LESCLAVAGE ET LES RELIGIONS ORIENTALES
homme ni une chose '; et cependant s'il cesse d*être, le monde antique ne peut subsister- un seul jour ; car c'est un néant nécessaire, duquel tout part, auquel tout vient aboutir dans la société païenne; Il n'appartient pas à une dté en particulier, il se trouve dans chaque cité ; il fait le lien commun de l'Orient et de l'Occident. Persépolis, Athènes, Héliopolia, qui diffèrent en tout, ne se ressein-* blent que par Tesclave. Les empires , le& institutions changent; lui seul demeure inaltérable. Le temps passe sur sa tête courbée Sans l'atteindre ; exclu des principaux riteâ de la religion , relégué tout ensemble- hors de Dieu et de l'humanité , il ne peut ni vivre ni mourir.
Mais cette destinée, qui la lui à faite! Lorsque Montesquieu assigne pour première cause la tyrannie et le climat énervant de l'Orient, il est trop aisé de répliquer que la liberté des États grecs était fondée sur l'esclavage aussi bien que .le despotisme de l'Asie; que d'ailleurs, Tesclave se trouve dans le Nord comme dans le Midi; qu'il a vécu partout où l'homme peut vivre. Lorsque Rousseau , après Hobbes , cherche cette origine dans la guerre, il est d'accord avec les jurisconsultes de l'anti* qui té, pour s'appuyer, comme eux, sur une fausse étymologie('); seulement il s'arrête au fait, sans remonter au principe , et toujours il faut se demander où: était la sanction de cette inégalité, et comment, pendant des milliers d'années, la société humaine a pu l'accepter^ sans que nulle objection éclatante f ) s'élevât contre elle,
(*) ServuSt de sei'valus. Justinian. Institut. 1-3-8 «*- Scaligeir » Kmendationes, 5. — Blicke auf die Sklaverei im altenRom. F. Creu* zer, p. 19, 20.
{*) Au temps d'Âristote quelques protestations commencent à
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non pas. même en théorie, ni de la part du vainqueur, ni de la part du vaincu* Le philosophe avait sur ce point la même opinion que le j)euple ; le sophisme qui renversait tout ne respectait que l'esclavage; par oir il est aisé de voir qu'un pareil assentiment reposait noii pas seulement sur la violence, mais sur la consécration d'un principe : c'est ce principe que je voudrais 'découvrir.
Point de polythéisme sans esclavage; j'en conclus qu'un certain rapport doit exister entre l'un et Taiitre* De cette première idée, si je passe à l'examen plus atten** tif du Paganisme, je m'assure bientôt que la servitude originelle y est écrite en caractères ineffaçables. Lespeu^ pies orientaux et grecs admettaient entre tes hommes des inégalités natives telles^ que les uns étaient de droit divin les serviteurs des autres. Je ne m^en étonne plus. Pour fondement de -cette opinion, ils adolettaierit des dieux escIavBs. Comment échapper à la servitude î ils l'avaient consacrée dans le dogrtie. Levez lès yeux' vers le ciel du polythéisme : que voyez-voual De sphère en sphère, une hiérarchie de divinités différentes de races (*) et qneU quefois de couleurs, qui relèvent les unes des autres par un éternel vasselage. Au fute de cette organisation, un Osiris, un Jupiter Tyran, semblable à un Pharaon, à un Agamemnon terrestre; ,au*dessQUS de ce maître, une oligarchie de grands-dieux oisifs, satrapes, patriciens immortels, qui ont accompli leur tâqhe quand ils ont respiré Tencene et vidé leur coupe d'ambroisie ^ à leurs pieds, un
s'élever. Tevro Sï x^ êUmw iro^eltMV^ h rôti vôfAoeç, S;nt^ ^v)rop«, Xpotfovrac irapavôu»* . Arist., PoUt., I, C. Il, 16.
(*) Hérod., II, 145 — Diod. Sic, I, p. 12. — Plut., De l8. et Os.,
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peuple de démons inférieurs, véritables prolétaires q^i se consument en stériles travaux, loin des. clartés du jour. Ne sont-'ce pas des esclaves diligents, ces Titans qui, les fers $tux pieds et aux midns, sont enfermé^ pêle-mêlç ditns les téni^res, .comme dans ,un ergastule dit Tartare» ces rameurs célestes qui remorquent les planètes dans leurs nacelles d'or, c^ CycLopes qui, dans un atplier de géants, forgent nuit e^jour les flèches ardentes du soleil « le trident de Neptune, sans compter cette .tourbe de Telchifies, de Oabires phéniciens, qui polissent le& métaux et réparent l'univers vieillissant î Taht d'ouvriers infati<gables, cachià dans Imtérieur de la^ terre, dans les plis des nuages, dans les grottes dès mers, aux pieds de boucv à Toeil d^ flamme, toujoura courbés sur leur œuvre, sans joie, sans sourire ^ sans repos; ces génies égyptiens a face d oiseaux de-proie, qui soutiennent sur leurs épaules la voûte des cieux ; ce Prométhée^ lié plus étroîtement au rocher que le serf à la glèbe , n est%ce pas là une plèbe divine gui n'a d'autre droit que 1& douleur sans femèdé, le travail sans pécule et sans émancipation t
Par la cité céleste jugez de la cité^ terrestre : le pis est que le sentiment de l'injustice, la plainte • ne pouvaient même, naître dans le cœur de l'homme asservi. Comment l'esclave aurait-il trouvé son partage inique! Ne savait^il pas qu'il y avait des dieux q.ui vivaient ensevelis comme lui dans un labeur sans salaire! Le vieux Saturne, en* chaîné comme lui;, n'avait aussi qu'un jour de liberté (i)-. De qui attendre un affranchissement interdit aux immortels I L'ouvrier ne pouvait être moins résigné que le
(^) Cur autem Saturnù» ipse in compédibus visatur. Macrobe, Saturnal., I, c. yui.
