‹ Le génie des religionsChapitre 26 sur 75 · C. XX · texte numérisé non relu

C. XX

sance sacerdotale, au lieu de rendre Taristocratie invincible, devient le principe de sa faiblesse. L'ordre des patriciens ne parle plus de si haut que le sacerdoce indien. Sa discussion n'est plus dans les cieux ; il a beau s'emparer de l'autel comme d'une tribune, la démocratie peut l'y suivre ; elle l'y suit, en effet, pour tout envahir ; et ce qui, à la fin , survit de cet ordre de civilisation , ce qui en est la partie immortelle, est précisément cette religion privée, traduite dans la langue des lois. Qu'est-ce, en effet, que le droit romain, sinon la science accumulée des pénates et des lares domestiques?

Le Christ naît, et bientôt le monde semble retomber dans l'organisation orientale que la société grecque et la société romaine avaient eu tant de peine à briser. Si vous ne considérez que les apparences, tout est semblable dans la hiérarchie de l'Orient et dans celle du moyen âge. Voyez et comparez! Le clergé catholique qui couvre l'Occident vers le dixième siècle, n'est-ce pas la caste des brahmanes ? Des barons, partout soumis au sacerdoce, partout oppresseurs des classes conquises, voilà sans doute la classe' militaire des Indes , de l'Egypte , de la Perse. Les bourgeois des villes qui ont obtenu, acheté la concession d'une charte, n'est-ce pas la classe des commerçants des lois de Manou t au bas de cette échelle, le serf diffère-t-il beaucoup du soudra? Ajoutez que ces inégalités paraissent d'autant plus irrémédiables qu'elles sont H quelques égards consacrées par le dogme de là prédestination. Je crois voir le moyen âge tout entier naître du seul dogme de l'inégalité de l'amour divin, le petit nombre des élus qui consterne le c€eur humain {«)

(*j Fénélon , De la prédestination et de la grâce, p. 336.

former une sorte d'oligarchie céleste, sanction de la féodalité terrestre ; et la grâce donnée sans mérite ('), ni démérite, appeler le règne du bon plaisir, sur la terre conàrae dans le ciel. Un Dieu qui a des préférences, des prédilections gratuites, faisait taire aisément le cri de la faiblesse asservie; et comment des hommes inégaux devant lui auraient-ils songé à se plaindre d'être inégaux devant TEtat? Quoi! la Providence chrétienne aurait gardé quelque- reste des jalousies dit destin de l'ancienne alliance, et le Dieu de saint Augustin serait encore le Dieu du privilège? Pourquoi non , si son unité; jointe à sa personnalité suffit pour tout sauver? Est-il donc vrai que le monde soit rejeté dans T ancienne servitude? Je pense, au contraire , qu'il touche à l'égalité, c'est-à-dire à la reconciliation des castes, puisque l'ordre sacerdotal^ qui ailleurs a tout divisé, va tout réunir ici. En Orient, l'enfant succédant à son père dans le temple, la traditioa de l'Eglise étant ainsi toute charnelle, cette possession absolue du dieu était le patrimoine exclusif de la caste interdite même aux roi^ ; tandis que le clergé du moyen âge est éternellement ouvert, comme la doctrine même,, aux autres classes. C'est dans son sein que se réconcilieront, après leurs luttes séculaires, le brahmane et le paria. Partout ailleurs est l'inégalité; dans le cloître seul, le roi mérovingien, carlovingien, devient l'égal ou l'inférieur du serf delà glèbe. Le Frank et le Romain, le vainqueur et* le vaincu, s'unissent dans la fraternité du monastère. Frère ^ il faut mourir^ voilà le lien de toutes

(') £)ebetur merces bonis operibus si fiant; sed gratia, quœ non debetur, prsecedit ut fiant* Ck)ncile d'Orange. Bossuet» Hist.- des va<riations, p. 214.

Id2 DBS RELIGIONS INDIENNES.

les castes, de tous les débris, de toutes les inégalités du passé. Classe sacerdotale, militaire, commerçante, eupatrides, patriciens, plébéiens, soudras, affranchis, prolétaires , serfs , mainmortables , esclaves publics , privés , de la terre ou de la personne, sous quelques noms que rinégalité des conditions se soit montrée, exprimée dans rhistoire, toutes ces différences vont se perdre et s'évanouir dans le sacerdoce moderne, de même que les dieux grands et petits, de la terre et des eaux, de la plaine ou de la montagne, vont se perdre dans la suprême unité du Dieu chrétien. La hiérarchie, cessant dans le ciel , cesse aussi peu à peu d*être consacrée sur la terre ; l'égalité qui rëgne entre les personnes de la famille céleste s'établit dans la famille civile ; de l'unité de Dieu naît enfin la conscience de l'unité du genre humain.

Ajoutons pourtant un mot. Chacun , il est vrai , peut entrer dans le sacerdoce catholique et y jouir d'une certaine égalité; c'est en cela, principalement, que la caste instituée par Grégoire VII est un progrès sur celle des Brahmes ou des Égyptiens, Maïs ce système n'en est pas moins une caste, puisque personne ne peut en sortir. Quiconque épouse l'Église meurt à l'esprit de famille ; il n'est, il ne peut être ni époux nî père. Il est, à cet égard, séparé du reste des familles humaines; c'est par là que le principe de la caste survit sous une forme détournée , dans toutes les sociétés soumises à rÊglise romaine. Nous verrons plus tard les* peuples emprisonnés dans ce débris d'organisation païenne, se débattre vainement pour entrer en pleine possession des libertés modernes. Dans ces sociétés, il ne peut, il ne saurait y avoir de liberté vraie, durab'e, logique, que

pour rhomme de caste, c'est-à-dire pour le prêtre (») . Les autres n'en auront jamais que Tombre.

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