1 importance des affaires, en réalité pour ne pas interrompre ses plaisirs (V, 2). Il se rend au Sénit entre la mort et les funérailles Je son fils Drusus (IV, H). 11 reproche aux pontifes d'avoir prié pour ses petitsneveux (IV, 17;; il renvoie à ses plaisirs le peuple qui se lamente
N'est-ce pas un acte illégal que Tartiste impute à son personnage, représentant de l'autorité? Alors, c'est un acte absurde, ridicule, dépourvu de sens, ou un acte en opposition radicale avec les sentiments, les projets, la conduite qu'il lui a prêtée antérieurement, que cette conduite soit vraie de par rhistoire ou qu'elle ait été suggérée à l'auteur des Annales par sa fantaisie de poète; car, s'il nous est possible de reconnaître aujourd'hui dans l'opposition des contraires une des formes de son invention, nous sommes parfois sans moyen de discerner la donnée historique de la pure création. Nonobstant, il reste vrai que Tauteur des Annales se plaît à mettre en contradiction avec eux-mêmes les personnages qu'il nous présente et à leur attribuer des actes insensés. Le Sénat par exemple adresse des félicitations dithyrambiques à Drusus à l'occasion de son association à Tempire : Drusus renvoie au Sénat une lettre insolente (i). Tibère ne quitte pas l'île de Capri,ne vient
3ur la mort de Germanicus (III, 6). Il ne permet pas aux consuls de témoigner de la douleur au sujet de la mort de Drusus (IV, 8). Avant d'en faire la dédicace, il laisse se dégrader les temples commencés par Auguste (II, 48). Il intime l'ordre à Germanicus de rentrer à Rome au beau milieu de ses succès (II, 5, 26). Il fait à Germanicus des funérailles sans images et sans pompe (III, 5). Il considère comme terminée la guerre qu'il empêche Germanicus d'achever (II, 41). Il prétend que l'on recherche l'assassin d* Agrippa Posthumus, dont lui-même a ordonné le meurtre (I, 6). Il repousse la proposition de Gallus de lui donner une escorte de sénateurs (VI, 2), et il demande cette escorte (VI, iSj.etc, etc.
(i) Ann, III, 59.
jamais à Rome : le Sénat lui vote une escorte qui protégera sa vie chaque fois qu'il entrera à la Curie ; il la refuse d'abord avec ironie, puis il la réclame (i). Auguste déteste les principaux citoyens de Rome : Auguste nommera les principaux citoyens de Rome ses héritiers (2). Tibère se présente au Sénat en qualité de chef suprême de TEtat : Tibère feindra de n'avoir droit à aucune part de l'autorité (3). Il appelle au gouvernement de certaines provinces des hommes auxquels il interdit de jamais quitter Rome (4). Il augmente àfi son plein gré les revenus de quelques sénateurs appauvris; contradiction imposée : il repoussera durement la prière du sénateur Hortalus qui essayera de l'attendrir (5). Claude propose de mêler aux noms des sénateurs qui solliciteraient Tautorisation de renoncer à leur mandat les noms de leurs collègues, notés d'infamie, qui devraient être publiquement exclus de la Curie. Néanmoins, Claude, le cas échéant, chassera de la Curie, avec éclat, les sénateurs pauvres (6). Néron fait retirer du théâtre la cohorte prétorienne afin de voir si le peuple se contiendrait en dehors de toute surveillance, et en même temps, il excite les cabales et encourage les désordres (7). Ainsi à l'avenant. On pourrait multiplier les exemples, ils
(i) Ann.Vl, 2; VI, i5.
<3) Ann. I, 7.
{4) Ann. I, 80; VI, 27.
(5) Ann. II, ij.
(6) Ann. XI, 25; II, 52.
(7) Ann. XIII, 24-25.
abondent dans les Annales. A chaque page de ce roman extravagant, qui est d'une malicieuse fausseté, les gens en scène parlent d'une façon et agissent d'une autre, commettent un acte tout à ^'encontre du but qu'ils poursuivent, se contre- <iisent, se montrent absurdes (i). Or, pour ne pas
(i) A titre d'exemples : Germanicus guerroie contre les Ijarbares ; le Sénat lui décerne le triomphe, au cours des hostilités •(I, 55). — Libon, traîné en justice et sur le point d'être condamné, se suicide; le Sénat le poursuit après sa mort (II, 3i). — Marobo- <iuus, vaincu, tâche d'exciter la pitié de Tibère; il lui écrit à <;ette fin une lettre orgueilleuse (II, 63). — Tibère exige qu'on applique les lois de majesté; il ne permet pas qu'on poursuive les coupables (I, 72, jS). — Phraate chasse de son royaume les armées et les généraux romains ; il prodigue à Auguste tous les témoignages de respect et d'afifection. (II, i). — Les Parthes sollicitent et reçoivent de Rome un roi; ils le méprisent comme -étranger (II, 2). — Lépide est déclaré incapable de remplir les fonctions de gouverneur; il reçoit le gouvernement de l'Asie <III, 32). — Néron, approuvant le jugement du préteur Strabo, -déclare usurpées à l'empire les terres que détiennent les Cyré- ,néens; il leur en fait le don gracieux (XIV, 18). — Le Sénat poursuit Pison, sous l'inculpation d'avoir empoisonné Germanicus, Tieveu de Tibère. Celui-ci comble d'honneurs le fils de