‹ Le génie des religionsChapitre 30 sur 75 · UNE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FILLE

Ecoute ! écoute ! la forêt aussi gémit quand l'heure de la séparation approche ; la gazelle refuse l'herbe qui a été cueillie pour elle ; les paons ne s^'ébattent plus dans les prairies ; les plantes dans les bois laissent tomber à terre

leurs feuilles pâlissantes : leur parfum et leur beauté sont passés.

SACOUNTALA

V O mon père ! laissez-moi parler encore à cette fleur da madhavi que je nommais ma sœur, et dont les touffes rougissantes brillent comme nne flamme dans les bois.

LE BRAHMANE

Mon enfant, je connais ton amour pour cette plante.

SAÇOUNTALA.

O la plus belle des plantes ! reçois mes embrassements; que tes lianes en m'enlaçant me rendent mes caresses! Pe ce jour, et malgré l'absence, je serai toujours à toi. mon père ! aie soin de cette plante comme de moimême !

LE BRAHMANE

Je marierai ta plante chérie avec son fiancé , l'arbre d*amra, qui répand son parfum autour d'elle. Prends courage , ô ma fille ! poursuis ton voyage.

SACOUNTALA

Ah ! qui a saisi le pan de ma robe , et qui me retient encore ?

LE BRAHMANE

C'est le petit du chevreuil , sur les lèvres duquel tuas si souvent appliqué le baume sacré , quand il avait été

blessé par les aiguillons pénétrants du gazon ; c'est celui que tu as si souvent nourri dans ta main des graines du syamaka. Il ne veut pas quitter les traces de sa bienfaitrice.

SACOUNTALA

Pourquoi pleures-tu , douce créature , pour moi , quî dois quitter notre asile commun? Comme j'ai pris soin dé toi (car tu perdis ta mère peu après ta naissance) , de même celui qui m'a servi de père te donnera ta nourriture. Retire-toi , va ; il faut nous séparer.

( JE lie embrasse son père,)

Arrachée du sein de mon père, comme le jeune arbre de tamala du sol des monts Himalaya, comment pourraije croître sur un sol étr^ger ?»

Où trouver ailleurs ce cri des choses , ce dialogue de rhomrne et de la nature muettel Dans les pièces indiennes, imbues encore du panthéisme des Védas, les bois, les fleurs, les sentiers, ne sont pas seulement des objets inanimés, ils ont une âme, une voix, une parole, et Sacountala apparaît au milieu de tout ce cort^e comme I9 reine des fleurs. Quelques vers d'Homère, quelques accents de Philoctète en quittant sa grotte, rappellent chez les Grecs un sentiment pareil ; mais combien moins vif, moins intime, moins enraciné! Pour que Thomme soit ainm d'intelligence avec la nature, il fia^t que ses jou^s se soient écoulés dans le même lieu, et qu'il ait eu^-le tempà de prendre racine à l'endroit où il est né. Le peuple indien, qui n'a jamais quitté ses vallées^ doit avoir nourri plus qu'aucun autre cette sympathie native avec le sol. Chaque individu végète immobile dans sa caste, à l'endroit où il a commencé à respirer ^ la société, la famille, toujours immuables , y sont une sorte de végétation morale. De là, l'homme a en partie les instincts de la plante, et il était naturel que le cri de l'homme arraché du sol re-

tentit surtout dans la poésie indienne. Chez les peuples modernes, chaque homme atrop.souvent quitté son asile natal, pour que les liens de parenté entre la nature et lui aient eu le temps de se former ; trop de fois son cœur s'est promené d'objet en objet, sans pouvoir s'enraciner nulle part. La nature ne crie plus sous nos pas quand nous nous en séparons; chacun de nous, errant loin du toit de ses pères, est devenu plus ou moins cosmopolite. Il n'est plus retenu par les tendres lianes qui entouraient ses premiers pas ; et pour le plus grand nombre d'entre nous, notre tombeau doit ignorer notre berceau.

Quoique le théâtre indien compte un grand nombre de pièces de genres différents, politiques, métaphysiques, satiriques, Sacountala est celle qui en reproduit le plus fidèlement le caractère sous Jes formes les plus nobles. En effet, le'personnage principal du théâtre indien, celui qui devait le mieux représenter le caractère de la contrée, ne pouvait pas être un autre Agamemnon, déjà chargé de tout le fardeau de l'histoire ; ni un Hamtet, ni un Faust, tous deux plongés dans la mélancolie ténébreuse du moyen âge; ce ne devait pas être un héros entraîné à la conquête d'une autre llion, ni un docteur qui méditât sur les temps écoulés et la vieillesse du monde. Ce devait être une jeune fille oubliée dans le fond d'une forêt primitive, et dont tous les instincts, sont ceux des fleurs qui ont parfumé son berceau. Des prêtres , au fond des forêts vierges^ l'instruisent dans le culte de la nature ; elle vit dans la huttte d'un brahmane; elle arrose le gazon des sacrifices ; elle a la douceur et la grâce des gazelles qu'elle nourrit de sa main ; elle repose languissammeiit à l'ombre du tamala, loin de tous les bruits du monde. N'est-ce pas

là, encore une fois, tout le caractère et toute Thistoire de la race indienne? J'ajoute que, malgré la polygamiç qui est au fond de ces mœurs, les sentiments qui donnent la vie à cette pièce ont une douceur presque chrétienne. Le polythéisme grec ou' romain ne f^uî-nit aucun exemple de ces sentiments , qui semblent être n'es de l'esprit de rÉvangHe, porté, par on ne sait quel aquilon mystérieux, j^squB dans le fond des- savanes indiennes. Sacduntala est une sœur égarée de ce grand chœur de femmes chrétiennes rassemblées par les poètes : Françoise de Rimîni, Juliette, Atala. Mais celle qui lui ressemble le plus est Virginie : le même climat leur a donné à Tune et à Tau- Ire le même air. Imaginez la fiancée de Paul abandonnée peu après sa naissance, et qui aurait gardé l'empreinte du baptême, dans l'ermitage des brahmanes.

Cependant, il faut l'avouer, de drame en Orient n'est encore qu'ébauché. La tragédie n'y est pas sérieuse, parce que l'homme, resté fidèle au Dieu des ancêtres, n'est pas encore livré au glaive de l'esprit. Comme il n'a qu'une apparence de liberté, il n*a que l'apparence de la lutte ; son coeur , loin d'être véritablement divisé, ni aliéné de lui-même , se sent en sûreté dans "la main de Dieu, et l'orage ne peut s'y emparer de lui ; il joue avec la douleur comme Sacountala avec l'aiguillon de l'abeille amoureuse. La terre, en paix avec le ciel, exhale par toutes ses voix l'hymne, le cantique, l'harmonie'; mais la tragédie n'est pas née : elle éclatera dans l'intelligence et dans le cœur de l'homme, avec le génie de l'examen, avec la révolte intérieure, le doute, la curiosité de l'amour déjà rassasié. Pour tout cela, il faut attendre la Grèce.

â06 DES RELIOION6 tNDI^mES.

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