L ÉPOPÉE INDIENNE
•» Et le roi de§ honjmes, montrant le chemin aux flots, s élança sur sonchar resplendissant, pendant que le Gange se précipitait sur ses pas ; les dieux, les sages, les génies, avec le prince des serpents , avec le roi des aigles et celui des vautours, suivant les roues de son char , atteignirent le Gange, le souverain des.fleuves, le purificateur de toute souillure, r
Ici le génie oriental déborde aussi bien que le fleuve. Ce roi qui, sur son char d'or, montre le chemin aux flots sacrés ; ces créatures quiTentourentet représentent l'univers appelé à ce spectacle ; cette assemblée de serpents , de crocodiles , cette multitude de dieux traînés par dés éléphants, voilà l'Homère indien dans sa pompe accoutumée. Je remarqué, à cet égard, que dans la poésie grecque, lorsqu'une puissance de la nature se mêle à l'actîony c'est presque toujours sous des traits humains et sous une forme d'art. Au lieu du fleuve , vous eussiez vu ici un vieillard pencher son urne d'or, d'où se seraient é^coulés des flots intarissables. Chez les Indiens , l'homme n'a point encore imposé sa figure à tous les objets qu'il divi* nise. Le Gange , pour être fils des montagnes , ne laisse pas de conserver sa forme naturelle; il a déjà une pensée , une volonté; ii a une âme, et n'a point encore de visage.
Enfin, les rapports des héros avec tout le régime animal sont un des traits les plus originaux de l'épopée indienne. Non seulement les chevaux de Rama pleurent comm€ les chevaux d'Achille , mais l'homme en général fait alliance intime avec la société des animaux. Le sage roi des vautours , le hardi chef des singes, le prudent roi des serpents , -se lient par des traités avec le roi des
hommes; Thumanité ne semble point encore commander d'une .manière absolue à la nature asservie. C'est le moment qui est indiqué par la Bible, alors que les hommes conversaient familièrement avec les animaux. Deux personnages surtout, Sigravo et Hanumann, les princes des hommes des bois , les rois.de la création animale , à la voix de tonnerre, égaux en hauteur à la plus haute montagne , se liguent avec le héros Rama. 'Ils stipulent une êortede contrat au nom de toutes les créatures inférieures: M Ils s'approchèrent , dit Je pôëte, du bord des flots, et creusèrent l'Océan de la pointe de leurs javelots, montrant par laque rOcéan tout entier est esclave de Rama. •* Acte de vassalité de lunivers physique , premier hom* mage lige de la nature muette envers l'humanité, sa suzeraine.
En général, lorsque, dans ces poëmes, on voit surgir devant soi ces formes colossales de la création ânfmale, il semble que' tout ce monde perdu ait quelque analogie avec le monde retrouvé de nos jours par Cuvier, et que la scène se passe au milieu des mammouths , des paléothériums, des mégathériums et des autres créatures gi* gantesques dont la science rassemble de nouveau le$ ossements. En mêtne temps que les empreintes de la végétation du monde naissant ont été conservées dans Ie6 feuilles des schistes, ainsi que dans un livre clos par le Créateur lui-même, on dirait qu'elles ont été éternisées sous une autre forme dans les images et les peintures de ces compositions épiques , en sorte que l'effet de cette poésie est de rejeter votre imagination par delà tous les temps connus , dans les époques dont la géologie peut seule refaire l'histoire ; tant il est vrai que la plus haute
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poésie et la plus haute science, loin de s'exdure, se recherchent , s'expliquent , s'alimentent et se confirment Tune l'autre.
De l'examen de la rdigion et de la nature, si l'on veut passer au tableau^ de la vie civile et domestique , ii faut entrer dans la cité par excellence, Uyodhya, fondée par Munoo, le roi des hommes. Une description que j'abrège ici ouvre le seuil de cette ville antédiluvienne, où sem-^ blent entassées l'une sur l'autre Ninive,Gomorrhe et Ba-' bylone :
M Sur les bûrds du fleuve était l'illustre cité bâtie par le roi des hommes, une vaste cité, dont le circuit est dé douze journées de voyage.; ses maisons s'élevaient jus* qu'aux nues. Arrosée d'eaUx jaillissantes, ornée dé bosquets et de jardins, elle était entourée d'une muraille infranchissable ; les accords des instruments de musique et le frémissement des armes s'y faisaient en-i tendre tour à tour ; elle était remplie de bayadëres, par^ Courue dans tous les sens par des éléphants et des che-^ vaux, visitée par des marchands et des messagers de toutes les contrées, et sans cesse retentissante du bruit du char des. dieux. Pareils à une mine de -diamants, «es murs d*enceitkté, formés de diverses sortes 4e pierreries, l'entonraient comme. un collier ,^et les toits résonnaient des sons du sistre, de la flûte et de la harpe. Personne dans cette cité ne vivait moins de mille ans. Aux échos répétés des prières sacrées, elle était remplie de banquet» et d'assemblées d'hommes heureux. Parfumée d'encens, de guirlandes, de fleurs et d'objets de sacrifice, dont le cœur s"enivrait, elle était gardée par des héros égaux en force aux éléphants qui portent l'univers comme une totir^
par des guerriers qui la protègent, comme les serpents à trois têtes protègent les sources du Gange. Le feu des sacrifices y était entretenu par un peuple de prêtres qui tenaient éternellement leurs esprits et leurs désirs sous un joug volontaire. »
Telle est la Troie indienne-. Le chant pieux des Yédas couvre le retentissement des armes. Mélange de volupté et d*ascétisme, c*esl un temple pour les dieux, plutôt qu'une cité pour les hommes ; et par là ell^ est conforme au génie de Tépopée qui se meut autour de ses murailles. J'ai vu Mycènes, Argos, Tyrinthe, la ville d'Hercule ; je puis aiBrmer que ces cités divines ne furent jamais que des bourgades en comparaison de la demeure réelle ou imaginaire de rHerciile indien.
Dans ce séjour d'ascétisme se succèdent lentement d'étranges dynasties de rois, dont chacun vit des siècles de siècles ; ils remplissent par des austérités inexorables cette vide éternité. A genoux, immobiles , les mains tendues vers le ciel, on dirait qu'ils figurent des siècles de prières et de contemplations, règnes d'extase qui passent comme- un songe. Chaque peuple résume ainsi ses souve* nirs dans la personne de chefs imaginaires faits à sa propre image. Chez les Hébreux , les patriarches sont des émirs doués d'une sorte d'immortalité terrestre. En Italie, l'histoire de Rome est ouverte comme un large sillon par Evandre, laboureur et pasteur ; dans Tlnde, les premiers rois sont des figures aseétiquesqui, après avoir évoqué, du fond des forêts , par une contemplation muette, les premières formes de la société civile, conservent leurs empires par la puissance seule de la méditation ; et c^est une des grandeurs de cette poésie de faire dépendre ainsi
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du recueillement d*un esprit les révolutions du monde* Cependant, après ces extases séculaires, ne vous étonnez pas s*il reste peu de place pour Tactioii, et n'allez pa« chercher la fougue de l'Iliade dans ces épopées de la solitude.
Au-dessus du roi est le prêtre. II vit retiré, tantôt comme un anachorète dans un ermitage au fond d'un bois sacré, tantôt dans la cellule d'un monastère semblable a ceux du catholicisme ; à chaque occasion importante, le roi va le visiter, se prosterne à ses pieds et lui demande conseil. Au souffle de ses lèvres, les mers sont agitées, les vents s arrêtent, les extrémités de Tuni vers tombent dans là confusion ; le soleil est éclipsé par la splendeur de son esprit.. La nature tout entière s'effraie de ses aus* térités. Les dieux eux-mêmes ont peur du prêtre qui s*élève au-dessus d'eiux par la vertu. Les créatures s'écrient : — O Brahma! si ce sage continue ses macérations, rien ne peutempêcherqueThumanité ne devienne athée. Jamais, dans ses légendes les plus hardies , le Christianisme n'a attribué tant de puissance à ses ermites que l'Inde à ses brahmanes. Us traversent le monde en achevant leur prière. Le feu de leur colère ressemble à celui des sacrifices, et ils régnent en souverains dans le poëme aussi bien que dans la nature et la cité.
