LA RÉVÉLATION PAR ^'ÉCRITURE
de là le respect pour tout caractère écrit dans une société qui semble uniquement occupée à écrire. Quelques uns pensent même que Tâme des morts survit dai)s leurs tablettes. Le sage écrit le soir le résumé de ses bonnes actions, et il les brille à sbn foyer ^ pour que les cieux en soient plus infailliblement instruits (i); le martyr écrit, en mourant, ^vecâon sang ; les esprits, les génies, dans le haut de Téther, écrivent éternellement la chronique des mondes. Sur la terre, le monarque écrit la préface des principaux ouvrages ; les princes en Corrigent la typographie; un scribe est, jour et nuit, attaché aux pas du souverain pour enregistrer chacune de ses actions , de ses paroles f car , par une nouvelle conséquence de l'institution primitive, l'histoire (^ est, non pas une œuvre individuelle, mais une véritable magistrature nationale ; et les annales par excellence portent le nom de quadriges^ comme si elleç traînaient avec elles toute la vie de Tempire. Ajoutez que la véritable originalité de la philosophie chinoise vient de la manière ingénieuse dont elle a subordonné , aux formules géométrique^ de la révélation, les mouvements les plus libres de la conscience humaine. Comme Malebranche accommodait sa philosophie acux versets de l'Évangile, Confucius a su calquer la sienne sur les figures des caractères sacrés. Par tout cela . il est aisé de concevoir que, dans un peuple où laf représentation de Tunivers frappe les esprits plus que Tunivers lui-même, là nature , descendue au second rang , sera plutôt observée qu adorée : le temple sera un observatoire. L'homme met son œuvre à la place
(*) Le Livre des récompenses et des peines, traduit par Stanislas Julien, 1835, p. 20, 34^ 40.
. («) Frérot, Mémoires de l'.Vcadémiedes inscrii'lions, t. XV, p. 504%
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de celle de Dieu; il se sépare de Tunivers. Sans entrer dans Tart, il s'égare dans l'artifice. Cette source de pensées religieuses que le spectacle de la nature, le besoin même d'y résister, éveillaient dans l'Inde, est nécessairement tarie pour la Chine, peuple enfant qui, la tête courbée prématurément sur là page où il épèle les lettres souveraines, a oublié la voûte des cieux et le reste du genre humain. La vie s'étant épuisée subitement , faute d un lien avec l'infini pour la renouveler, cette société , fondée sur le régime de la famille patriarcale en quelque sorte pétrifiée, stéréotypée,. est. tout ensemble, la plus jeune et la plus vieille que Ton puisse* se figurer; semblable à ces mammifères antédiluviens dont la nature a éternisé la forme au moment où elle leur ôtait la vie. Ce qui, dans l'histoire, est le trait distinctif de ce peuple, c'est que, dès le berceau, il a représenté le déisme, ou, pour mieux dire, le rationalisme en Orient. Son dieu sans figuré, sans voix , grand empereur du néant , est le ciel suprême, habitacle du vide, mais du vide sans profondeur , sans amour , sans haine. Il a l'unité ; et il est vrai que cela seul , conformément aux principes établis plus haut, entraîne pour conséquence l'égalité originelle des hommes : point de castes, peu de traces d'esclavage, hormis pour l'étranger, et même, jusqu'à un certain point, dans la famille, l'exclusion delà polygamie (^]; mais, d'autre part, ce Dieu est sans vie, sans personnalité, sans âme. Au milieu de tant de paroles , d'avertissements, de conseils qui, dans les livres canoniques f), sortent de la bou-
('] La Chine, par Davis, ancien président de la compagnie des Indes en Chine, 1. 1, p. 264. Un Chinois ne peut avoir qu'une Ui ou épouse. (*) Le Chou-kipg ou le Livre sacré, p. 99, 102, 239..
