‹ Le génie des religionsChapitre 14 sur 75 · DE LA RENAISSANCE OBŒNTALE · texte numérisé non relu

DE LA RENAISSANCE OBŒNTALE

cette nature renouvelée dans la solitude ! Le fleuve -du Gange, depuis si longtemps perdu, est personnifié comme dans Tépopée indienne du Ramayana. Le Titan grec qui veut fermer le passage au vaisseau de Gama qui porte l'avenir, sort tout ruisselant des mers équinoxiales, agrandi de toute la différence de la mer des Indes à la mer des Cyclades. Il n*est pas jusqu à cette langue portugaise, si guerrière et si molle, si retentissante et si naïve, si ridie en voyelles éclatantes , qui ne paraisse ^n interprète , un truchement naturel entre le génie de l'Occident et le génie de T Asie orientale. Mais ce qui fait le lien de tout cela, est-il besoin de le direî c est le cœur 'du poëte ; c'est ce cœur magnanime qui embrasse les deux mondes et les unit dans une même étreinte de poésie , dans une même -humanité, un même christianisme. Vous retrouvez partout une âme aussi profonde que l'Océan , et , comme l'Océan , elle unit les deux rivages opposés.

Je ne puis, me décider sitôt à quitter Camoenjs; et pourquoi ne laisserais-je pas paraître ma piété pour ce grand homme 1 Tout me plaît de lui} sa vie d'abord, sa poésie, son caractère, son grand cœur. Seulement j6 m'étonne que son nom n'ait pas été plus souvent prononcé de nos jours i car je ne connais aucun poëte qui réponde mieux, qui s'associe mieux à une grande partie des idées et des sentiments répandus dans ce siècle, puisque cette épopée sans batailles , sans sièges , toute pacifique (chose presque inouie), n'offre que Téternel combat de l'homme et de la nature , c'est-à-dire la lutte dont les écrivains de notre temps nous ont si souvent entretenus. Il y a des dialogues formidables entre le pilote

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et rOoéan; d'aA« part, rhûmanité triomphante mir son vaisseau pavoisé; de l'autre; les caps , les ptomontoires, les tempêtes , les éléments vaincus par Vihdustrie. N'estce pas là tout Tesprit de Aos temps! L'Spo^ée qui les re^ présente le mieux n'est pas celle du Taése ; elle est trop romanesque. Ce n'esl pias celle d'Ariosté ; où sont partlii nous aujourd'hui la grâce , la isél^ité , le sourire de ce dernier des trouvères f Ce n'est pas davantage celle de Dante. Le moyen âge e6t déjà si loin de nous! Mais le poëme qui ouvre avec le seizième siècle Tère des temps modernes , est celui qui , en scellant Tallianee de l'Orient et de rOccident , célèbre l'âge héroïque de l'industrie , poëme non plus du pèlerin ; mais du voyageur, surtout du commerçant) véritable Odyssée au milieu des factoreries, des comptoirs naissants des Grandes -Indes et du berceau du commerce tnodeme , de même que l'Odyssée d'Homère est un voyage à travers les berceaux des petites sociétés militaires et artistes (<) de la Grèbe. . Si du Portugal on passe en Fraifce , on voit d'abord que la correction du siècle de Louis XIY pouvait diffici* lement s'accommoder de l'inspiration de l'Asie. La poésie biblique n'eut même sur les imaginations de ce siècle qu'un empire contesté , et Sophocle y balança toujours David. C'est seulement vers la fin deisa vie , que Racine tenta, dans Mlialie^ l'accord des formes grecques et hébraïques^ en même temps que Richard Simon fondait kt science de l'interprétation de l'Ancien -Testament. Plus tard , que pouvait-il y avoir de commun entre le génie railleur du dix-huitième siècle et le génie solennel

(*) Ceux du royaume de Mexico étoient aucunetnent civilisés et plus artistes que n'étoient les antres tiations dé là. Montaigne.

DE LA ltBl^I86ANCB ORIENTALE. 6S

de rOrient! Ge fat surtout pour d^uiser leurs opinions les plus hardies , que les écrivains de cette époque se cou'viirent quelquefois du manteau de l'Asie. Ceperidast,- lé nom est prononcé : les e^pritfi se diHgent de te tdtéc Bientôt on abordera cette terre \ lès dèpritd railleun ^ pré* eurseurs » voifi p&tsseT devant eDk uHë autre génératiett -qui prendra véritabiaitént possession de ce sol par III scienee et par la pensée.

Quelques années après Anquetil Duperron , et comme pour serrir de commentaire à cette science naissante, ù!l second vojrageur, qui devait prédhire dans les lettres une révolution analogue , Bernardin de Saint-Pierre errait presque sur les mêmes rivages. C'est avec lui qtie l'imÀgination , la poésie française j va ^ pour la première fois j recevoir un baptême nouveau parmi les flots du grand Océan. Avec lui , une âme nouvelle s'insinue dans le dithuitième, siècle. De son voyage dans les mers de Càmoens , il ramène deulc personnages hés sotts ce ciel étranger, Pau) et Virginie. Tout vous dit d'abord qu'ils ont, dès leur première heure , respiré Uri autre àif, vta d'autres étoiles que nous. Leurs douces pensées , plus savoureuses que le fruit du dattier, ne se sont pas épâ« nouies au milieu de nos villes. Ils ont teçU leur éducation loin des passions , des souvenirs de notre continent. Leur langue même , d'une suavité inconnue , est semblable à la langue des fleurs dans une île nouvellement émergée du fond des mers inviolées. Rappelez- vous ^ dans leurs dialogues , cette morale qui semble naitré du spectacle des objets qu'ils ont chaque jour sous les yeux , et éclore avec les fleurs qu'ils ont semées. Ils ont appris à épeler, non dans les livres de notre Occident , mais dans celui

dont les pages sont les montagnes non encore parcourues» les cieux non encore explorés . les étoiles non encore interrogées , les forêts vierges qui se mirent dans une mer vierge. On pourrait comparer Virginie à quelques figures de la poésie sacrée des Hindous , Sacontala , Pamajanti; çt Ton serait étonné de voir comment le même sol , les mêmes harmonies ont produit les mêmes êtres poétiques dans l'esprit des Orientaux et dans celui d'un homme de rOccident. Virginie est, dans le vrai, de la même famille que les jeunes filles et les Apsaras des poëmes indiens. Même douceur, mêmes instincts ^ même piété pOur les plantes, même tendresse pour toute la nature vivante, seulement tout cela rendu plus touchant par le Christianisme. S'il fallait parler des Études de la nature , qui ne sent qu'elles ont été faites dans le voisinage des Grandes- Indes? Ne retrouve-t-on pas la douceur d'un créole dans cet amour pour les fleurs, pour les eaux, pour les plus petits insectes t Si l'Indien épargne , dans sa mansuétude universelle, les rameaux des forêts et jusqu'à la rosée des nuits , Bernardin de Saint-Pierre ne fait-il pas éprouver un sentiment tout semblable , recueilli , il semble , à la même source? et de tout cela , ne résulte- 1 -il pas l'im*pression d'un Brahmane chrétien?

Je n'ai encore rien dit du poëte souverain qui a, mieux que tous les autres , cimenté l'union de l'Europe et de l'Asie. Il fut un des admirateurs les plus naïfs de Bernardin de Saint-Pierre, qu'il venait complimenter sur Paul et Virginie, au. retour des batailles. Il a marqué l'alliance de l'Occident et de l'Orient , non seulement par la parole, mais par les faits, par la grandeur des projets, par la vie politique et militaire. N'avait-il pas

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