l'accusé (III, 8). — Un an après la condamnation et l'exécution de Livie, tru de l'Empereur, on réclame contre sa mémoire des arrêts, comme si ses crimes venaient d'être découverts (VI, 2). — Le -Sénat bannit du territoire de l'empire Antistius Vêtus et Silanus, «t, par un arrêt contradictoire, les relègue dans une île (III, 38; III, 68). — Livie, femme de V héritier présomptif Drusus^ poussée par le désir de monter un jour sur le trôné, s'associe aux projets -criminels de Séjan (IV, 3). — Le Sénat confère à Néron, devenu -pubère, la dignité de pontife (III, 29). — Les légionnaires préj70sés à la garde d'un fort fuient à l'approche de l'ennemi (III, 20). — Pour défendre aux rois Rhescuporis et Cotys de vider leur ^fiférend par les armes, Tibère leur envoie un centurion (II, 65). — Le lieutenant Pison, fier de sa noblesse, regarde avec mépris
avoir observé que ces oppositions contradictoires dans la conduite des personnages de Tacite étaient l'œuvre de son imagination, le produit invariable du travail de celle-ci, pour avoir cru que l'auteur des Annales s'était très modestement traîné à la remorque des faits historiques et s'était contenté de les reproduire en toute sincérité, quelques-uns des critiques dont je parlais tout à l'heure, qui ont voulu pénétrer au fond de l'âme de Tibère et de Néron, et donner une explication probante des anomalies de leur conduite, quelques critiques, dis-je, déconcertés par ces contradictions, sont allés jusqu'à supposer ces princes atteints d'aliénation mentale. On a dit de Tibère et de Néron qu'ils étaient de malheureux détraqués que l'absolutisme de leur pouvoir ou les excès de leurs vices avaient frappés d'une folie incurable. En serait-on jamais arrivé à ces conceptions romanesques, aussi logiquement fausses que les histoires qui les ont engendrées, si l'on avait compris que ces portraits de Tibère et de Néron, peints par Tacite, n'étaient pas une évocation longuement méditée de la réalité, mais — nous aurons Toccasion d'y revenir — des créations homogènes, factices, déter-
Us princes du sang (II, 43). — Tibère se vante au Sénat d'être leseul Romain de son rang qui ait eu des petits-fils jumeaux (lU 84;. ~ Dans un festin offert à Germanicus, Pison, son lieutenant,.. proteste contre les honneurs qui lui sont rendus (II, Sy). — Maroboduus, chassé de son pays, est recueilli à Ravenne; on U montre de temps en temps aux Suèves, en les menaçant de lui rendre ses Etats (II, g3), etc., etc. Naturellement, le malicieux poèteatténue autant que possible l'invraisemblance de ces actesabsurdes ou contradictoires qu'il impute d'une façon systématique à .SCS personnages.
minées par le mouvement automatique et la naturemême de l'imagination de Tartiste ?
J'aurai analysé sous ses différentes formes le travail d'invention pure dans les chapitres des Annales qui intéressent l'activité du Sénat après avoir dit que, lorsque le développement de ses contes Texige, à la suite de procès retentissants, après le meurtre de quelque illustre personnage, pour remédier à de prétendus scandales ou célébrer des événements extraordinaires. Tacite imagine les décrets excessifs que le Sénat, courtisan abject, se sefait empressé de promulguer dans une pensée de flatterie servile. On serait assurément tenté de défendre l'authenticité de ces sénatus-consultes, fort bien amenés, si Ton , n'observait point qu'ils portent la marque de toutes les créations mensongères du poète, c'està-dire s'ils n'avaient été conçus vains, dérisoires, invraisemblables, ou s'ils ne servaient de dénouement naturel à des fables mélodramatiques dont nous aurons l'occasion tout à l'heure de reconnaître la fausseté. Ne croyez donc pas qu'il soit vrai que, pour remercier Tibère de n'avoir pas donné l'ordre d'étrangler sa nièce Agrippine ou de jeter son corps aux Gémonies, le Sénat ait voté des actions de grâce à sa magnanimité (i), ni qu'un an après la chute de Séjan, pour calmer les inquiétudes de César, il ait commandé le massacre des deux derniers enfants, encore en bas âge, de l'ancien favori (2). Les susdits décrets sont aussi
{i)Ann.yj,25.
(2) Ann, V, 9.
-imaginaires que les contes tragiques qu'ils terminent. Ne croyez pas davantage qu'à la naissance -de la fille de Néron, rassemblée des Pères ait voté la construction d'un temple à la Fécondité ; que, •quatre mois après, elle ait décerné à l'enfant morte l'apothéose, le coussin sacré, un temple avec un prêtre (i), ou qu'elle ait jamais interdit aux sénateurs de pénétrer dans la demeure d'un comédien et aux chevaliers de suivre en troupes les pantomimes dans la rue (2). Ce sont là des idées poétiques que l'artiste a conçues dans une intention maligne pour calomnier ses personnages, les tourner, selon son principe, en dérision, et amuser son esprif moqueur par des suppositions absurdes (3).
{i)Ann. XV. 23.
(2) An7i. I, 77.