Le héros surtout leur est aveuglément soumis. Instruit par le prêtre dans les livres sacrés, il est son élève , son instrument. Il rappelle le pieux Enée, non pas l'Achille grec, car il tient moins de la caste guerrière, que de la caste sacerdotale. Il a les épaules du lion, lesy^ux cou* leur de la fleur du lotus. Par sa pâleur, il ressemble au lis des eaux, et son haleine est enribaumée comme l'ha-
lié DES ICÈLIGIONâ INDIENNES.
leine àt ftymphiea. Avant de eotnmetrcer le combat , il ftccomplit ses dévotions matinales. Il se prépare aujt ba- IfttHes par rabstinencè, et, revenu de la mêlée, il rafraî* ehit encore son âme par la puissance des saintes aastérités. Souvent il se couvre du cilice des religieux. Douèètir, componction, obéissance, scrupule, ce sont là les tertus de ce héros sacerdotal. Au milieu des guerriers, il ressemble i un feu de sacrïfice entouré par les prêtres. l*ous âes devoirs sont résumés dans ces paroles que Rama reçoit dé son përe au moment ou il va le quitter pour la première fus :
* •* O mon filéf sois humble et courtois. Obéis aux brahmanes dévoilés à l'étude des Védas ; reçois leur instrtM^tion cbulme le breuvage de l'immortalité. Les brahmanes sont grands ; ils possèdent la source de la prospMtéet du bonheur. Poirr assurer l'existence du monde, ils ont été envoyés parmi les hommes comme des dieux terrestres. Ils sont les gardiens des Védas et des lois immuables de la vertu ; ils possèdent aussi la science des archers. Sois constamment à cheval , ou sur un char, ou sur un éléphant. Instruis-toi dans les arts policés ; envoie-moi de sages messagers. Ayant parlé ainsi, le roi des hommes dit eneore : — Va , mon fils. Et ses yeux se remplirent de larmes, et sa parole fut brisée par ses san-
• Cherchez un idéaV semblable dans le héros, où le trouverez- vous î Ce n'est pas sous la tente d'Achille ni d'Ajax. Il faut traverser toute l'antiquité classique et pénétrer au cœur du Christianisme. Les relations du guerrier et du prêtre indien sont précisément celles du preux chevalier et de Termite dans les romans de la Table ronde. Par«
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ceval le Galloisf, Lancplot dii Lac , Tristan , o^t le même genre de vie que Rama , Bharata , et les autre$ b^ro» éi race indienne. Comine ces derniejr^j iW poiirsuivent un idéal de perfection morale sous legjmbole du ^aint QraaU Une éternelle macération est infligée aux un^^ ^nrimt aux autres. Seulement le cbe\^alier errant dans la triat ibrêt 'des Ardennes s'arme coqtre les sédu^tifn^s .de aoU cœur plutôt que contre les enchantement^ d^ U natuiê extérieure. Qui eût pensé que l'épopée de la féodalilé chrétienne avait son analogqe dans ia vallée du Galigt^ et qui eût cherché dans le golfe du Bengale 1^ cbevalef»Q rêveuse de la Bretagne enchantée par Merlin ?. Cette res* semblance entre les personnages.se retrouve dans laetiûti du poëm«. Un même genre de vie devait produire 4^ épopées analogues. . i
Dès le commencement, le roi, dans sa ville gigantesque, supplie les dieux de lui accorder une postérité. La Divinité suprême descend sur la terre et s*inci|rne dans U personne de quatre fils du monarque. Ces béros-diiçax grandissent avant la fin du premier livre. Biei^tpt instruitîi dans les Yédas, le chef des prêtres vient demander leuf secours contre le roi des infidèles. Le père hésite d-^lioril à livrer ses fils aux dangers d^ la guerre ; il veut partir à leur place. Cependant, dominé par l'autorité du sacer-r doce, il exécute ses ordres. Rama et son frère reçoiyeht des armes enchantées ; parmi ces armes se trouye un W^ que les rpis et les djeux sojit incapables.de bapder.. On l'apporte en présence des jeunes princes e( d'une gr«Q4k assemblée de peuple. Il est important de voir commuent cette situation tout homérique a été traitée par )e poët^ indien. ^
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« Le vertueux brahirmjie s' adressant alors avec joie à ttama, lui dit : — toi dont le bras est puissant, prends eet arc divin, incomparable, essaie ta force naissante. A ces paroles du sage. Rama répondit : — Je banderai cet arc céleste, et, lançant la flèche au but, je montrerai ma force. • — C*est bien, reprirent le roi et le prêtre. Alors Rama banda rapidement Tare d'une seule main. Cependant la multitude assemblée le regardait ; puis, eh souriant, il ise prépara à décocher un trait. Mais, par la force de Rama, Ijarc bandé se brisa au milieu. Le ^on sourd reiisembla à Técroulement d'une montagne ou au rugissement du boa sur les sommets des monts de Sukra. Ébranlés par lé bruit, tous furent renversés contre terre, hormis le prêtre , le roi et les deux descendants de la race des Rughous. •*
Il est impossible de ne pas penser ici à Tare d*Ulysse. Sauf l'hyperbole de la fin, on dirait une page d'Homère tombée sur l'Indus de la cassette embaumée d'Alexandre.
Après une suite de combats, dans lesquels le sacerdoce intervient toujours, le glorieux Rama est exilé dans le fond d'une forêt par ordne de son père, qu'ont abusé de faux soupçons 5 ce vieux roi ne tarde pas à se repentir de son injustice, et c'est une des parties les plus belles de ce poëme, que l'épisode oii le monarque, à la barbe séculaire, se livre à une douleur sans bornes. Cette figure, jusque-là impassible et muette, s'éveille ainsi au sentiment de la vie réelle par celui du désespoir. Ce roi, qui devait se croire immortel, se sent faillie à la première atteinte de la douleur. Cette scène est trop grande pour que je n'en cite pas quelques traits. Le poëte montre d'abord le changement survenu dans cette même ville
l'épopée indienne. 161
qu'il avait dépeinte comme le séjour de la félicité permAnente. Depuis qu'elle est privée de son héros, eHe est semblable à la mer, qui retombe dans le silence quand les vents ont cessé de soufHer, ou à un autel dépouillé quand le sacrifice est achevé ; puis il porte la scène dans Tinté* rieur du palais :
•• Obligé d'entendre la plainte de la mère de Rama, le roi fut rempli d'angoisse. A la fin, transpercé par Tai^ guillon des regrets et fermant ses yeux, il s'évanouit àur ^ sa couche. Après quelque temps, ayant recouvré ses sens, puis voyant la reine près de lui, il lui adressa ces paroles : — O reine ! je demande l'oubli à mains jointes ; par l'amour de' ton fils, n'ajoute pas le poison à. mes blessures brûlantes. Mon cœur est ulcéré, et tes paroles sont pour moi aussi terribles que les éclats du tonnerre. Tu connais les passions de l'homme; je te conjure dans mon agonie ; ne m'achève pas, moi qiii suis déjà blessé et terrassé par les dieux. En entendant ces paroles gémissantes, la reine fit taire sa douleur, et les mains jointes, la tête prosternée aux pieds du roi, elle répondît : — -O roi des hommes ! pardonne-moi : privée de réflexion dans l'excès de mon malheur, j'ai dit ce qui ne devait ppint être prononcé. Celle qui est suppliée , les mains jointes, par son époux semblable aux dieux, est perdue dans cette vie et dans l'autre, si elle repousse ses prières. Quai-je dit dans ma détresse t La souffrance détruit l'intelligence ; la doulear détruit la mémoire , la douleur détruit la patience ; il n'est point d'ennemi plus destructeur que la douleur. La blessure causée par un tison ardent ou par une arme meurtrière peut être guérie; mais, ô roi ! la détresse qui vient de l'âme est sans remède. Les
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sages xùêmes^ ceux qui étaient doux> patients, instruits dans les habitudes de la vertu, sont tcHïibés au-dessous du ver de terre, quand ils ont été atteints dans leur cœur par le dése^oir. Ces jours écoulés 4iepuis le départ de mon fiU sont pour moi comme des siècles; ma douleur s'est accrue comme les eaux du Gange, qu^d la froide saison est passée. — Pendant que lareiiAe achevait ces paroles,. le jour déclina et le soleil se coucha.
f< Mais le roi, épuisé de douleur, répondit :— Heureux ceux qui reverriont le visage de Rama sembliU^e à la paie lui]« d'automne oi^ au nénuphar épanoui! Heureux ceux qui le verront revenir des forêts , lui, semblable à Tétpile dans sa course oélestel Mais pour mc^i, ô reine ! mon cœur se brise ; la douleur a consumé mon souffle, e| n^a vie est semblable au rivage emporté par les ondes d'un fleuve. »• ~
Voilà enfin que cette poésie fait éclater des douleun» humaines. Les systèmes, les abstractions du culte sont oubliés; à travers la différence des temps et des lieux„ nous rçti:9uvons l'homme semblable à nous. Cette plaintQ se joint aux plaintes immortelles de la poésie occidentale , et ce vieux roi, sorti de Toubli, y a grossir le chœur lamentable des vieillards consacrés par le deuil, Priam, Os^sian, le père du Cid, le roi Lear. Le monarque in^dien manquait à cette assemblée funèbre.
