LA PHILOSOPHIE. LE BOUDDHISME
nel des steppes ? A peine né , ce fils du néant se dérobe à sa mëre^ qui se désole. de ne pouvoir seulement le saisir; sans toucher la terre, il s'enfuit ; il sort de la tente: emporté par l'éléphant bleu, il disparaît, il atteint, il tra* verse les dernières limites de Thorizon ; il s'élance dans les steppes célestes où. rien n'odste. C'est de là qu'il do-^ mine , éternellement invisible , éternellement impassible, les cieux mongols , que régissent à sa place des dieu^ mortels aux ailes d'oiseaux de proie. Tous , attendant une Providence , habitent parmi les monceaux de pierres qu* enjtassent mystérieusement les devins , les pèlerins, à l'extrémité des déserts ; et les cieux du Thibet , éterneltement vides , pèsent au loin âur des empires aussi videa que leur divinité.
Si maintenant on cherche quelles ont dû êlre les conséquences sociales de. Ce dogme nouveau ,- on trouve d'abord que le Bouddhisme est-, à quelques égards, l'opposé du panthéisme, puisque son dieu, loin d'être mêlé à l'univers , est , pour ainsi parler, absent de tout le créé (')• Dans la trinitédes Brahmanes, les troispersonnes com^ posaient une espèce de polythéisme. Trois dieux, ou plutôt trois religions , d'origine diverse , ennemies les unes des autres , éternisaient l'idée de la différence essentielle des castes dans l'Etat. Au contraire , dans la religion nouvelle , le premier' membre de la triade de Bouddha a seul une valeur réelle , ce qui détruit dans le vif la racine même du polythéisme ; et cette ,unité de Dieu ainsi pro-
dans les dix contrées , tradition, héroïque du Mongol. Sehmidt, p. 5, 8, 14.
{^) Schmidt , Mémoires de VAcadéiiMede Saint^Pétersbourjf; , p. 117, 222, 259» — Creuzer's Symboiik, 1, 558.
214 DES RBLIGIONfi INDIENNES.
clamée dans le dogme a poar conséquence immédiate l'idée de Tunité du genre humain, laquelle entraîne l'abo^ litjon des castes. Cette conséquence a été en effet déduite par le Bouddhisme avec une intrépidité- de logique qui semble n'appartenir qu*à TOccident ('). Le christianisnne lui-7nême , dans sa charité la plus pure , n*a pas proclamé plus irrévocablement l'égalité* de tous les hommes. Le génie oriental veut la faire toucher du doigt. <« La distinction des races , dit un de ces abolùiannistes de la haute Asie^ est marquée par celle de l'organisation : ainsi le pied de l'élégant est autre que celui du cheval , le pied du tigre est autre que ccflui du taureau ; mais jamais je n'ouïs dire que le pied d'un soudra différât de celui d'un brahmane. De même, en ce qui regarde les oî* seaux , on distingue l'aigle , Tépervier, la tourterelle j le ][)erroquet v par le plumage . le vol , la couleur, le bec ; mais prêtres, guerriers , laboureurs , artisans ,. sont sem- Uables par la obatr, par la peau , par le sang , p«r la figure , par les os : tous les hommes , pareils au dedans et au dehors, ne sont assurément qu'une seule caiste (>). •• Sans presque changer de mots , c'est le raisonnement que Shakspeare place dans la bouche du juif du moyen âge.
'Telle est Ut théorie. Mais de ce spiritualisme né do dernier effort de l'homme pour douter, que pouvait-il sor*^ tir en réalité , -si ce n'est une morale négative et une société, pour ainsi dire toujours occupée à se dissoudre elle-
(^) A disputation respecting cast by a Buddhlst.Hodgson» Transactions, m, 161-168^ (*) Hodgfont Transactions, ii, 266. — Scfamidt, p« 202. — W. v. . Humboldt, Ueber die Kawi-Spraehe auf der Insel Java, 79-82.