(3) Ainsi, le poète invente par dérision qu'à roccasion des victoires de Corbulon, le Sénat décerne au prince le consulat pour plusieurs années (XIII, 41); que, pour combler d'honneurs Agrippine, mère de Néron, il lui décerne deux licteurs avec le titre de prétresse de Claude [qu'elle aurait empoisonné] (XIII, 2); qu'il rend, pour chasser les astrologues d'Italie, un sénatusconsulte rigoureux qui reste sajis effet (XII, 52); que, pour plaire à Tibère, il ordonne le meurtre des deux plus jeunes enfants de Séjan [un fils et une fille ; l'un prévoit son sort, l'autre ne le soupçonne pas : opposition d'images] (V, 9); que, pour assurer l'ordre au théâtre, il autorise les préteurs k exiler les spectateurs turbulents Q, 77); qu'il décrète de consacrer tous les ans une offrande à Jupiter le i5 des calendes de novembre, jour anniversaire de la mort d' Agrippine et de Séjan (VI, 25); qu'après le suicide de l'inolfensif Libon, il décrète de fêter à l'avenir les ides de septembre, jour anniversaire de sa mort, et de consacrer des offrandes à Jupiter, à Mars, à la Concorde; qu'il octroie des prétures extraordinaires aux accusateurs de Libon (II, 32); qu'après le suicide de Pison, il accorde des sacerdoces à ses accasa*
Mais, il est temps de le dire, les notices consa- -crées par Tacite aux affaires de TEtat ne sont pas toutes fictives. Beaucoup de faits qui avaient retenu réellement l'attention de la souveraine assemblée ont trouvé place dans les Annales. Point n'est besoin, pour être reconnue, que l'authenticité de ces faits soit attestée par d'autres témoignages ; elle n'est pas douteuse, elle se défend d'elle-même, ^uand le poète note, par exemple, qu'un tremblement de terre détruisit la nuit douze villes d'Asie mineure et que Tibère accorda des subsides aux habitants en détresse (i); que quatre mille affranchis <ie la péninsule, affiliés aux cultes de la Judée et •de l'Egypte, ont été déportés en Sardaigne (2) ; que le droit latin a été conféré aux habitants des Alpes maritimes (3) ou que l'impôt sur la vente des esclaves a été l'objet d'un nouveau règlement (4), il est certain qu'il n'invente pas. Les faits
teurs (III, 19) [remarquez les répliques de II, 32; III, 19; 'VI, 25] ; que pour effacer de la mémoire de Claude le souvenir ■de Messaline, il ordonne l'enlèvement de son nom et de ses images de tous les lieux publics et particuliers (XI, 3»). Pour vilipender ies sénateurs et les chevaliers, le poète invente encore, outre tous les actes ignominieux qu'il leur impute au cours de son roman, que le Sénat interdit la profession de courtisane aux femmes qui auraient pour aïeul, pour père ou pour mari un xhivalier (II, 85). Il a utilisé pour un de ses contes la décision, prise un jour par le Sénat, de déposer ses décrets au trésor dix jours après leur promulgation (III, 5i, cf. Seneca, De tranquill. ^nim. G. 14).
(i) Ann. II, 47.
(2) Ann. II, 85.
(3) Ann. XV. 32.
{/ÇjAnn. XIII, 3i.
de ce genre, qu'il reproduit comme il les a trouvésdans les ouvrages de ses prédécesseurs, il lesmentionne le plus souvent d'une plume rapide, sans un mot d'explication; c'est tout au plus s'il lui arrive de consacrer, à propos d'une réforme, une notice détaillée, plus ou moins véridique, à l'histoire d'une institution (i).
(i) Le lecteur trouvera à l'Appendice la nomenclature des fait» relatifs à l'histoire politique ou à l'administration de l'empire que Tacite a notés au passage ou utilisés pour son roman. Disons ici seulement que par des sénatus-consultes dont l'authenticité ne peut être mise en doute, le Sénat, dans les Annales, défère à Germanicus le gouvernement des provinces d'outre-mer (II, 43); il restreint la jouissance du droit d'asile en Grèce et prescrit Vz&r chage de ses décrets dans les temples (III, 63); il exempte de tout tribut pendant trois ans les villes de Cybère et d'iEgium, ruinées par des tremblements de terre (IV, i3); il impose, après le désastre de Fidènes, des obligations aux entrepreneurs de spectacles (IV, 63); il prescrit aux préteurs de placer les deux tiers de leurs créances en biens- fonds italiens (VI, 17), et charge les pontifes de restaurer l'art des aruspices (XI, i5); il étend et précise la juridiction des procurateurs (XII, 60); il dispense les questeurs de donner des jeux de gladiateurs et interdit d'acheter des orateurs pour les plaidoiries (XIII, 5); il restreint le pouvoir des tribuns et des édiles et enlève l'inspection du trésor public aux questeurs (XIII, 28-29); il interdit aux gouverneurs de province de donner des jeux publics (XIII, 3i); il décide qu'en cas de meurtre d'un maître par ses esclaves, ceux qu'il avait affranchis par testament seraient condamnés, comme les autres, au dernier supplice (XIII, 32); que quiconque se rendrait coupable de collusion encourrait les mêmes peines que le calomniateur (XIV, 41); que les adoptions simulées ne donneraient aucun droit aux fonctions publiques et ne permettraient pas d'hériter (XV, ig); il interdit aux alliés de solliciter des actions de grâce pour les préteurs et les proconsuls (XV, 22). Les notices des Annales qui nous font connaître ces différents sénatusconsultes relatent des faits histo-
Cependant, on se tromperait peut-être si on <iéclarait vrais, de prime abord, tous les faits brièvement notés dans les Annales, qui ont l'apparence -d'être authentiques. Il en est, ce semble, parmi eux que l'auteur est allé jusqu'à inventer encore. Il en est qui réapparaissent une seconde fois dans ses notices, à quelque distance de leur première mention. Ils sont tout semblables à ceux qu'ils rappellent ou ils forment antithèse avec eux. Or, nous le verrons, Tacite a pour principe de donner des répliques de contes, de composer des récits géminés dont tous les détails sont antii:hétiques, de faire répéter par un personnage Pacte accompli par un autre, qui est ainsi son modèle. L'artiste aurait-il appliqué ce principe du dédoublement et de Tantithèse d'images à la notation d'événements, soi-disant véridiques, auxquels il ne consacre qu'une ligne? Un tremblement de terre détruit la nuit douze villes de l'Asie mineure ensuite Cybère et ^gium, et
riques, de même que les digressions suivantes que Tacite a intercalées dans son roman : sur l'histoire de la législation romaine et l'origine des lois (III, 25-28); sur l'histoire du luxe de la table (III, 55), l'état des forces militaires et l'administration de l'empire à l'époque de Tibère (IV, 5-7), la puissance tribunitienne sous Auguste (III, 56), la préfecture de Rome (VI, 11}, la questure (XI, 22 et XIII, 28-29), les vicissitudes du pouvoir judiciaire (XII, 60), l'administration de l'aerarium (XIII, 29), le mont Celius (IV, 65), l'histoire de l'alphabet (XI, 14), l'usure à Rome (VI, 16), l'histoire de l'Arménie sous Auguste (II, 1-4), le pomerium de Romulus (XII, 24), les croyances au sujet du Phénix d'Egypte (VI, 28).