Après la mort du roi, Bhrarata rassemble une armée pour aller à la recherche de son frère et lui offrir rempire. Cette armée est composée d'un million d'hommes de pied, de cent mille cavaliers, de neuf mille éléphants caparaçonnés. II entre avec cette multitude dans le fond des forêts. Il traverse le Gange , et demande conseil
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à un brahmane retiré ^dans la solitade. Ce brainnane^ dans sa hutte de feuilles, abrite et nourrit par miracle cette immense réunion d'hommes. A sa parole, des palaia s'élèvent dans le désert. Cette incant^Uon de Tunirér^ par la prière du prêtre e$t pleine de solennité. Pendast qu'il reste plongé dans la méditation, touâ le^ êtres <cé.n lestes descendent des hauU lieux. Un concert s'élève d'instruments invisibles. Les arbres; de toute ^p^ceaci changent en nains, en bayadères ; ils viennent euj&^emes présenter leurs fruits. Des fleuves d'ambroisie coulei^t idans la vallée; les rivages sont faits 4e sables .d'éman raude et de saphir. Toute l'armée s'écrie:— C'est ici qu'est le ciel. Mais k un signé du brahmane ces mefveiili^ disparaissent comme tin rêve. Cette féerie, où ^ djâploi^ dans toute sa liberté l'imagination orientale, sembla être le modèle des incantations de Mei'lin. La nature et l'humanité sont là comme enivrées l'un^ pajr l'autre. Cependant que faisait Rama, le hérps ^n pamei Plongé dans la contenjplation des forêts, def niont^ipes,. des fleuves, ses jours se passaient dans Un vague enchantement. On ne voit pas dans les poëmes d'Homèr^ les hommes s'arrêter pour remarquer* les beautés de l'uni-: vers. Ils sont, pour cela, trop avides d'actÎQn, de mou-» vement ; ils sont trop remplis d'émotions guerrières. Per-^ sonne ne conteste aujourd'hui que cet attendrissement qui saisit l'homme en présence de la nature ne soit uu sentiment tout moderne, et plusieurs croient en trouver les premières traces, en France, dans les œuvres de
J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre. Or, voici dans un poëme de la haute Asie, vieux de trois mille ans peut-être, un héros dont les impressions, le^
i^mm
rêveries, le langage même, sont tout semblables à ceux de Saint -Preux surjes rochers de Meilleraie, de Rousseau dans Tile de Bienne, de Werther dans les forêts de l'Allemagne, de Paul et Virginie dans Tîle de France. Je ne sais même si, dans les écrivains que je viens de nommer, Tintimité de Thomme et delà nature a jamais été exprimée par des traits aussi vifs que dans le passage suivant du Ramayana :
« Après avoir longtemps habité les forêts, Dusha* Rutha, semblable jeiux dieux , séduit par la grâce de ces collines, montrait en ce moment à son épouse bien-aimée les sommets lointains , et il lui parlait ainsi : — ma bien-aimée, ni la perte de mon royaume , ni l'absence de mes amis ne m'affligent , quand je contemple le front sublime de ces montagnes. Vois ce sommet que visitent les oiseaux et où les métaux abondent ; ses pics s'élèvent jusqu'aux cieux. Les flancs de ce roi des montagnes ressemblent à des veines d'argent; d'attirés fois ils paraissent resplendissants die l'éclat des diamants, ou couverts des fleurs de l'asclépias gigantesque; et ceux-ci, enlacés des nœuds des scolopendres, sont taillés en cristaux. Le bananier, le baobab, le dattier, y répandent leur ombre. Des couples d'oiseaux se poursuivent sur le bord des rochers. Vois ces retraites embaumées où s'abritent les petits de la tourterelle. La montagne avec ses cascades, ses fontaines jaillissantes, ses murmures, ses tressaillemetits, ressemble à un éléphant enivré de fruits sauvages ('). Où est celui qui resterait insensible à ces tièdes
(*) On se souvient des ours enivrés de raisinmt que la critique a tant blâmés dans Alala. Valmiki confirme ici avec éclat M. de Chateaubriand, qui, en 1796, ne pouvait connaître le Ramtnjana,
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haleines qui 8*élèvent par bouffées du fond des vallons tout chargés de parfums? Dussé-je passer ici avec toi ma vie entière , le regret ne m'atteindrait pas. Au milieu de ces fleurs et de ces fruits, je sens se réveiller en moi tous mes rêves. Les sages qui m'ont précédé ont avoué que la solitude, dans le fond des forêts, est, pour les rois, aussi douce que l'ambroisie. Vois les plantes fleuries de la reine des vallées briller dans la nuit comme la flamme d'une offrande. Vois çà et là ces berceaux de délices formés par les tiges dû lotus et recouverts des feuilles du blanc nénuphar !.... Ayant parlé ainsi, Rama descendit du haut des rocherd, puis il montra à son épouse Sita le doux fleuve du Gange ; et le prince aux yeux de lotus, s'adrcssant de nouveau à la fille du roi, qui ressemblait à la lune émergée de Tombre dés forêts , lui dit : — Vois ce fleuve amoureux avec ses îles que' fréquentent les cygnes ; ses bords ombragés ressemblent à la grotte du dieu des richesses. C'est ici que les solitaires, se lais* sant glisser sur les lianes , se baignent dans la saison sacrée; et les mains levée&fils font retentir des hymnes au soleil. Alors les arbres et leurs rameaux agités par les vents secouent leurs fleurs et leurs feuilles dé chaque côté du fleuve, et la montagne semble frémir et tressaillir jusqu'en ses fondements. Vois, ô ma bien-aiméel les têtes des fleurs s'incliner soùs la brise ; écoute les notes cadencées du rossignol caché dans l'ombre, et répète ses accents prolongés. Oui, j'aime mieux contempler avec toi ces sommets. bleuâtres , que résider en un palais.... C'est ainsi que Rama, le chef de la race des Rughous, conversait avec son épouse au bord du fleuve ; et , traversant
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|â montage , il apparaissait à ses yeux comme B*il eêà été Qmhelli par un en€hanta»ent. »
On pourrait comparer repassage au tableau des amowrai d'Afclain et d'Eve d^ns le Paradis perdu, ou encore aux vêveries de Tristan et d' Yseult dans les vieux poètes Câo* daux , surtout dans la rédaction allemande de Gottfned de Strasbourg. Il y a même dés expressions qui semUenl empruntées toutes vives de Werther ^ àlAiala et du Génie 4u Chrïstianitme, Une seule chose distingue cette ^i«* que poésie antique de la poéûe moderne de rC)cci4ent» c'est que l'amour bumain y est. comme. enseveli dans Tamour de la niiture. Au sein de la solitude^ Sita, la com** pagfie du. héros, nest qunn des ornements du spectacle de la création. Ce n*est pas elle qui y donne seule Tâme et la vie; car elle ti'estpas, comme Julie, Atala, Vir-* ginie , la pensée , le parfum caché en toutes choses ; elle n*est qu'une fleur de plus dans la forêt sacrée. D ailleurs^ au moment même où le héros se livre à l'impression de la nature , il la combat par ses austérités ; le Werther Indien vit sous le cilice. Mais c'est précisément eetta volupté mêlée d'ascétisme, sous le ciel des tropiques, qui £ait de Rama le représentant fidèle du génie des races hindoues. Rama, vêtu de ThaUtdo pèl^n» refuse Tem^ pire. 11 se retire en quelque sorte du poëme, pour vivre de la conteniplationdes flots , des bois, des, monts. De la même manière le peuple indien s'est retiré de Thistoire et du fnonde réd s afin de vivre plongé dans Le ravisse*^ ment de la nature. Lui ajussi a refusé l'empire de rAne^ qui lui offrait son diadème. Au lieu de s'abandonner ais génie de l'action ,et des conquêtes, ainsi que tous lem
pcsptes vcimtis, i\ a mieux aimé, au fond de ses forêts inmaetilées, s'enivrer d extases, de parfums, de silence. Plus d^ttne foisj et toujours Taineiiient , Vbistoiire Ta pro* voqné i sortir de sa tallée. il a éonttmié de vivre avec l'enchanteresse, sans vouloir quitter ses. ombrages paci« fiques ; le monde entier a passé devant lui, et toutes les ^ace8< humaines Tonl visité à leur tour, sans que rien ait jamais pu rarraeher à son extase.
