livre canonique des sorts
Au reste, la société chinoise a pris elle-même soin de se juger dans un monument plus étrange que ceux dont je viens déparier. Plus de six siècles avant Tère chrétienne, les empereurs ont fait recueillir, comme un tribut, dans tous leurs domaines, les chants populaires, afin de saisir dans le vif la pensée de l'empire sur les lèvres des hommes, avant qu'elle ait été modifiée par la réflexion ou par l'art. C'est sans doute dans ces chants surpris dans la bouche des soldats, des laboureurs, des mercenaires, que doivent se retrouver avec ingénuité les croyances natives qui manquent aux classes lettrées; or, si l'on excepte quelques mots adressés presque furtivement à l'esprit, patron de la famille, on est étonné de voir que le déisme est là aussi populaire que la mythologie du panthéisme Test partout ailleurs dans l'antiquité orientale. Au lieu du ciel peuplé de l'Ôimalaya, qu'on se figure, dans les imaginations du peuple, un ciel dépouillé par le souffle des steppes de Mongolie ; à peine quelques génies inférieurs maintenus ou dégradés par Tempereur, qui les évoque, les destitue à son gré; quelques bandes de Djinns, qui se rassemblent poiir partir au moment de la chute
(») Voy. le Chi-kifif?, Riir la divination par le« Bîmple», p. 244.
des dynasties; dans les moments de détresse, une exclamation au ciel bleu (>), cœli ccerulei^bientôi réprimée par une réflexion sceptique f) ; une prière au vide ; lé souhait de trouver la fleur d*oubli en cherchant des simples pour l'incantation de la tortue ; d'ailleurs, au milieu des sentiments les plus intimes, nulle espérance, nulle trace d'un dieu qui voit jet qui sonde les cœurs. Chacun souffre, se plaint isolément, sans que ces chants de détresse, qui s'élèvent de cette foule d'individus de toute condition, depuis le mendiant jusqu'à l'empereur, se réunissent nulle part dans un centre commun. « Je suis pareil au mûrier dépouillé de ses rameaux : je souffre ; mais qui s'en inquiète? qui le saiti » Quis nopitf Cet aveu de la solitude intérieure revient sous toutes les forfnes Ç] ; et il n'est, je pense, aucune poésie qui atteste davantage l'isolement de la créature privée de Dieu. On sent que l'homme, trop enchaîné à la terre, fait effort pour s'élancer vers la nue. L'artisan au milieu de «on ouvrage, le soldat sur la tour, le laboureur en semant le mil, l'eunuque dans le palais, l'ouvrier (4) au pied dé la grande 'muraille, envient la cigogne, la grue, les bandes d'oies, sauvages qui tfaversent librement l'éther. .«♦ Voilà que
(^] Confucii Chi-king sire Liber carminum. Ex latina P. Lacharme interpretatione. Edid. Jul. Mohl.
f») Chi-king. Conf. p. 30, 57, 75, 96, 105. Que l'Esprit, s'il en est un, qui préside aux champs, consume tout ce qui peut leur nuire ^/ P. 125. '
(») Chi-king. D'où vient que le gouvernement de l'empire est si dur! P. lOÔ. — Comment pourrai-je me délivrer jamais de la faim, de la sojf que j'endure ? P. 30.
(^) Chi-king. L'oie sauvage se repose au milieu du lac ; et nous, nous travaillons sans relâche à construire des murailles de boue, P. 90.
\eÈ corbeaux des montagnes fendent Tair de leurs ailes immobiles ; ils semblent se reposer en volant ; et moi, je SUIS rot)gé de èoucis. Qu'ai-je fait au cieU^-quel crime ai^jebommis? « L*homme, captif de la société, jette ainsi Çà et là un cri d'angoisse au milieu de Tempire,comme Toiseau affamé qui. traverse le désert deCobi; mais ce cri, ne trouvant point d'écho dans le ciel ni sur la terre, expire sur ses lèvres sans s'élever jusqu à la prière , saïis desiôendre jusqu'au blasphème. D'autres fois, c'est Une voix dé malheur, un avertissement funèbre, qui s'éîèvè,'oh ne sait d'où, contre un empereur', une dynastie condamnée, et cette voix qui interrjoge le ciel n'est jamais suWie d''âucune réponse. Cœlum augusturn^ quantus est splendor tuiis! ecquid te no^irî non.capil mùeraiio! Que l'on se représente, si cela se peut, les psaumes hébreux satis Jéhovah. Il resterait dans le malheur un gémissement, un sanglot ; dans la joie, une exclamation, un soupil*. C'est aussi là le dernier effort de la poésie chinoise : privée d'ailes sacrées, il faut qu'elle retombe aussitôt qu'elle s'élance. L'homme appelle, le dieu se tait, ' le silence est éternel.