ces villes se relèvent avec Tappui du Sénat (l). Peu après, Laodicée est également détruite par im tremblement de terre, mais elle se relève par ses propres ressources (2). Des vétérans, envoyés dans les colonies de Capoue et de Nucerie, s'y établissent (3); peu après, des vétérans sont également envoyés à Antium et à Tarente, mais ils n'ont rieii de plus pressé que d'en déguerpir (4). Un terrible incendie dévaste tout le Celius en l'an 780 (5);. un terrible incendie dévaste tout l'Aventin en Tan 789 (6). Une année, les villes d'Asie les plus importantes défendent devant le Sénat le droit d'asile de leurs temples (7); une autre année, ce sont les îles de Samos et de Cos qui tentent la même aventure (8). Les sénateurs de Sicile avaient, paraît-il, le droit de se rendre sur leurs terres sans l'autorisation du prince; les sénateurs de la Gaule narbonnaise demandent et obtiennent^ à leur exemple, le même privilège (9). Claude propose d'affranchir de tout tribut les habitants de l'île de Cos ; les Byzantins réclament la même faveur (10). Sans doute, à première vue, rien n'autorise à ranger parmi les allégations fantaisistes du poète
(1) Ann. II, 47, IV, i3).
(2) Ann, XIV, 27.
(3) Ann, XIII, 3i.
(4) Ann. XIV, 27.
(5) Ann. IV, 64.
(6) Ann. VI, 45.
(7) Ann. III, 60.
(8) Ann. IV. 14.
{9) Ann, Xll, 2'^.
{10) Ann. Xll, 61-62,
ces secondes mentions de faits vraisemblables qui paraissent tout aussi véridiques que les premières^ Cependant, si vous observez que les mêmes événements ne se représentent jamais dans les Annales qu'une seconde fois, qu'ils intéressent exclusivement deux villes, deux endroits, deux régions^, vous serez tenté de déclarer imaginaire leur réapparition sous la plume de l'artiste, comme sont imaginaires ces détails appariés ou antithétiques qui se retrouvent très nombreux, nous le verrons,^ dans la composition de ses contes.
Mais, on le pense bien, en ce qui regarde l'activité du Sénat, Tacite n'a pas seulement juxtaposé dans les Annales des faits vrais, notés d'une façon brève, et des contes qu'il a pris plaisir à développer largement. Dans quelqu.es chapitres de son ouvrage qui ont trait aux actes du pouvoir, le poète s'est inspiré de données historiques pour composer des récits romanesques. A l'occasion, il a mêlé la fiction à la réalité, le vrai au faux. Son^ imagination dramatique s'est emparée de diverses mesures décrétées par le prince ou votées par le Sénat et, à propos de chacune d'elles, elle a créé des suppositions poétiques. Or, dans ces cas-ci, pour avoir la matière de ces inventions, l'artiste ^ moins libre qu'il ne croyait Tètre, a toujours procédé de la même manière. Il a imaginé qu'une difficulté illusoire aurait retardé la réalisation du fait qui s'est accompli, qu'une discussion oiseuse, provoquée par des prétentions inadmissibles, par une question de principe ou une ignorance ridicule aurait précédé et tenu en suspens la décision prise. Il a consigné celle-ci
-dans son roman sans y rien changer, mais il s'est efforcé d'imaginer les circonstances ou de découvrir les raisons qui auraient suscité une opposition dilatoire à la résolution projetée. Et c'est toujours à une supposition insoutenable qu'il a eu recours pour trouver ces vains antécédents du fait qui est advenu. Qu'on en juge :
I. Florissantes sous le gouvernement de Tibère, les villes d'Asie convinrent de solliciter du Sénat l'autorisation d'élever un temple à l'Empereur et à sa mère Livie. L'autorisation fut accordée et le temple bâti à Smyrne (i).