L'ascétisme a été le principe de la poésie de l'Inde et de l'Occident au' moyen âge, parce qu'il a été dans ces deux soeiétés un principe de civilisation. L'humanilë , à sa naissance, enlacée de toutes parts dans les liens de la nature extérieure, ne poit lui échapper qu'en la niant. C'est là un effort nécessaire de la liberté morale pour lénster à la tyrannie de l'univers tout entier. Avssi les hères de la haute Asie, an miliôUF de leurs vallées enchan-^ tées et de toutes les amorees des sens, sont des asoètes (fat combattent intérieurement oemlre le despotisme des choses extérieures . C'est dans leur âme que l'épopée place avec raison ses plus merveilleuses batailles. Ce sont eux qui fondent réellemeîit, avec le règne intime de Tftme H de la liberté morale, celui du genre humain. Comme les pères delà Thèbaïde, au temqpsdes séducticms de l'empire romain , ils ferment leurs yeux et leurs oreilles à tqul l'éclat , à tous les bruits du monde sensible ; ils entre*» tiennent, conservent, alimentent en eux-mêmes la eonsdence de l'humanité, menacée d'être étouffée, en naissant, sous les ravissements d'une sensualité exubérante. Les nacératîons prodigieuses de ee peuple de prêtres dans le jardin de l'Asie, qu'est-ce autre chose qu'une protestation de la pensée pour rétablir J'équilibre entre 1^
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matière et respjritf C'est le pr^Inier combat duquel clépen'* dront tous les autres. L'homme sera-t-il le maître ou l'esclave de la. nature! Telle est la question posée à lori* gine de toute société; et plus la nature est puissante, plus la réaction .des hommes doit Tètre ; ce qui explique Tascétisme des brahmanes dans leur contrée enchantée, des pythagoriciens dans la Grande- Grèce, de l'Italie et de l'Espagne au inoyen âge. Les saints qui , à l'origine de la civilisation chrétienne, combattirent, comme l'hydre ou le Python renaissants, les instînets de la nature païenne, voilà les Hercules et les Tbésées de l'humanité moderne^
De nos jours, tout est changé. L'ascétisme a cessé d'être un principe dominant de civilisation et de poésie. Pourquoi cela? Parce que l'humanité a trouvé des forces danslalutte, que son indépendance est désormais conquise sur l'upiyers; que, loin d'avoir à redouter la tyrannie du monde extérieur, chaque jour elle le dompte et le plie à ses nombreux caprices; que la pensée détourne les fleuves, comble les vallées ; que la matière s'enfuit et disparaît devant le joug de l'esprit, que l'homme n'est plus enseigné par la sagesse du serpent ni par l'oiseau des aruspices, qu'enfin il ne craint plus d'être vaincu et retenu captif par la nature ; ce grand duel s'est terminé à son honneur. Qu'a-t-il besoin de lanierl ill' enchaîne àson char.
Il semble, au reste, que la société indienne n*ait jamais su être jeune, tant il entre de réflexions, de combinaisons, de calculs philosophiques, dans son premier poëme, où se mêlent d'ailleurs des sentiments qui ont du naître à des époques trèd éloignées les unes^ des autires. L'Iliade et l'Odyssée, avec tous les caractères d'ufi peuple nais-*
l'épopée indienne. 139
sant, siAnplicité, naïveté, ignorance des choses métaphysiques^ ont dû jaiUir rtme-et Tautre, presque spon* tanétnent et tout armées, du front de ]a Société grecque, tandis que Tépopée de Yalmiki résume déjà le génie d'un peuple qui a traversé toutes les^ phases, épuisé toutes les doctrines de la vie sociale : cosmogonie, genèse, traditions de l'enfance du monde qui attestent surtout Tenfance de TinteHigence humaine; souvenirs d'une lutte de deux races primitives, monuments de la formation du peuple indien, sentiments de mélancoHe, d'attendrissement, rêveries d'une société déjà rassasiée d'elle-même , écoles de phi«* losophie, scepticisme, ironie, sectes métaphysiques, royauté des logiciens, marques d'une religion et d'une civilisation au déclin ; tout cela rassemblé, mêlé, ordonné dans une même œuvre, comme les productions des diver* ses époques de la nature sont superposées dans les flancs d'une même montagne , depuis la roche primitive et la végétation antédiluvienne , conservée loin du jour dans les feuilles de l'ardoise, jusqurà la fleur nouvelle que vient de ronger dans la rosée l'insecte né du matin. Aussi , appliquant à ces poèmes la théorie que j'ai réfutée pour Homère, croirais-je volontiers qu'ils sont l'ouvrage, non d*un homme, mais de diverses générations qui ont accu** mule leurs pensées les unes sur les autres. Vous passez brusquement de l'époque du chaos à celle de la métà*^ physique, des hommes des bois à T école des sophistes. Dans le berceau de ce peuple est le livre de sa vieillesse, et vous diriez que sans enfance il est né dans réternité. Veut-on savoir ce que peut être le scepticisme antédiluvien dont je viens de parler? On sera étonné de voir combien il re?seinble à cpIuI *de notre temps :
199 DES BELIGIOV3 ÎKDtfiNirBS.
.. a Le roi dei logiciens s'adressa ainsi à Aanm pew réprouver : — Rama I que rintelligehce d'un ascète tel q[H^ toi i^e descende pas au niveau des imaginations vol*g^rres ! les livres sacrés ont été composés p^r des honrimes ndiroits afin de tromper les autres et de les induire à faire 4#s donations. Toute leur doctrine , la voiei : Offres des sAcri&cés , consumes-vous dans.les austérités religieusesi )e j^i^ne, la macération. Faites des dons au sacerdoce... Q rai r ne seras-tu donc jama:ic> sagel Oe qui se laisse (pupher et goûter par les sens .est seul digne de tes désirs. Tous les rqis tes prédécesseurs sont tombés spus la main d'airain de la mort. Nul n.e sait ce. qtt*ils sont devenus ni Q\k ils sont allés; on croit les voir partout où loi^ déàire qH'ils ^oiept ; cependant l'univers est plongé dsfis l'incer-? ti(ude. Il n'y a dans ce n^onde rien d'assuré , e(. ce monde fnê^e , où est-il ?
. n En en^ndant ces sentiments athées , lUma , semr t>lable àun éléphant furieux, répondit : — Je ne me s^us* trairai pas plus aux commandements de mon père qii'un cbpval dompta n'abandonne le char, pu qu'une épqusa obéissante ne délaisse son époux. Je ne serai pas plus ^anlé par ten paroles qu'une montagne ne peut l'être par le choc de l'ouragan. »
Sous les lianes des tropiques , le scepticisme ne parlet-i) pas ici la langue de Voltaire I L'étonnement , la colère de ce jeune éléphant furieux, blessé par l'étemel serpenti c'est le seul trait qui nous rejette dans une société antique. La société indienne n'est point encore familia-^ risée avec le .doute. Elle regûnbe violemment contre l'aiguillon. Mais quoi qu'elle fasse, le venin est entré au cœur de sa poésie) il n'en sortira plus. Etrange début
L'éPOPéE tNDtBNNE. ITI
pour un peuple; que le blasphème in^é à Thymnë encore vibrant de la création et le sceptreisme au sortir dtt ehàt)8 ! Cet épisode est le livre de Job de la Bible indienne. S*il est vrai cependant que la force virile consiste à së contenir^ se limiter, se maîtriser soi-mêtne, une secrète! faiblesse est cachée sous la puissance monstrueuse dea poëtes du G^ngë , et c'est là- pour eux le signe de Ted* fance. Comme ces jeunes éléphants enivrés dont l'image leur est si familière , ils traversent en s.e jouatit , dans leurâ sirjets, les forêts impénétrables, la création toui entière , et souvent Une liane suffit pour les embarrasse!' et les arrêter. Ils sont possédés de leur sujet bien plus qu'ils ne le possèdent ; errant à travers l'immensité , tou^^ jours un é{iisode.peut s'ajouter à l'épisode qui précède ; il n'est aucune raison tirée de la nature des choses pour poser un terme à leurs compositions. Le dénoûment n'en est vraiment possible que dans l'éternité. A l'égarct de leur style, il est ce que l'action est elle-même, aussi riche en rubis , en topazes , en pierreries , aussr plantu* reux que les flancs sacrés de IHimalaya ; par où ihi diffèrent surtout de nos poëmes du moyen âge , dans les-^ quels l'expression indigente ne suit Faction qu'à grand'peine^ ainsi qu*un serf suivait à pied son seigneur emporté par un cheval caparaçonné. Accoutumés au demi-jour de nos contrées^ nous sommes facilement éblouisl de ces trésors prodigués de la parole orientale. S'il était vrai pourtant que l'art dût être seulement ttne imitafioii de la nature^ ce style remplirait toutes les conditions de là perfection , puisqu'il est évidemment le reflet du hixe de la création Sous lé ciel de la haute Asie. Que peut- il donc y matt<iùer t Un choix fait par l'homme enite
les objets qu'il rencontre. Il n'est pas rare de trouver dans ces poëmes, pour un seul objet, jusqu'à cinquante comparaisons accumulées qui écrasent la vie sous le far*^ deau de l'image. L'homme est comme détrôné par la nature , et sa pensée tarie ou éclipsée par les rayons de ce soleil trop puissant , œil de Brahma 9 qui dévore ce qu'il contemple. L'expression , cependant , est quelquefois simple , nue , soudaine. Ce contraste vous saisit ; vous erriez depuis plusieurs jours au hasard dans une forêt inhabitée ; ses profondeurs ne résonnaient que des murmures de la nature vivante ; des fantômes sans voix , des reptiles ailés se dressaient confusément i travers les rameaux frissonnants ; l'horreur croissait. Soudain vous découvrez des pas dans cette solitude ; un cri s'élève près de là , le cri d'un homme semblable à vous !