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che. des rois , des ministres , des sages , jamais il ne parle , n'agit, ne paraît. Sans préférence , sans inclina- . tion pour personne, son impartialité est celle de la mort. Ce ciel auguste, impassible, insondable, dont les empe^ reurs brisent , quand ils le veulent, les communioationç avec la terre ; lieu commun , fiction politique placée à la tête de la constitution sociale^ qu*est*ce autre chose que le culte des encyclopédistes , ou plutôt la fête de l'Être suprême , inaugurée par un peuple érudit au sortir du chaos? Aussi voulez-vous mesurer tout ce que peuvent faire la terre sans le ciel, la vie sans l'immortalité, l'homme sans le dieu, considérez la Chine. Ce dieu ainsi exténué dès l'origine, ne donne prise à aucune réforme , non pa;^ même à l'hérésie; ce qu'il est au commencement, il l'est à Isi fin des temps. Faute de progrès, il n'a pas de déclin ; et c'est par là seqlement que je m'explique la contradiction étonnante que j'aperçois dans l'histoire d.e cette civilisation. Nulle part les changements de gou« vernéments n'ont été plus fréquents ; mais la religion n'éprouvant aucun genre d'altération ou de re-» nouvellement, le monde ne passant jaoïais du sceptir cisme à la foi, et tous deux s'éteignant dans une indifférence piermanente, c^s changements, que la croyance et le doute engendrent partout ailleurs, sont ici in^possit blés. A proprement parler,, le cœur de i'État n'a jamaû^ 'battu. Sur un dieu pétrifié s'est moulée une société pétrie fiée. Vous voyez passer avec une rapidité singulière lo^ familles régnantes ; vingt-deux dynasties se renversent (>) les unes les autres, sans que ces changements de per-
(^; Fréret, Sur la chronologie chinoise. Mémûifes dé VAot4éttiie cks inscriptions, t. XV, p. ôOl.
Sonnes entraînent aucune variation dans les choses , les conditions, les coutumes. Vous diriez que ces révolutions qui s'agitent sans idées, à la surfacç des choses, s*accomplissent dans le néant ; et par la suite de ces réflexions vous arrivez à cet étrange et incontestable résultat, que le peuple qui a le plus souvent changé de gouvernements et de matîtres, est celui qui est resté le plus immuable dans son institution primitive. Si, dans l'Occident , le principe religieux venait à s'exténuer de même, qui doute que Ton ne vît les peuples s'agiter non indifFéremihent, mais convulsivement^ dans le désespoir, élevant, renversant les princes, changeant, renouvelant à tout propos le nom des chefs, les formes de l'autorité, sans pouvoir réussir à imprimer le moindre mouvement, la moindre amélioration efficace au'princij)ë de là isociëté; roue d'Ixion condamnée éternellement à tourner dàhà le vide? \ ,
Cela établi , puisque les changements de dynastie ne répondent u aucun changement de principe, il était naturel que les Chinois cherchassent à les expliquer par le contours 4^ la magie (*), qui, chez un peuple enfant, n'est que la déification du caprice. Ainsi chaque dynastie r^gné, par la puissance d'un élément f). Tune par la vertu du feu, l'autre par celle de l'eau, ou par le bois, la terre, le métal. Lés révolutions de ces éléments, qui tour à tour l'emportent dans l'univers, marquent les époques de la nature et les époques de l'humanité. Les gouvernements
(•) Le Chou-king, part, iv, chap.îv. Si les grands, les ministres et le peuple parlent d'une manière , et que vous soyez d'un avis* contrïiire , ihais conforme aux indices de la tortue , votre avis» réussira
(•)'ibid.
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s'élèvent, ils s'écroulent conformément aux (lugures de la tortue. Les devins tirent Thoroscope de lempire sur les constellations du ciel , sur les fibres des simples de la terre ('), par un pressentiment que l'histoire civile obéit à la même loi que les globes célestes et le brin d'herbe ; leur philosophie de l'histoire est une grande nécromancie^ dans laquelle dynasties, empereurs, générations, peuples, tout est pfEciellement ensorcelé par le