Fait médiocre; il méritait d'être relaté en deux lignes. Tacite, lui, poète dramatique, y a vu matière à amplification, et son imagination s'en est emparée (2).
Comme s'il était admissible que des villes d'inégale importance, quelques-unes d'un rang fort inférieur, eussent pu soutenir les mêmes prétentions, l'artiste a supposé que les cités d'Asie se seraient disputé le droit d'ériger dans leurs murs le temple dédié à Tibère, et cette idée de rivalité, qu'il a exploitée à maintes reprises, l'a amené à provoquer au Sénat — c'était immanquable — un débat contradictoire entre deux adversaires. Onze villes, dans son récit, entrent en compétition. L'artiste érudit a trouvé des raisons quelconques à opposer aux revendications de neuf d'entre elles, de manière à restreindre la
(i) Il est représenté sur des monnaies grecques de Smyrne. V. Nipperdey, loc. cit., p. 280, note 9.
(2) Ann. IV, 55-56.
lutte à deux cités concurrentes : Sardes et Smyrne. Sardes, qui, dans le conte, sera évincée, étaye sur d'antiques et légendaires souvenirs ses prétentions à la faveur de Rome; Smyrne, au contraire, qui remportera, se réclame de réels services rendus au peuple romain. Tacite a demandé à son érudition, à ses connaissances d'histoire et de mythologie le résumé des deux discours qu'il met en regard, et en imaginant cette compétition entre les deux villes, il a créé une opposition vaine, purement verbale, à la réalisation du fait qui s'est accompli, Tédification du temple à Smyrne.
II. La septième année de son règne, Néron institua des concours publics de poésie, de chant, d'éloquence et de déclamation. Estimant que les jouissances d'art pouvaient développer la moralité, le jeune César se préoccupa de donner des plaisirs nobles au peuple romain et le convia, au théâtre de Pompée, à des récitations poétiques et à des exécutions musicales. A vrai dire, Néron ne fut pas le créateur de ces fêtes artistiques. Il les rendit seulement périodiques et officielles. Avant lui, de temps à autre, un riche patricien qui briguait les magistratures en avait organisé de semblables à très grands frais. Le prince coupa court à ces dépenses ruineuses en les mettant à la charge de l'État (i). N
Comment Tacite est-il arrivé à dire sur l'institution des Néronées quelque chose qui fût digne de lui et des lecteurs de ses Annales (2)? Il a supposé
{1) Ann. XIY, ai.
(2) Ann. XIV, 20-21.
que le projet d'organiser ces fêtes aurait soulevé de vives protestations, et il nous a inventé d'abord les récriminations de quelques vieillards que cette innovation aurait consternés.
Néron étant consul pour la quatrième fois avec Corné' lius Cossus (i), les quinquennales furent instituées à Rome à l'imitation des combats de la Grèce et Ton en parla, diversement comme de presque toutes les nouveautés. Quelques-uns disaient que « nos aieux blâmèrent Pompée d'avoir bâti un théâtre permanent, car, avant lui, c'était l'usage de n'élever la scène et les gradins que pour le moment des jeux. Dans des temps plus éloignés, les spectateurs restaient même debout, de peur qu'en faisant asseoir le peuple, il ne passât dans l'oisiveté tous ses jours au théâtre. On devait s'en tenir à ce qui s'était pratiqué de tout temps dans les spectacles donnés par les préteurs, qui ne contraignaient personne à venir disputer le prix. Les mœurs nationales s'étaient relâchées peu à peu. On allait les perdre sans retour par cette folle innovation, et tout ce qui pourra être corrompu et corrompre sera vu dans Rome. La jeunesse se dégradera par des habitudes empruntées aux nations étrangères, par les gymnases, par l'oisiveté, par des amours infâmes ; et la faute en est au prince et au Sénat, qui non seulement tolèrent le vice, mais le commandent. Que les grands de Rome, sous prétexte de déclamer et de dire des vers, se prostituent donc sur la scène! Il ^e leur reste plus qu'à se dépouiller de leurs vêtements, â prendre le ceste, à remplacer par les combats de l'arène la guerre et les exercices militaires. La justice y gagnera- t-elle? Les chevaliers s'acquitteront-ils plus dignement de la noble fonction de juges, quand ils auront écouté en connaisseurs habiles une musique éner-
(i) Trad. Ch. Louandre, p. 5oo-5o3.
vante et des voix mélodieuses? La nuit tout entière est, par surcroît, consacrée à ces désordres, afin qu'il ne reste pas même un seul instant pour rougir et qu'au milieu de ces assemblées confuses, les honmies les plus pervers osent, dans les ténèbres, tout ce qu'ils ont souhaité dans le jour.
Mais dans la pensée de l'artiste, ces protestations n'avaient d'autre but que d'appeler la réfutation péremptoire suivante, qui devait légitimer au contraire l'établissement de ces fêtes artistiques.