Ici se retrouve la question posée en commençant : Quelle place occupera la poésie indienne dans l'histoire de l'art? Eclipsera-t*elle dans les esprits la poésie homérique? la remplacera-t-elle jamais? Nul monument, nul brin d'herbe pensant ne peut tenir lieu d'un autre , et ce serait une critique bien futile de se hâter de déprécier la Grèce par l'Asie, ou l'Asie par la Grèce. Il y a place, Dieu merci, dans la nature et dans Tintelligence de l'homme , pour tous les poëmes du passé comme pour tous ceux de l'avenir. Seulement la perspective danis l'histoire est changée. Le génie hellénique se rapproche de nous à mesure que dans l'éloignement nous apercevons le génie indien se lever au bout de Thorizon. Loin de détrôner le vieil Homère , ces monuments nouvellement révélés feront éclater encore par leur richesse même son art , sa simplicité , son habileté instinctive. Llnde
l'épopée indienne. 173
fera ressortir la Grèce; THimalaya encadrera l'Olympe. Dans Topinion du dernier siècle, L'auteur de l'Iliade passait pour un disciple aveugle de la nature seule. Peu s'en fallait qu'on ne le tînt pour oriental. Depuis qu'on peut le comparer à son frère du Gange , la précision de son desisin , la fermeté de ses formes, deviendront plus inani-. festeis pour tous. Il rentrera plus étroitement dans la famille des génies de l'Occident, ou du moins il apparaîtra comme le «médiateur souverain entre l'Occident et rOrient : colosse de Rhodes qui s'appuie sur les deux rives. Si Ton demande, en outre, quelle sera l'influence directe de cette renaissance orieatale, il est évident qu'ellB entrera pour quelque chose dans les conceptions de Tave* nir, puisqu'une société tout entière ne sort pas du tombeau sans agir d'une manière quelconque sur les imagi*nations humaines. Il est vrai que le génie indien ne sera dans aucun cas pris pour modèle , son caractère ^tant de n'avoir ni règle fixe , ni loi irrévocable. Mais, sans deve* nir un code littéraire, il grossit la tradition universelle. Toutes les fois que les modernes s'emparent d'une donnée grecque pour la traiter à leur tour, ils ont à lutter coi^tre une œuvre parfaite, laquelle ne laisse presque rien à ajouter ni à retrancher. Où est la main qui peut refaire le marbre sculpté dans Athènes! Tout au contraire, la poésie de l'Inde est une mine de Golconde , où l'or, les métauxprécieux , les pierreries, sont souvent mêlés avec des éléments encore bruts. De ces masses confuses l'Occident pourra dégager (et il l'a fait déjà), non dés formes, mais des couleurs, des traditions, des images qu'il animera de sa vie, un métal nouveau pour rempKr )e moule de.^a pensée.
m DES. KEtXOlONS INDIENNES.
Car Tespril de l'homme est aujourd'hui partout pré^ sent sur la terre; son berceau de la Troade et du Latium ne suffit plus à ses rêves ; et pour exprimer sa pensée telle que lé Christianisme la agrandie , ce n'est pas trop de toutes les formes, voix, accords, parfums que ce globe peut produire en chacun de ses climats. Le temps est passé où , l'industrie s'iâolaiit dans les frontières^ de chaque Etat , le commerce des choses se bornait à un échange difficile dans le sein d- un même royaume. Les productions de toutes les contrées sont rassemblées dans lé grand festin de la société modei'ne ; et lorsque la miitiëre est ainsi transportée, échangée d'une zone à utie autre, qui voudrait que la pensée restât seule stagnante dons un point de l'espace . et que chaque poésie Téeut et mourût sans contitct sur la glèbe où elle a pris naissance] Il n'y a plus deiierf de la glèbe dans la vie réelle ; il ne peut plus y en avoir dans le monde idéal; et c'est justice^ quand le corps ^t affranchi , que l'esprit lèsôit à sa nia* nière, habitant de toute la terre , contemporain de tout le passé.
Non , non , ne crsiignons pas de paraître trop infatués en nous attribuant pour patrie ce globe en son entier, et osons fièrement embrasser sans partage, du levant air cduçhaht et d'un pôle à l'autre pdle, tout ce grain dé sable, dansl'infini. Il semblait illimité dans l'antiquité, parce qu'il était inconnu. Depuis qu'il à été mesuré « tout son prix est tombé. Que faut-il désormais pour le franchir en un moment? Il n'est phis besoin pour cela d'être un habitant de rOl^mpe. Dans la. vie la plus obscure, le cceur le plus, enchaîné le traverse plus vite, sur l'aile du Christianisme, que ne faisaient autrefois les dieux d'Homère.
LE PANTHJÊISMB INMBN. 179
DU PANTHÉISME INDIEN DANS SES RAPPORTS AVEC L'IN- STITUTION DE LA FAMILLE ET DES CASTES.
- Une société faite entièrement à Tinaage. du panthéisme est| pour rOccidentj un monstre-dans^T organisation cin vile ; on le croirait ionpo^sible , s il n'avait existé. Que peut faire un homme $ un peuple enveloppé de tous cqtés par une divinité qu il. toucbe.de ses mains, qu'il voit de ses yeuX) qu'il entend^ sent, goûte en toutes choses! Evidemment sous le joug de cette idée , il faut qu il de« inenre immobile \ il n'ose pas tuer un insecte (/) parce que le dieu est caché sous l'éphémère. Pourquoi agir? pourquoi changer? il ne reste qu'à s'ab$tenir. Si le peuple in->^. dien n'est lui-même que rÉternel incarné dans la société humaine , pourquoi lutter, pourquoi combattre , pourquoi substituer une volonté privée , tumultueuse , à celle de l'être souverain qui vit dans le cœur de l'État? Loin de songer à s'imposer au reste du monde , ou à dépasser ses frontières, c'est à peine si cette société se résoudra à les défendre ; elle sera conquise aussitôt que connue. L'Inde, subjuguée d'abord par Cynis , est enlevée aux Persan& par Alexandre, aux successeurs d'Alexandre parles Par* thés, aux Parthes par les Tartares , aux Tartares par les mahométanSf aux mahométanspar les chrétiens; matière patiente dans la main de son dieu, sa condition naturelle est de ne s'appartenir jamais.
(*) « Tuer un insecte, un ver ou un oiseau, est une faute qui cause ]a $ouiIkire. » Lofs de Manou, liv. u, st. 10.