Conformité , complicité de la religion, de la poésie, de la philosophie dans la crainte d'outre*passer la médiocrité dans l'idéal, le juste-milieu de l'infini (<). Ces chants de la iFoUle, commentés par Confucius, font partie des livres liturgiques ; l'instinct de l'artisan , la réflexion du penseur, s'étant parfaitement a(;cordéâ pour laisser à Dieu une placé aussi faible que possible dans les sentiments, les idées et les laffaires de l'homme Le Cfai-king est le rituel d'un peuple d'esprits forts.
(^) Confucius, rimmutabilité dans le milieu.
Il est vrai que plus il y avait de vide dans la révélation des Chinois, plus il était inévitable que les croyances étrangères y affluassent tôt ou tard. Le culte de la raison provoquait, par une réaction naturelle, le mysticisme; etJTiommfe , trop tôt sevré de la foi , ne pouvait manquer .a'apppler à son secours les doctrines les pju^ exaltées qui s'agitaient autour de lui. D'une jpart^ Laotseu propage au bord du fleuve Jaune Ie3 théories ascétiques du Gange, et peu à peu la philosophie se chaugeaat en légende, le docteur, enfant incarné dans le sein de la vierge bleue (t), devient le Christ de Textrême Orient. D'autre part, le Bouddhisme, expulsé par les brahmanes, trouve un refuge dans Tindifiiérence de la Chine en matière de religion ('). Mais ni l'un ni l'autre de ce^. cultes n*a donné à la société la forme qui lui est propre. Quand ils se sont montrés, TÉtat était déjà modelé pour jamais sur le dogme des lettrés. Le rationalisme, c'est la religion de l'Etat ; la foi positive, c'est Thérésie ; ou est l'esprit fort, là est lé pontife.
Arrivés à ce terme; il est aisé de résoudre la question qui contient toutes les autres : Pourquoi les Chinois ont vécu isolés du reste des peuples. Car ce n'est pas la grande muraille qui les sépare du monde ; mais en fondant leur société hors de Dieu, qui ne voit qu'ils l'ont, en quelque manière, fondée hors de Talliance du genre humain? Privés d'une religion positive, ils manquent de l'organe par où les peuples pouvaient se lier avec eux d'un lien
(') De la doctrine du Tao, traduit par Pauthier, p. 19.
(') » Quoique les religions (les lettrés, des bouddhistes et des tao* •se diflèxent entire elles, cependant leurs principes tendent également à rendre rhommo yertueux. » Livre des lét&tapeàaes et det peines, traduit par Stanislas Julien, p. .22.3.
232 LA RÉVÉLATION PAR l' ÉCRITURE.
spirituel ; et de là il était naturel qu'ils fussent les derniers à entrer dans la grande communion du monde social. Toutes les civilisations ont commencé à se pénétrer, à s'unir étroitement par l'échange mutuel de leurs croyances; plus une société a été pleine de Dieu, plus elle a servi d'aliment à toutes les autres; mais si l'on suppose un peuple chez lequel la religion soit réduite à n'être qu'une ombre , il n'y aura aussi qu'une ombre de parenté, de solidarité, d'association entre cet état et la famille universeUe ; et si Ton alls^it jusqu'à admettre une société visiblement athée , on s'apercevrait bientôt qu'il serait absolument impossible de la faire rentrer jamais dans la communion des autres. A ses deux extrémités opposées, l'Asie a pour satellites la Judée et la Chine, deux peuples également isolés, ou, pour ainsi dire, éga« lement sortis de l'orbite du genre humain. Mais, sous ces ressemblances apparentes, que de différences effectives! La solitude de$ Hébreux est remplie par Jéhovah ; du sommet du Liban, le Dieu de vie embrasse les rivages du monde habité, la Grèce, l'Italie, les Gaules, l'Espagne, qu'il doit enceindre dans l'alliance d'Abraham. Au contraire, le stérile Chang-ti de la Chine , tournant le dos à Favenir, contemple les mers stériles de l'Océanie. Impuissant à rien associer, à peine si, du milieu des flots, il voit au loin surgir quelques îles éparses, comme l'écaille de la tortue marine sur laquelle il inscrit ses énigmes.