Cette licence plaisait au plus grand nombre, et cependant ils cherchaient encore des excuses honnêtes :
(c Leurs pères mêmes ne s'étaient point interdit l'amusement des spectacles, selon les ressources de leur fortune. Ils avaient emprunté aux Toscans les histrions, aux habitants de Thurium les combats de chevaux. Possesseurs de la Grèce et de l'Asie, ils avaient donné plus de pompe à leurs jeux, et, pendant les deux siècles écoulés depuis le triomphe de Mvimmius, qui, le premier, avait apporté les spectacles de la Grèce, aucun Romain d'une naissance honnête ne s'était dégradé sur la scène. On avait élevé un théâtre permanent, pour éviter les frais énormes qu'entraînaient des reconstructions annuelles. Les magistrats, contraints jusqu'alors d'accorder ces spectacles grecs à l'importunité du peuple, ne verraient plus leur fortune absorbée par ces dépenses, supportées désormais par l'Etat. Les victoires des poètes et des orateurs aiguillonneraient les esprits. Ces nobles exercices, ces plaisirs honnêtes ne blesseraient en rien la dignité des juges, et on ne pouvait s'alarmer de quelques nuits données, tous les cinq ans, à la joie plutôt qu'à la liceiK^e, et où la multitude des feux aHumés préviendrait tous les désordres.
En efifet — ajoute le malicieux artiste, — il est certain qu'il ne se passa dans la durée de ces jeux aucun scandale notable et jamais le peuple ne montra plus de modération.
Et le poète tenait son chapitre. Comment estait parvenu à l'écrire? Il a créé, à Vaide d'idées fausses et de considérations saugrenues, une vaine opposition à l'institution des Néronées» et il a inventé à leur sujet deux opinions contradictoires. Il a trouvé les préventions des adversaires — auxquels il prête des critiques dénuées de tout fondement — en dénaturant consciemment le caractère de ces jeux, en les supposant mensongèrement contraires à la dignité des citoyens, en les représentant, par avance, entachés d'immoralité. Au chapitre suivant, il a remis les choses au point. Les objections qu'il avait déduites de ces suppositions calomnieuses, il les a réfutées en rétablissant les faits dans leur vérité. Il a opposé la réalité des choses à ses propres calomnies. Là, il composait de la fiction; ici, au contraire, il a écrit une page d'histoire.
III. Messaline morte, l'empereur Claude épousa en secondes noces sa nièce Agrippine, veuve d'Ahénobardus et mère de Néron.
Tacite n'en n'aurait pas dit davantage, s'il n'avait demandé à son imagination dramatique tout le développement du conte dérisoire que voici (i).
Veuf de Messaline, Claude, qui ne pouvait vivre sans femme, se trouva dans un grand embarras. Il voulait se remarier tout de suite, mais sa faiblesse d'esprit était si grande qu'il se sentait incapable de choisir lui-même une épouse convenable. Entre ses conseillers, lutte ardente. Narcisse l'engageait vivement à reprendre Petina, sa première
(I) Cf. Afin, XII. 1-3. 5.7.
femme, d'avec laquelle il avait divorcé depuis longtemps déjà. Mais Calliste, d'un avis contraire, aurait voulu que l'empereur épousât non Petina, mère de plusieurs enfants, mais Paulina LoUia, qui n'en avait jamais eu (i). Tous deux échouèrent. Pallas,plus adroit, triompha des hésitations de son maître et le décida à arrêter son choix sur une femme charmante, sa nièce Agrippine. Seulement, comment faire? Il était de toute impossibilité que Claude épousât Agrippine. Leur mariage eût été un épouvantable scandale, une violation de tous les principes, un outrage à la législation. Jamais, dans l'empire, on n'avait vu un oncle épouser sa nièce. C'était un cas que la loi romaine n'avait pas prévu. Une union de ce genre aurait attiré, à coup sûr, la vengeance de tous les dieux courroucés ! Claude était malheureux : il avait jeté son dévolu sur la seule femme qu'il lui était interdit d'épouser, laquelle d'ailleurs, nul ne l'ignorait, était déjà sa maîtresse. Enfin, Vitellius, familier de la cour, se chargea d'arranger l'affaire. Il demanda à l'Empereur s'il céderait à l'injonction du peuple et à l'autorité du Sénat, et, sur la réponse de Claude que, seul, il n'aurait pas la force de lutter contre la volonté de tout le monde, il lui ordonna de l'attendre un instant dans son palais et courut au Sénat. « César, dit-il aux Pères attentifs, doit avoir une compagne qui l'affranchisse des soins domestiques. Claude aspire à la main d'Agrippine, mais il n'ose réaliser son désir parce que l'union d'un oncle et d'une nièce, bien
(i) Invention par antithèse d'images.
qu'aucune loi ne la réprouve, n'a jamais encore été contractée à Rome. Ne permettez pas qu'il hésite davantage. Dites-lui que ce qu'il tient pour un inceste sera, sur son exemple, désormais la règle. Dissipez ses scrupules, et demain il se mariera. »
Un grand nombre (i) de sénateurs se précipitèrent hors de la salle en affirmant que si César hésite, ils emploieront la violence pour le contraindre. La multitude s*attroupe confusément et crie que tel est le vœu romain. Claude, sans plus tarder, se présente dans le Forum pour recevoir les félicitations. Il entre dans le Sénat et demande un décret i\m autorise, même pour l'avenir, le mariage des nièces avec leurs oncles paternels. Cependant, personne ne songea depuis à contracter de pareilles unions, excepté Allédius Sévérus, chevalier romain, qui voulait, disait-on, plaire par ce moyen à Agrippine.