176 DBS RELIGIONS INDIENNES.
Une seconde conséquence qui dépend de la première , c est qu aucun nom d'homme ne surgit avec éclat dans te passé de ce peuple ; la famille est absorbée par son chef, le chef par la caste, la caste par le dieu. Tout se perd , tout s'engloutit dans cette immensité. Alexandre luimême n*a pu laisser une empreinte sur cet océan humain; et lorsque vous vous familiarisez avec cet étrange système, il semble que vous entriez dans le règne de l'éternité , où il n'y a plus ni jour, ni ;iuit , ni soir, ni matin , ni changement, ni succession. Ce qui a permis dedistin* guer ailleurs les périodes de l'histoire, ce ne sont pas tant les révolutions des époques que la variété, l'importance des individus dans lesquels ces changements- se personnifient. Que l'on imagine , au contraire , un peuple chez lequel la personne disparaisse entièrement devant l'Etat ; il est évident que les individus , les générations même ne pourront se distinguer à la distance de quelques siècles, que la route des temps ne sera plus marquée , ni divisée même par des tombeaux ; qu'à proprement parler, il ne restera que l'idée des castes , lesquelles étant aujourd'hui ce qu'elles étaient hier, le siècle dernier, et ainsi de suite, en remontant à Tinfini, il n'y aura point d'histoire d'iin peuple semblable , non plus que des bananiers' de ses vallées ou des flots de l'océan Pacifique. Société sans individus, elle vit, elle respire, elle ne peut se mouvoir; elle est à l'homme moderne ce que le règne végétal est au règne animal , le cr}rptogame au ver de terre.
Si , dans l'Occident , tous les souvenirs de l'antiquité païenne étaient abolis , et qu'il ne restât que le tableau des institutions du moyen âge , on serait forcé , par le seul spectacle d'une société partagée en maîtres et en ser*
LE PANTHémUE IN1MEN. 177
viteurs , en nobles et en serfs , de supposer des guerres , des invasions , des révolutions , 'd*on serait peu à peu sorti le monde modei^ne; et sans connaître les noms d'Athènes et de Rome, on heurterait partout leurs débris: Cette suppo^tîon, appliquée à la société indienne, devient la réalité. Ce peuple n'a point d'histoire^ il est vrai, mais sa constitution porte les traces de tous les boulevenements antérieure , et son passé se rencontre tout entier dans ses lois.
Le caractère "dominant de cette première constitution de Thumanité orientale est d'avoir été octroyée par Dieu même (^). La loi est d'institution divine; elle a été rêvélée comme celle du Sinaï , non , il est vrai , au milieu des éclats du tonnerre , sur les flimca de la montagne ébran* lée , mais dans le silence d'une contemplation ascétique ; car elle tombe ncHichalamment des lèvres à demi assoupies de l'Eternel , et la religion indienne conserve dans la Genèse de l'humanité la même douceur indolente que dans la Genèse du monde matériel. Des vieillards s'approchent d*un anachorète qui vit plongé dans. la méditation. Au nom des hommes nouveau-nés , ils le conjurent de leur enseigner la loi, l'institution sociale; Termite cède à leurs prières ; il leur révèle les commandements de l'Être suprême; après quoi, il déclare qu'il est lui-même cet être incamé sous la figure du sage Manou ; d'où il résulte que le dieu de l'Inde est aussi son Moïse ; et de ce panthéisme si naïvement inscrit dans la loi , je vois déjà sortir les traits principaux de la société orientale.
En effet, si l'on ne s'arrête qu'aux apparences , on est frappé de la mansuétude de ces tables de la loi indienne.
(') Lots de Manou, H V i.
IT3 DES RBfilGIONS mi5IEKNGi&.
Parents les uns des autres , tous lés êt^es antitiés et in à-'' niraés sont respectés comme autant de nnembres de \A grande fanfiiUe de Dieu. La vie d'un oiâeau, celle d*utie^ antilope, d'un cheval, sont estimées suivantlé rang que ces êtres occupent dans la hiérarchie universelle.; fouler' le gazon , froisser lés rameaux des bois , est un sacrilège qu'il faut expier pa^ le jeûtie , puisque les choses ont uti droit indépendant des personnes. D'autre part, les femmes sont protégées au même titre que les fleurs du chemin, les lianes-, les gazelles des forêts , la rosée du matin , et toutes les ehoses splendides de la création. Leur condition est, sinon efficacement relevée, du moins ornée , fêtée par la loi ^ qui leur fait de la grâce une obligation civile : « Que les noms des femmes soient agréables, doux, r harniomeux, faits pour l'imaginiition , de. bon augure , p terminés en longues voyelles , et semblables à des pam rôles de bénédiction: » Elles ont, en quelque sorte, un droit poétique ^ quoique , dans la réalité , leur existence ftoit étouiTéè par la polygamie. Car si dans l'Occident Tiinion du Christ et de son Église, une, indivisible, est kl figure spirituelle , le principe du mariage chrétien , atx eoiitraire , en Orient ., l'union multiple du dieu et de la nature , l€É épousailles inntimbrableâ et toutes légitimes de Brahma ^ sont la figure et le principe religieux du ma* riage orientàL L'Indien peut épouser toutes les castes régâiâ?ées dont se compose l'Etat , de même que le dieu a épousé chacune dès formes animales, végétales ' otl brutes dont se compose la hiérarchie de l'univers. Yoil&r le fondeRKot. sacré de là polygamie , qui n'est rien que le princif^edù panthéisme appliqiié à Tinstitution de la famille; et si l'on suit cette idée, on trouve encore que
dam ce iftftrifige du diett et àé la natave lé firsimer îest tout , et. l^. resta n'est qu'appàvence , fiction , néant : iao^e de cette tmie fràilie orientale dans laquelle le ^f absppbeenlui tous les droits,*loute eaûstence, puiequa U mère et les enfants (^), étant ses premiei» esclatesj sçnt un véritable néant devant lui.
A un point de vue plus gâiéral , oii peut di«e ^qnie dana^ KuiatitutiDn de la famiUa. sj:>it divine , anit bwnainev VPriektt n*a cojenu, c^l^cé, inauguré quja^ la règne do Père. Seul , le pèfe y est complé pour quelque ehaaè sus la t^rre ^t dai^s le eiel ^ le jTéh^vah de l^nci^nne alliance,' sai^s ppstérité , sai^s compagnon ,. f^nne )ui-n)ême' toute sft p%r«nté ; spp 61^ es| encore absorbé» confondu dajis sa splende^ir , il e^t; laal di^nai^lcYf , possei^eurda palrw im^ine Gél^l^; etc-^st fuissi le pafiH^^èf e du pè^e dans la lîmjlle huinaip^ de l'antiquité : i) a s^l )a i^aitude de la vie sociale , n'y ayant , pour ainsi dire , ni famteaSt ni enfants^ n^ais des eficlaves devant k H|aStr«r Àasû ë^t- ^ dans le sans' Ip plus ^tfict du droit cjue le fila^de rbemma vient ai| noonde avec le fils da Dieu dans la Qth-^ cl|e de Bethléen^. L§ .faniille saebèva sur la téPra oomipadans les cieux; I4 persanfie delà leinme» celle de Tenfant, sont inyiolableroent consacfées dai^s le abonde , ffk inêne tea^pa- que les personnes du Fils et de rSsprifc s'asseyent, dans les cieux , à côté du Père. La maiacM^ de l'homme se remplit en même temps que la maison de V^tecnel.
D'ailleurs, )a véritable famille en Asie, c'ftst.la caste,
(*) Une épouse, un fils et un esclave ne possèdent rien pa^* euxmêmes ; tout ce qu'ils acquièrent est la propriété de celui dont Ils dépendent. Lois de Manou, liv. viii, st. 41<).
190 DEI RfiLI'îiOlIt IMDIENN&S.
qui est aussi le irait particulier Avl droit oriental ; nul ne peut sertir 4e celle dans laquelle il est né ; chacune a ses rites et ses vertus particulières ('): ce qui suppose dans le même état plusieurs sociétés établies , assises Tune sur Tautre. D'où a pu naître un si étonnant accord de la faî« blesse et de la force t Pourquoi, dans ce premier n^onu* ment de Vînégalité des conditions, les hommes se sont-ils naturellement superposés les uns sur les autres, comme des couches d'une argile inerte f Pourquoi ceux qui sont au plus bas de Téchelle ont-ils accepté le fardeauf Comment le fils, dès l'origine, a-t-il hérité , sans murmurer , delà sujétion du pèref Pourquoi ce sceau de servitude imprimé sur lejs uns f pourquoi cette marque de domina** tion inaliénable qui couronne les autres ! Un principe in* contesté par tous a pu seul donner la sanction à un ordre de choses si extraordinaire. C'est ce principe que je veux rechercher.
Lorsque les écrivains du dix-huitième siècle ont tenté de remonter à la source de l'inégalité, ils se sont arrêtée à l'usurpation par la violence. Selon eux , la force matérielle a tout fait ; et voilà, au contraire , dans un monu«ment authentique de l'ancien droit , l'homme qui, dès l'origine, se démet devant Dieu ; le prêtre occupe le sommet de cette première organisation. C'est le droit di.in de la pensée proclamé dans la première charte du genre Immain.