Perdue ainsi au bout de Tunivers, on découvre tm jour par delà l'Océan une société qui a pour principe l'égalité de tous ses membre, la seule prééminence de l'intelligence, la seule aristocratie du mérite personnel. Tout y
LES RELIGIONS DE lA CHINE. 233
est exactement mesuré , calculé , pondéré, sur les seules lois de la nature humaijie ; le bon sens y est Tunique idole ; et au moment où , sur la foi de ces merveilles, Tadmiration de l'Occident va éclater pour ses antipodes, il se trouve, avec plus d'attention , que ce chef-d'œuvre ne peut ni se mouvoir, ni respirer, ni vivre, et que tant de sagesse aboutit à créer un sublime automate. Pourquoi cela? Parce que Thomme y est privé d'un idéal supérieur à lui-même. La société hébraïque a gravité vers Jéhovah, la société grecque vers Jupiter ; le monde chrétien gravite vers le Christ , et dans cet effort de la terre vers le ciel est renfermé tout le secret de la vie sociale. Mais dans la société chinpise, l'homme, n'ayant pour but que l'homme , trouve sa fin dans son point de départ ; il faut qu'il étouffe dans les bornes de l'humanité. En faisant la vertu trop coïîimode, il l'a rendue impossible; car le malheur est qu'il n'est pas fait pour le milieu; que dès qu'il vise à la médiocrité, il. atteint audessous ; qu'en renonçant au ciel , il déchoit de la terre ; que s'il ite brigue la vie absolue , il s'arrête au néant. Dans cette société naine, tout est tronqué par le faîte. A la morale manque l'hétdïsme , à la royauté la muse royale (*) ; aux vers, la poésie ; à la philosophie, la métaphysique ; à la vie l'immortalité, parce qu'au sommet de tout manque le dieu. On s'épargne le danger en s'épargnant la grandeur ; on évite le scepticisme en évitant la croyance; pour n'avoir pas de Chéronée, on s'abstient de Salamine. Gens éternellement dignes d'envie! ditesvous, voilà cinq mille ans qu'ils durent ! Je le crois bien.
(*) Platon, le Politique.
234 LA BjÊviltATIQN ?AB L iCBlTURE.
Dans CCS millieri^ d'année , je doute qu'ib aient vécu un jour...
Ainsi , sous l'incantation de ses magiciens, Textrême Asie s'est arrêtée des les premiers pa$ dans Tenceinte de la société civile. £lle repousse loin d'elle l'avenir comme un don funeste. L'humanité , éblouie de la splendeur de la création, ferme les yeux et s^ dérobe au monde réel. Elle a entrevu l'univers; déjà elle souhaite de le quittar. Les hommes sont rassasiés de jours ; nés d'hier, que peuvent-ils regretter! leur-antique sommeil dans l'Eternel.
Des XDhrists précurseurs, Boudha , Fo-hi , Lao-tseu , naissent de vierges inconnues dans le& Bethléem de la haute Asie. La nature, mère immaculée, les nourrit de son lait ; elle les berce sur le sein des tiëdes océans, et le murmure des forets impénétrables est le cantique de la Madone de ce Christianisme primitif.
On ne sait quels scribes divins écrivent sur l'écorce des bambous les évangiles du chaos. A la révélation des choses succède déjà la révélation des livres : les peuples s'en divisent les pages; ils les épèlent; l'Asie, à ses deux extrémités, proclame le même dogme. Les mers de l'Oeéanie balbutient entre elles la parole que fera plus tard retentir l'écho du lac de Tibériade. La fleur de la Judée a ses racmes dan& les Eden du haut Orient; tout se retrouve en germe dans la prophétie païenne, hormis la croix du Golgotha.
Eden , paradis , âge d'or, oii vous chercher , si vous n'êtes pas en nous-mêmes! Des voix secrètes nous attirent , les unes vers le passé, les autres vers l'avenir ; lesquelles faut-il suivre! Nous avons revu notre berceau
encore retentissfuit 4e» hymnes des premiers hommes : voulons- nous y rentrer?
Si ce regret était un jour écouté , et si l'amer en çfFet, pouvait retourner à spn point de départ, que^on ancienne demeure lui semblerait changée ! Ella foulerait les fleiirs d'Eden , et n y trouverait plus de parfums ; elle se reposerait sous les ombrages, et n'y trouverait plus de fraîcheur; elle se pencherait sur les sources, et ne se reconnaîtrait plus ; elle goûterait Je fruit de vie, et n'en serait plus rassasiée. Tout lui paraîtrait vide, parce que Thôte céleste qui autrefois ntri servait de compagnon n y étant plus, le miracle manquerait à chaque chose. QueMui enseigneraient les voix des océans, lorsqu'elle ne serait plus occupée que de ses , rumeurs intérieures 1 ie soleil des patriarches ne dissiperait plus sa i)uit; sur le sommet des monts, elle appellerait vainement le lever d'un soleil plus puissant. L'amertume, le dégoût rongeur, le désespoir, la saisiraient à la place des félicités espérées. Se chercher elle-même dans les sentiers du paradis , et ne pas se retrouver, serait le pire supplice ! Au milieu de' la nature muette, elle s'écrierait : Partonad^ici en toute hâte ! Non, jamais ces tristes lieux, ces steppes désertes, ces mornes rivages , ne furent TEden où m apparut le Dieu des premiers jours.