Voilà l'histoire ; elle ost d'un grotesque achevé. J'en aurais épargné le récit au lecteur, n'était qu'il m'importe de mettre en lumière comment l'artificieux poète est arrivé à son invention. Selon son procédé habituel, Tacite a créé les antécédents dramatiques du mariage d' Agrippine et de Claude en imaginant un empêchement dirimant à sa conclusion, et il a trouvé l'obstacle dont il avait besoin en faisant une supposition insoutenable. Il a supposé que le mariage d'un oncle et d'une nièce aurait été, dans l'empire romain, un événement sans précédent, une chose irréalisable, un acte que l'opinion publique aurait réprouvé comme la dernière des abominations. Cette con-
(i) Trad. Ch. Louandre, p. 383.
ception dérisoire et fausse, il Ta mise sous le front de Claude, dont il est parvenu ainsi à suspendre et a retarder la décision. Au fait historique du mariage de Claude et d'Agrippine, le poète a opposé, dans sa pensée, une supposition vaine, et il a taillé cette supposition dans l'absurde puisque invariablement -c'est à l'absurde qu'il demande les antécédents dilatoires de l'événement qu'il veut amener.
IV. Enfin, Tacite raconte que sous le gouvernement de Claude, les nobles de la Gaule Chevelue sollicitèrent le droit de faire partie du Sénat romain (i). Ils ne l'obtinrent pas tous, paraît-il. Seuls, les Eduens, en vertu d'un sénatus-consulte, à l'occasion duquel Claude prononça un discours, reçurent la grande faveur qu'ils ambitionnaient.
Cela est-il vrai? Est-il vrai, comme le veut Tacite, que les nobles de la Gaule Chevelue se •concertèrent pour réclamer ensemble le jus honorum? Non. Nous savons que, déjà à Tépoque de César, la Curie comptait parmi ses membres des sénateurs d'origine gauloise, et nous savons aussi qu'à l'égard des provinciaux, Rome avait pour principe de n'accorder l'entrée au Sénat qu'exceptionnellement, à des particuliers riches dont il lui importait de gagner les sympathies. Son intérêt politique était de créer entre les différentes provinces annexées à son empire une sorte d'émulation à la bien servir, en octroyant à leurs habitants les plus notables des distinctions individuelles. Dès lors, la démarche concertée des nobles de la Gaule Chevelue, dont parle Tacite, est aussi invrai-
(i) Ann. XI, 23-25.
semblable qu'il se peut, et elle rentre d'elle-même dans la catégorie des suppositions insoutenables que nous rencontrons à la base d'un certain nombre de ses contes.
Toutefois, on n'en peut douter, un fait historique a donné naissance à l'invention du poète. Il aura trouvé dans les ouvrages de ses de van* ciers que, sous l'empereur Claude et à sa sollicitation, quelques nobles Eduens avaient été admis, après beaucoup d'autres provinciaux, parmi les membres de la Curie romaine, et ce fait historique très simple lui aura suggéré l'idée paradoxale d'une demande en masse, vaine d'ailleurs, de tous les nobles de l'Aquitaine, de la Lyonnaise et de la Belgique. En conséquence, il a imaginé : i^ que tous les nobles de la Gaule Chevelue prétendraient à l'honneur de pouvoir siéger au Sénat romain ; 2" que leurs prétentions inadmissibles soulèveraient les protestations les plus vives; 3" que l'empereur Claude devrait triompher de cette opposition pour pouvoir accorder aux Eduens le jus honorum. Il a pris texte du sénatus-consulte en faveur des Eduens et du discours de Claude (i) pour imaginer qu'une opposition verbale, aussi vaine que dérisoire, aurait un instant fait obstacle à la décision qu'ils consacraient, et il a écrit ceci :
(i) Le discours de Claude est conservé, en partie, sur les tablesde bronze de Lyon. Nipperdey, /. c. p. 277, en donne le texte» tout différent de celui qu'on va lire. Veut-on que Claude ait. parlé en faveur de tous les Ciaulois, Tacite resterait le créateur des protestations.
Sous le consulat (i) d*Aulus Vitellius et de Lucius^ Vipstanus, il fut question de compléter le Sénat et, à cette occasion, les habitants de la Gaule Chevelue, qui étaient depuis longtemps alliés et citoyens de Rome, sollicitèrent le droit de parvenir dans la ville aux honneurs publics.
Cette demande excita une certaine rumeur et fut débattue contradictoirement devant le prince. L*Italie n'était pas tellement abaissée qu'elle ne pût donner un Sénat à sa ville. Les citoyens et les peuples du même sang avaient suffi jadis; et certes, on était content des vieux temps de la République. On se rappelait encore que, sous l'empire des mœurs primitives, Rome était comme le modèle de toutes les vertus et de toutes les gloires. N'est-ce point assez que les Vénètes et les Insubriens aient envahi le Sénat ? Faut- il encore y faire entrer un ramas d'étrangers et, pour ainsi dire, des captifs ? Restera-t-il des honneurs pour les débris de la noblesse, pour les sénateurs pauvres du Latium? Doivent-ils tout envahir, ces riches de la Gaule dont les pères et les ancêtres,. chefs de nations ennemies, ont égorgé nos légions et assiégé le divin Jules dans Alise? Ce sont là des faits récents. Que serait-ce donc, si, remontant plus haut, on se rappelait le Capitole, et les murailles de Rome renversées par leurs mains? Qu'ils jouissent du droit de cité, c'est justice; mais que les décorations sénatoriales, que ces honneurs de la magistrature ne soient pas prodigués de la sorte.