Au-dessous de la classe des prêtres vient celle des guerriers. Qu'est-ce à dire! un peuple encore armé au milieu de la société, un peuple' qui continue de menacer du glaive les classes inférieures! Le fait de la conquête
(*) Lois de Manoti, ïiv. n, st. 23-5.
peut-il être indiqué plus clairement ? Seconde'Caùse d'inégalité sociale qui devait encore échapper en partie aux publicistes du siècle dernier ; ils étaient trop loin d'événements de ce genre pour en déduire leur théorie ; au lieu que les esprits de nos jonrs, par une raison opposée, sont peut-être trop disposés ar chercher dans la seule usurpation des races le principe des inégalités sociales.
Qu est-ce, en effet, que la conquête î Nous l'avons vue, au commenceoient de ce siècle, s'étaler sous des formes orientales. Interrogeotns-nous donc. Je suppose tir) peuple maître delui-mêi^e, c'est-à-dire, il a un territoire qu*il s'est approprié, avec lequel il ne fuit qu'un ntême corps ; il a des lois qui naissent tout ensemble de la nature de son génie et de celle de la contrée. Je n'examine pas si ces lois sont bonnes ou mauvaises, libres ou tyranniques,peu importe en ce moment ; il a des institutions , un gouvernement , et , si l'on veut, des tyrans qui lui sont propres^ Jusque-là tout est bien. Car enfin, tel qu*il est, il compte pour quelque chose dans le monde : c'est au moins une unité dans le nombre des peuples. Maintenant quelque chose de nouveau se passe ; un peuple étranger , d'une autre langue, d*un autre sang , d'une autre race , vient frapper en armes à ses frontières. Pourquoi, à cette nouvelle , un enthousiasme profond a - 1 - il saisi tous les hommes 1 pourquoi lés femmes envoient-elles., le front serein, à la frontière leurs frères, leurs fils, tout ce qu'elles ont de plus cher? Est-ce seulement pour se couvrir de leurs corps t est-ce seulement la crainte de la mort qui pousse tous ces hommes au combat ! Non ! il y a dans cet accord un pressentiment lointain, et le soin de l'avenir
tout entier se soulève en ce moment dans les cœurs. Je
163 DES HEtIGtONS INDIENNES.
poursuis. Le peup]^ oppose sa poitrine à ses envahisseurs^' il est vaincu ; c'est une de ces journées qui décident du sort. des États. Pourquoi,^ à cette nouvelle, labatdille estper-i duel un frémissement de mort, tel qu'il est impossi:ble de le décrire à qui ne l'a pas ressenti, s'empare-»t-il de tous ceux qui ont survécu? pourquoi les hommes de fer pleurent- ils 1 Sont-ce des larmes de peuri Croyez- vous qu'avec la journée perdue il n'y ait eu que des vies mortelles laissées sur le champ de bataille? Croyez- vous que Inconséquence s arrêtera à la prise des villes» à la dépré^ dation 4es champs? Ah ! les champs reverdissent plu^ beaux, les pierres se relèvent d'elles-mêmes ^ les inortsr ressuscitent dans la personne de leurs fils et de leurs des<« ceplants.. Rien de tout cela n'est irréparable ; mais le mal,, leyoici: c'est qu'en ce peuple, il n'y a.plus que la figure d'un peuple^ que, dépossédé de lui-même ^ il est devenu la propriété, le meuble, la chose d'un autre ; qu'il a perda ^aloi, son droit, sa vie sociale, sa perspnne morale, son rang dans le genre humain. Il y a encore des ombres sur la place publique, mais l'Etat est mort ; il n*y a plus de cité, il n y a plus qu'un sépulcre.
. Toutefois, en Occident, les peuples ressuscitent de.cea tojpbeaux : vaincus, ils ne sont pas absorbés ; envahis, ila ne. sont pas effacés du genre humain. Au contraire, en Orient, il n'est pas de Renaissance; le ressort social une fois brisé ne se redresse plus ; un peuple défait ^st un peu •. pie mort; d'un côté, il reste éternellement immobile sous les genoux du maître ; de l'autre , le vainqueur s'assied sur le cadavre de la nation prisonnière ; il la décapite so-; cialement, et la caste est formée. Au lieu d'un Etat, il reste un troupeau, d'hommes captifs dans les travaux mer^
cenàires. L'instinct même de la vie sociale disparaissant , l'accablement devient si profond , qu'ils oublient qu'ils àe sont jamais appartenu à eux-mêmes; la déchéance pèse non seulement sur leurs fils, mais sur tes fils de leurs fife, çt sur toute leur postérité. Avec l'intelligence, l'idiome s'altère; peu à peu ces fantômes de peuples, sans pensées , sans souvenirs, sans espérance, deviennent > pour ainsi dire, muets; leur iangue morte est l'héritage des dieux. Enchaînés les uns aux autres, ils ne peuvent s'allier légitimement : point de mariage entre eux dont il né naisse une postérité pire qu'eux-mêmes; en sorte que , loin de profiter au moins de l'immobilité qui est dans tout le reste, ils sont seuls entraînés à un progrès continu dans la déchéance et dans la mort sociale. Tel est le droit public de rOriént. L'Inde, la Perse, l'Egypte, sont assises sur des peuples terrassés, cariatides vivantes qui jamais ne rejettent le fardeau.
Il résulte de cela qu'établir que l'institution des casieri est née de la conquête, c'est reculer la question au lieu de la résoudre, si l'on ne montre en même temps pourquoi la conquête qui a pesé sur toute la terre n'a produit qu'en Asie ses pleines conséquences. Il faut, par la même raison , en dire autant du droit divin ; et toujours, soit que l'on s'attache à l'un ou à l'autre de ces systèmes, ou à tous les deux ensemble , il reste à expliquer, par un principe particulier à l'Orient, une organisation qui ne se trouve que là.
. Dans cette idée , s'il est vrai que la polygamie est , selon ce qui précède, le panthéisme institué dans la familje, je tiens pour certain qae la caste est le panthéisme institué dans l'État. La société orientale, formée à l'image
de son dieu , se compose comme lui de parties subordonnées les unes aux autres. La première caste , celle des prêtres, est née de sa bouche (*) ; la seconde, de ses bras; la troisième , de ses cuisses ; la dernière , au teint noir, est formée de ses pieds (2). Comme en s*incarnant dans le monde physique il est tombé de chute en chute dans les formes les plus infimes de la nature , il fallait, par analogie , qu'il se trouvât une échelle, un abîme de dégradations continues dans la Genèse sociale. En un mot , les parties de l'Etat sont éternellement, immuablement assujetties les unes aux autres, ainsi que les membres A'isibles de la divinité même ; et puisque la famille divine se corn* pose da trois personnes étrangères les unes aux autres, et pour ainsi dire de trois dieux ennemis, it y a aussi trois parties (3] principales et séparées dans la famille du genre humain : partout au sommet,, le sacerdoce; puis les classes militaires d'où sortent les rois. A l'égard de Tindustrie, qui a pour but de dompter la nature, il est évident quelle ne peut être qu*impie dans une société qui repose sur Tadoration des forces de Tunivers vivant ; d'où la conséquence que les commerçants doivent occuper le dernier rang de cette organisation, aux limites mêmes de la mort religieuse et civile. Au-dessous d'eux sont les classes des laboureurs, des artisans, qui, vivant dans une lutte perpétuelle avec cette même nature dont ils corrigent, répriment , asservissent la puissance , vivent par là même dans un état permanent de désobéissance , de révolte religieuse ; ce qui forme là pire espèce d'esclavage, puis-
(*] Lois deManou,liv. I, st. 31.
{*) Bliâgavata Purâna, éd. Çurnouf, p. 105.
(<) Lois de Manou, liv. i, st. 49.
qu'ils ne peuvent vivre sans travailler, ni travailler sans pêcher, ui pécher sans être rejétés hors de la loi civile. Labourer, n'est-ce pas déchirer le sein de la déesse (') ? Défricher les forêts , n'est-ce pas souiller sa verte chevelure (3] ! li suit encore de là que la doctrine, faisant elle-même partie du dieu, ne peut être conomuniquée qu'à ceux qui sont purs ; ce qui revient à dire que pour recevoir l'enseignement il faut déjà avoir la sainteté , et que les livres divins sont éternellement fermés à ceux auxquels ils manquent le plus (3). Cercle maudit qui aliène de Dieu tous ceux qui ne le possèdent pas par droit de naissance. Pour ôter l'espérance de la terre ^ il fallait commencer par lui interdire le ciel.