LA ^fOLÛSQPttlE. t£ fiOUDDffîSME. 215
loêmet En effet, puisque le dogme exige l'abolition de toute personnalilé privée ou collective , cette croyance livrée à elle-ioême conduit d'abord à la réprobation des idées de Dation , de peuple, d'Etat, de gouvernement (^), tout devant disparaître et s'ensevelir dans le détachement des mœurs cénobitiques ; aussi le monastère est-il la vér ritable cité du Bouddhiâme. Le vrai («"oyant n'a de patrie que le couvent; et comme totiit ce qui rappelle un droit individuel est contraire a l'esprit de sa rdigion , il s'ensuit encore qu.'il ne doit rien posséder en propre. Le boud^ dhiste , de sa nature même , appartient ^x ordres mendiants. De plus , si toute Alliance est fausse , excepté avec l'invisible » voilà le mariage également condamné ; dans cette exagération de l' idéalisme, chaque referme dépassant son but au point de la rendre iaipossiUie , la polygamie ^e <:orrige par le célibal f ) ^ la propriété par l'aumône 9 le pis est tgie]^ conséquence rigoureuse du dognjie se ré^ut dans l'e^jtinctioii absolue de l'humanité et de la natture. .
On reste dailkiurs^ confondu en voyant eottiment, à tri^vers toutes les différences de temps et de lieu , la même empreinte spirituelle a produit , dans le catholicisme du moyen âge et dans le bouddhisme de la haute A^e , des institutions , des mœurs , des singularités si parfaitement semblables, qu'on crmraitJ 'Orient et l'Occident plagiaires l'un de l'autre. Dans les légendes des bouddhistes deCeylan (^), comme dans les chroniques des monastères de Citeaux et de Saint-Gall , ce ne sont que
(*) Schmidt, Mémoires, p. 351.
(•) Schmidt, p. 258.
^>) The Mahawanso, Tumour. vol. I. p. 14, 17, 35, 75, 193.
216 DES RELIGIONS iKDIENNfit.
fondations de couvents d*hommes^ou de femmes, missions, chez les peuples étrangers, pèlerinages, bénédictions de reliques, indulgences, prédications, conciles œcuméniques pour combattre les schismes, extirper Thérésie, maintenir Torthodoxie. Le monument d'architecture qui appartient en -propre à cette religion est même un reliquaire colossal ; temple sans issue,, fermé à tout le monde visible , architecture impénétrable (*) , qui entasse des monceaux de rochers, élève et clôt des pyramides pour conserver et cacher à tous des yeux un pan de la robe , UR anneau de la chevelure du dieu incarné, comme Saint- Jean de Latran abrite dans Rome les restes de la croix du Calvaire. Que reste-t-il à ajouter, si au sommet de cette organisation monastique se retrouve une véritable papaiité , avec cette grande différence cependant, que lé chef de la hiérarchie n'est pas le vicaire de Dieu, mais Dieu lùi-mênoe, toujours présent , toujours incarné au imlieu de son peuple, dont l'histoire est ainsi un Evangile éternel ? Le Christ des Mongols et des Thibétains vit , meurt, renaît dans une suite d'incarnations proclamées* par le conclave asiatique. Des plateaux élevés duThibet, il régit le haut Orient, comme le pape, du balcon de Saint-Pierre, régit la ville et le monde. Pendant qu'en Occident l'extrême ambition du pâtre est de s'appeler un jour Grégoire VU , Sixte-Quint, l'ambition de l'Oriental a de plus hautes visées : il aspire , par la sainteté, à devenir le dieu lui-même (Bouddha) , silencieusement assis au sommet des monts,' sur le trône spirituel de l'Asie.
(*) Ueber die Kawi-Sprache auf der Insel Java. Will. v. Humboldt. p. 143-170. — Conf. Clein. Alex. Strom , lib. i, p. 305.
Quoi qu'il en soit, si la société indienne a vécu , c*est quelle a eii la conscience profonde de l'Être, même après avoir traversé le scepticisme. Mais cette idée , toute grande qu'elle est, substance et principe de toutes lea autres, ne suffit point à l'homme ; individualité , morale, Conscience, activité, liberté, où ks trouverons-nous? Ce n'est pas dans le génie indien , puisque, selon le Boud-, dhisme comme selon le Brahmanisme , l'inaction , le sommeil éternel , au sein de l'éternelle substance ,. voilà le bien, la porté du salut, la. vertu suprême. Il faut que le genre humain échappe à ce prodigieux enchantement ; il faut que /ce premier sommeil finisse, que le travail commence, que l'humanité , comme Sacountala , ait le courage de quitter l'asile de son enfance , pour marcher au-devant de Tavenir, son royal fiancé.