Ce discours et d'autres du même genre, — poursuit Tacite, — ne firent aucune impression sur le prince. Il y répondit tout de suite, et, après avoir convoqué le Sénat, il les réfuta de nouveau en ces termes : « Clausus, le premier de
[■files ancêtres, était Sabin d'origine et il fut admis, le même jour* au droit de cité et au rang de patricien. Cet exemple «n'engage à siii\Te la même politique en admettant ici les.
iî) Trad. Ch. Louaudrc, p. 362-355.
hommes distingués de tous les pays. Je sais, en effet, qu'Albe nous a donné les Jules, Camerium, les Coruncanius ; Tusculum, les Porcins ; et, sans fouiller l'antiquité, que TEtrurie et la Lucanie, que l'Italie tout entière nous ont fourni des sénateurs; que nous avons étendu l'Italie jusqu'aux Alpes, afin d'absorber dans le nom romain non pas des hommes isolés, mais des terres et des peuples. Le repos fut grand à l'intérieur et la puissance romaine florissante contre nos ennemis, lorsqu'on reçut la Transpadane au droit de cité et, dans nos légions, sous prétexte qu'elles étaient dispersées par toute la terre, les meilleurs soldats des provinces. On allégeait ainsi les charges de l'empire. A-t-on regret d'avoir pris à l'Espagne ses Balbus, à la Gaule Narbonnaise tant d'hommes non moins illustres? Leurs descendants vivent parmi nous, et leur amour pour cette patrie ne le cède point au nôtre. Pourquoi Lacédémone et Athènes sont-elles tombées malgré la gloire de leurs armes, si ce n'est pour avoir toujours repoussé les vaincus en qualité d'étrangers? Mais notre fondateur Romulus eut assez de sagesse pour voir en un même jour dans la plupart des peuples, des ennemis et des concitoyens. Des étrangers ont régné sur nous; des fils d'affiran- •chis ont été magistrats, non par innovation, comme on le croit faussement, mais en vertu d'un antique usage. Les .Senonais nous ont fait la guerre, dira-t-on. Les Volsques -et les Eques ne nous ont-ils jamais livré de batailles? Les Gaulois ont pris Rome, mais nous avons donné des otages aux Toscans et subi le joug des Samnites. Il y a plus; parcourons l'histoire de nos guerres : aucune ne s'est terminée aussi promptement que la guerre contre les Gaulois. Depuis ce temps, la paix, observée fidèlement, n'a jamais ^'té troublée.
Déjà par les mœurs, les arts, les alliances de familles, les <Taul(>is se confondent avec nous. Qu'ils nous apportent donc leur or et leurs ressources plutôt que d'en jouir isolément. Toutes les choses que l'on regarde comme les plus
â,nciennes, Pères conscrits, ont été nouvelles dans un lemps. Rome prit d'abord ses magistrats parmi les patri- ■ciens, puis indistinctement dans le peuple, puis chez les Latins, et enfin parmi les autres peuples d'Italie. Ceci vieillira comme le reste, et ce que nous défendons aujourd'hui par des exemples servira d'exemple à son tour. »
Ce discours du prince fut suivi d'un sénatus-consulte en vertu duquel les Éduens reçurent, les premiers, le droit d'entrée au Sénat. On accorda cette distinction à l'ancienneté de leur alliance et, d'ailleurs, seuls parmi les nations de la Gaule, ils se donnaient le nom de frères du peuple romain.
Ainsi Tacite a conjecturé que la demande des Gaulois susciterait une protestation vive de la part d'adversaires dépourvus de tout bon sens, ^t il a opposé une réfutation éloquente aux préventions grotesques qu'il s'était amusé à imaginer. Son esprit a donc fait appel ici, une fois de plus, au procédé mécanique d'invention, dont nous venons de reconnaître les applications diverses (i). Aussi bien— on peut en faire la remarque générale, — mis, par ses lectures historiques en présence -d'aucunes résolutions prises par le Sénat, l'artiste a toujours imaginé qu'elles feraient l'objet d'un débat contradictoire et que la vaine opposition d'un adversaire en retarderait le vote pendant un mo-
(i) Tacite imagine encore, en forgeant une supposition déri- -soire, que les chevaliers romains, sur le point de porter une offrande à la Fortune-Equestre, auraient cherché le temple où ^lle était honorée et l'auraient, finalement, découvert à Antium
<in, 71).
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ment (i). Et il n'y avait guère moyen, on l'avouera^ de créer à moins de frais l'intérêt d'une discussioit parlementaire.
Mais je m'arrête. Je pense avoir rencontré dans les pages qui précèdent les divers artifices qui ont permis à l'auteur des Annales de dramatiser ses séances du Sénat et de donner aux faits politiquesles plus simples des antécédents romanesques. Dès lors, il devrait être admis que Tacite n'a jamais songé à écrire d'après les sources l'histoire interne de l'empire, mais qu'il a demandé à son admirable génie les pages qui en tiennent liea dans ses Annales.
(i) Ainsi, en dehors des exemples déjà mentionnés, les affaires sont remises pendant l'absence de Tibère, malgré Vopposition it Pison (II, 35); M. Lepidus est nommé gouverneur d'Asie, maigri r opposition de Pompe i us (III, 32); les esclaves de P. Secundussont conduits au supplice, malgré Voppositio7i du peuple {XIV ^ 42-45); la proposition de Thraséas relative aux provinces est votée, malgré Vopposition des consuls (XV, 22); la fille de D. Pollion, nommée vestale, l'emporte sur sa rivale, la fille de F. Agrippa (II, 86); Blesus, nommé gouverneur d'Afrique, l'emporte sur son riva^ Lepidus (III, 35).