Par là on voit clairement où est le fondement de l'organisation des castes; il est évident qu'il tient au principe même des religions orientales ; et ces idées s'enchaînent si nécessairement, que pour réformer le^ inégalités sociales il eût fallu réformer la nature même du dieu, en proclamant son indivisibilité absolue ; de telle sorte que. Ton ne pouvait ni modifier les lois de la famille sans bouleversèr le dogme, ni changer le dogme sans changer la famille. L'histoire des religions antiques n'étant rien autre chose qu'un démembrement continu de la divinité première, il
(1) u Quelques personnes approuvent l'agriculture ; mais ce genre de vie est blâmé par les sages, puisque le bois armé d'un fer tranchant déchire la terre et les animaux qu'elle renferme. » Lois de Manou, Uv. x, st. 84.
(*) « Four avoir coupé des arbres'portant fruits, des cépées, des lianes, des plantes grimpantes, ou des plantes rampantes en fleur, on doit répéter cent prières du Rig-Veda. » Lois de Manou , Uv. ii, st. 142.
(*) Lois deManou, Uv. ii, st. 36.
en est résulté un démembrement tout semblable dans Tordre civil. Au commencement, à Tépoque patriarcale des Védas, la société est Une comme le dieu. Nulle trace d'inégalité d'origine; plus tard^ TÉtat se divise ; les castes se. multiplient, en même temps que les membres de l'unité souveraine ; et lorsque enfin les dieux inférieurs fourmillent de toutes parts, que l'Être semble lui-même se disiBOttdre et s'aliéner dans le ciel , je vois sur la terre presque autant de castes aliénées de l'État que d'industries et de familles.
Ce qui achève de confirmer cette idée, le voici : où le panthéisme a régné dans la loi, la caste a fait le fondement de l'ordre social ; où ce principe a manqué, elle nà pu s'établir, témoin la Chine! Cela est plus frappant encore à.l'égard des Hébreux ; car si la défaite d'une race suffisait pour consacrer la déchéance sociale, nul peuple n'eût été sitôt réduit en caste. Où n'a-t-il pas été conduit en captivité? en Egypte, en Chaldée, en Perse, partout on le rencontre les mains liées derrière le dos, flagellé par led guerriers et les sacerdoces d'Asie. Mais le vrai prodige dans l'histoire du peuple hébreu , c'est qu'on ait réduit son corps en esclavage et non pas son esprit. Il est resté un, indivisible, insoumis, comme son Dieu. Dans l'ordre civil , il n'a été absorbé par aucune des sociétés qui l'ont rvaincu , parce que dans l'ordre religieux son culte n'est devenu le complément d'aucun autre. Sa personnalité , son individualité a été sauvée avec celle de Jébovah ; soas eette cuirasse divine, il a résisté, même dans l'esclavage, à tout le poids de l'Orient; et lorsqu'il a été le maître, il ïi'a point établi dane son sein , sauf la tribu des Lévites, )es inégalité sociales qui partout ailleurs étaient flagrantes,
Une égalité sublime éclate entre les Hébreux , qui n'ont entre eux que Jéhorah pour terme de comparaison. D'un côté l'Eternel, de l'autre le peuple hébreu, voilà les deux pouvoirs politiques de la grande charte de Judée. N'estce pas au sortir de la charrue que Saiil monte au trône? David n a-t-il pas été berger! Les prophètes ne naîssaient'ils pas souvent de la dernière classe du peuple? Amos n'appartenait-il pas à la condition la plus pauvre,qui partout ailleurs en Asie avait moins dé prix qu'urt insecte? Egalité de tous les membres de la cité temporelle devant le roi deâ cieux, voilà la constitution" d'où devait sortir la religion universelle. Comment le Christ aurait-il surgi du milieu des castes de VInde, dé la Perse et de l'Egypte? Le Dieu de l'Egalité ne pouvait naître qu'au milieu des tribus, des familles de la Palestine, déjà nivelées sous la loi dii Très-Haut. Ce qui n'était vrai que pour le peuplé hébreu , le Christ Ta étendu à la terre entière ; par lui chaque homme est devenu habitant de là grande Sion .
En Occident, aussi longtemps que le panthéisme fait l'aine des' religions grecques, on aperçoit des débris dé caste. Cependant un grand changement est survenu. La caste sacerdotale a disparu avec le droit divin. D'ailleurs l'homme, épris de lui-même, ne songe plus à épargner la nature : il ne craint plus d'enfoncer la charrue dans la j>oilriné de la Cybèlé; T agriculture et l'industrie se soni relevées de Tanathème. Puis, bientôt, les dieux olympiens formant une seule famille née du même père souve*rain, ont, pour ainsi dire, une valeur égale les uns aux autres. Et ce système religieux, réfléchi dans l'Etat, produit d'abord, avec le sentiment de parenté, la phrq-f
trie (i), c est-à"dire, la confrérie ou famille politique, qui est la base de la démocratie grecque. L'homme, toujours hors de lui-même» s'étale au grand jour de la place publique, comme le dieu sur les gradins des monts. Les douze olympiens d'Homère, siégeant sur les sommets, discutant, à la face de l'.univers, les décrets de la politi* que céleste, sont le premier aréopage ; sur le plan de cette société divine se forme la société politique dont Périclès est le Jupiter.
Tout au contraire, les dieux italiens , romains , sont, en quelque manière , isolés de la vie universelle. Us ne régnent pas sur les cimes inhabitées au milieu de la nature seule. Leur originalité native, c*est d'être des pénates, captifs dans l'intérieur de la cité ou de la maison. Divisés en couples légitimes , ces époux célestes qui jamais ne se mésallient , qui naissent et meurent ensem" ble (^, sans divorce , voilà la consécration du mariage indissoluble dans l'ancienne société romaine. Chaque fa* mille a dans l'intérieur de la maison ses rites (3), son sa* cerdoce, son culte personnel, son Jupiter gardien \f), qui, aidé du chien , veille au seuil du domicile ; c'est-à-dire que les divinités incommunicables sont devenues une sorte de blason ou d'armoiries célestes appendues au foyer d'une société aristocratique ; et comme le pauvre aussi bien que le riche a son olympe recelé sous son toit, c*est le culte privé qui sera le premier fondement du droit privé.
(*) V. Platner, Beitrœge zur Kenntniss des attiscben Rechts, c. vi, Gans. das Erbrècht, t I, p. 327.
(*) Varro, De ling. lat/ iv, 17. — Amobe , Adv. gentes, iii, 105.
(*) Ut cum aruspex |)r8ecipit ut suo (|ui8<|ue ritu sacrificium faciat. Varro, De ling. lat. vi, 79.
' (*) Jupiter Custos.
DU PANTHECSMË INDIEN. 189
Ennobli à ses propres yeux par ses lares domestiques , jamais le plébéien romain ne tombera a,u rang du soudra de rinde. Tant que ces humbles génies, couronnés de romarin et de violettes (*), rient à son foyer, il sent qu'il est lui-même quelque chose dans le monde des esprits. Il 8*agite , il se relève , il lutte, dans T^nceinte des lois, sans se révolter, ni se résigner. II ne commence à désespérer (*) de la justice sociale que lorsque Catilina lavertit quil n'y a plus pour lui de lare familier ; car ce ne sont pas les dieux de marbre, mais les petits dieux d'argile, qui sauvaient, dans Rome, la dignité humaine. Assis près de l'âtre du pauvre, ces pénates grossiers, mais immortels, maintenaient éternellement vivants, éternellement imprescriptibles, les droits de la personne, et seuls ils empêchaient U caste de s'établir. C'est dans leur as*sistance , leur sympathie , leur fidélité éprouvée, que le misérable puisait sa force ; et tel qui rentrait désespéré des mépris du sénat, retrouvait à la vue du patron de ses pères le sentiment de son droit. Toute la puissance du patricien ira échouer contre ces divinités de plâtre; comme il ne peut briser ce génie de l'individu, de la famille, il lui sera également impossible de ramener l'organisation orientale. D'autre part, le plébéien, pour triompher, n'avait besoin que de rencontrer un point d'appui dans le monde divin. Il vient de le trouver, et cela suffit pour tout changer ; de ce moment même, l'usurpation de la puissance militaire et de la puis-
(*) Hic Rostrum placabo Jovem, laribusque paternis Thura dabo, atqueomnes violœjactabo colores.
(Juvénal, sat. xii, v. 89.) (*) Nobislarem familiarem nusquatn ullumesse.Sailuste, Catil.,