‹ Le génie des religionsChapitre 57 sur 75 · LE SCEPTICISME ORIENTAL ET OCCIDENTAL · texte numérisé non relu

LE SCEPTICISME ORIENTAL ET OCCIDENTAL

Dieu lui-même. Que fera ce Job d'Occident? Ses livre» sont muets; rien nest resté dans son creuset qu'un peu de cendre, au lieu de la vérité qu'il attendait. La science l'a trompé , il rejettera la science ; il se confiera aux moyens dégavoués par la raison , aux fiévreuses imaginations ; il s'abandonnera à la magie. Daus une nuit solitaire , à la lueur de sa lampe qui décroît , il évoque l'esprit des mondes. Cet esprit apparaît, revêtu d'\ine lumière souveraine ; mais, ô misère ! humiliation de l'iutelligence humaine ! Faust, le docteur, le sage par excellence, le prince des intelligences, a été contraint de baisser la tête devant un rayon de cette vérité qu'il a lui-même évoquée. Si ses sens mortels ne peuvent en supporter la splendeur ; si son oreille en isst brisée, si son cœur ne peut la contenir, que lui reste-t-il à faire , sinon à se délivrer de ces organes imparfaits? Puisqu'il sent en lui le Dieu ^enchaîné , emprisonné dans une poitrine trop étroite , il faut affranchir la divinité injtérieure , c'est-à-dire il faut mourir. Descendu à ce degré, Faust estconséquent avec lui-même : il prend une fiole de poison formé des sucs les plus puissants de la nature ; il salue ce breuvage céleste, qui , comme une magie supérieure, doit révéler à son intelligence le secret qu'il poursuit. Il approche le poison libérateur de ses lèvres : dans son ravissement, il va le tarir d'une seule fois. Cependant., pourquoi s'estil arrêté? Il vient d'entendre le son des cloches de Pâques dans l'église voisine. Le chœur des anges qui célèbrent le Christ Tessuscité a retenti dans les airs. Ces chants sont descendus comme une rosée dans cette âme sépulcrale , et ils l'ont rajeunie. Faust renonce au poison ; mais cette impression sainte ne peut durer, car

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il n*eât plus ehrétien. Les liens qui rattachaient Hamlet à la religion de ses pères n'existent plus pour Faust ; il ne tient au Christianisme que par le Ken de l'enfer : il ne croit plus au Christ, il croit encore au démon. Que sont tous les blasphèmes du passé, en comparaison de ce dernier cri : Maudite soit la croyance ! maudite soit l'espérance ! maudite surtout soit la patience ! La science , la nature, la religion même, le goût de la mort, ont été éprouvés. Que reste-t-il? A traverser les régions de la mort même par le suicide de l'âme et de la conscience , au moyen d'un pacte fait au delà du tombeau avec le chef du mal, avec Satan lui-même. Il reste à aliéner sa raison et sa volonté : les esprits infernaux célèbrent ce dernier aQte de la tragédie. Au milieu de la ronde des sorcières, Faust boit jusqu'à la dernière goutte le breuvage de Tenfer. La vérité est qu'il n'y a là de magie qtie dans les orages que l'intelligence de l'homme peut , quand il lui plaat,.déchain€r en lui-même. C'est l'incantation de l'humanité actuelle tout entière, qui, infatuée de sa science, est devenue fataliste, et, au milieu des tourments de tant de questions irrésolues, fait son apothéose dans ses lartnes. Le genre humain est aujourd'hui un grand docteur, qui s'admire dans ses livres, s'adore dans ses œuVres, et ne se fie qu'à lui-même. Cependant quelquefois cette prétendue divinité se trouble ; ^lle rencontre des vides qu'elle ne peut combler et qui la déconcertent. Pleine d'une vie fébrile , elle approche de ses lèvres, au lieu de la fiole de poison» le scepticisme qu'elle ne peut ni rejetelr ni accepter, et souvent des cris de douleur désordonnée s'échappent de la poitrine du nouveau dieu, au moment •même oii il se couronne par ses mains.

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Ainsi, la vie du genre buniain , dans ses moments d'épreuve , peut se résumer dans ces figures principales , Job, Prométhée, Hamlet, Faust. C'est là tout^ l'histoire du cœur de Thomme aux prises avec la religion. II est aisé de voir que, depuis le premier jusqu'au dernier de ces livres , le scepticisme n'a cessé de s'endurcir de plus en plus. Job pose la question, puis il se repent de son doute. Prométhée se révolte, l'éternité tout entière ne le soumettrait pas. Hamlet ne discute pa$ même ; il ne croit pas seulement qu'il y ait une question , tant il est loin d'espérer la réponse. Faust , pour trancher le problème ^ se divinise. Ce sont là jusqu'ici les diverses alternatives de la lutte entre la sagesse de l'homme et la sagesse de Dieu. Quels que soient la douleur et le désordre que res* pirent ces poëmes , pourquoi y prêtons-nous si avidement Toreillet Nous aimons à suivre dans le gouffre les intelligences orgueilleuses qui s'y précipitent; Nous voudrions les appeler, leur demander : Que trouvez- vous , qu 'entendez-vous , qu'apercevez-vous dans les régioiis insondables 1 Mais ces voix de l'enfer répètent elles-mêmes nos questions dans un écho éternel ; et le retentissement de ces grandes intelligences des prophètes , d'Eschyle , de Sbakspeare, qui tombent le^ unes $ur les autres, ne sert qu'à nous faire mesurer la profondeur des problèmes qui les ont en^outies.

D'ailleurs , il n'est pas vrai que tout scepticisme soit stérile; il est un doute fécond, comme il est une douleur féconde. L'Ancien Testament, dans ses chants de désespoir, contenait le Nouveau. Le livre de Job a eu pour réponse l'Evangile. Le poëme de Prométhée enfermait implicitement le platonisme des Pères grecs, et il a prouvé

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sa solution dans le monde moderne. Qui sait quelle ri^ponse T avenir prépare aux énigmes proposées de nos jours! Ne nous effrayons pas trop de ces abîmes qui s'entr*ouvrent tout à coup sous nos pas ; il en sort quelquefois d'éclatantes lueurs, qui ne sont pas celles de Tenfer. Ni la croyance, ni le scepticisme ne sont épuisés : 1 une et Tautre enfanteront des joies et des douleurs nouvelles. On verra d'autres Job, d'autres Prométhée, d'autres Faust, qui ne cesseront de chercher d'autreâ cieux, en entrant plus avant dans les régions désolées; car le doute est aussi un instrument de la vérité, et c*est pour cela qu'il est indestructible comme elle.

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