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Cyclope, ni le rameur du Nil moins que le pilote delà nef d'Osiris, ni le berger moins que le -Faune errant sans abri dans les forêts JL.a philosophie même n'avait rien à corriger dans une institution, qui ne pouvait ni cesser d'être, ni se modifier, que tout le reste ne croulât avec elle. Polythéisme, esclavage, ces deuxsystëmes s' appelaient (i), s'engendraient l'un l'autre. En acceptant le premier, l'antiquité se condamnait à maintenir le second.
Que fallâit-il dont; pour remédier à ce mal î Détruire la société antique, non pas la réformer. Pour effacer la servitude sur la terre, il fallait commencer par. l'effacer dans le ciel, en rendant àDieusonindépendance,salibertépléniëre» ou, ce qui renferme tout, son unité. A peine ayez -vous affranchi rÉtemel, que vous en voyez sortir, comme conséquence nécessaire, l'affranchissement et l'unité du genre humain. Si Dieu est partout égal à lui-même, l'homme fait à son image (s) est partout l'égal de l'homme. Non seulement le principe des castes disparût^ mais la servitude perd sa sanction. Elle peut encore continuer en se déguisant sous d'autres noms ; m^is sa base est rui* née : il y a dans le ciel uile sainte famille ; il y aura sur la terre une famille de peuples.
Sur ce principe, on voit naître en Orient une émanci* pation progressive, à mesure que l'wn s'éloigne du polythéisme. Le peuple qui, dans l'antiquité, représentait la doctrine de l'unité de Dieu, avait en théorie aboli l'esclavage au moins pour ceux de sa race : dans la loi de Moïse,
(*} Aliquos otiosos deos prœficit qui a -te, Balbe, innumerabiles explicati sunt. Cic, De nat. deor., JII, 15, 18.
('^ Vetuit inscribi faciem servéruro, quia faciès hominis ad pulcbritudinem cœlestem est figurata. Cod. Theod. IX, 40.
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on ne pouvait ôter la liberté à un Hébreu .pour plus de six ans , ce qui équivaut à un véritable affranchissement. Si ce commandement, qui revient dans TExode, dans \e Deutéronome, dans les Prophètes (<), n'a pas été exécuté à la lettre, c'était un idéal qui dominait toute la législation. L'esprit d'égalité était enraciné dans la loi, alors même que l'exemple du reste de l'Orient s'opposait à ce qu'elle fut scrupuleusement mise en pratique. Où trouverait-on une contradiction plus frappante avec le génie de toute l'antiquité, que chez, le législateur qui dit à son peuple (2) : M Souviens-toi que tu as été esclave au pays d'Egypte, et que 1 Etemel ton Dieu t'en a racheté V ** Depuis ce moment, le peuple hébreu se considère comme la propriété de Jéhovah : il ne peut s'aliéner (^ entre les mains d'un autre possesseur.
Si l'on compare un moment l'Orient moderne à l'Orient antique, on trouve d'abord que le Dieu qur était exclusivement hébreu dans le mosaïsme se change dans le mabométisme en un Dieu abstrait, àans peuple élu, sans prédilection particulière pour aucune race : il brise, comme un reste d'idolâtrie, l'esprit national dans leqiiel il était captif en Judée. A la communauté d'origine il substitue la communauté de la croyance. Après avoir amassé lentement sa colère, il la verse sur toute la face de VAiiie : car il étend l'interdit non plus seulement sur le pays de
(*) Si ton frère décline près de toi et se vend à toij ne lui impose pas le trav^i des esclaves.
. Il sera avec toi comme le mercenaire et l'étranger, et il te servira jusqu'à l'année du jubilé. Lévit., XXV, 39-55. Ëxod., XXI, 2. Jérémie, XXX-V, 8-17.
(«) Deut., XV, 15.
(») Lévit., XXV, 42;
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Chanaan, maissuir tout l'Orient profane. Aussi impatient de se commaniquer à tous les< peuples* qu'il l'était aupa^ ravant de se renfermer dans le talieimaeie de Juda, il faut ^qu il rendre dans la souveraioeté de la terre» qui lui a été «nlisvé^ parle Paganisme; et puisqu'il n'a point de Verbe jKmr convertir les Gentils « c'est le glaive qui sera aon médiateur. La guerre est son apostolat ; sa loi se révèle dans l'éclair des batailles ; les mouvements des armées au^ prises lui servent de figures et de paraboles (') ; ses .cérémonies préférées sont les rites des combats. Qui ne croirait que de cette nécessité, de la guerre sacrée va sortiriine monstrueuse inégalité, ou tout au moins un système de castes pire que celui de Fantiquitét Au ccmtraire, la guerre , que l'on dit être le principe du servage , ne fiert iqi qu'à l'abolir. La rapidité de la eonquête s'explique par l'égittlitéoivile (^ promise à tous les eonvertis. Il n'est pas de faiéraipchiies si pi'ofbndément enracinées que le Dieu dûs armées ne fasse tomber devant le sacerdoce de Tépée. La vieille Asie se nivelle sous le cimeterre ; comoae jamais imité religieuse ne fut plus absolue, jamais aussi on ne vit dans Tordre civil moins de privilèges de races ou de «aissance : même, ee reste de^^astes que MdïseAvait mam* tenu dans la tribu de Lévi , disparaît sous le niveau de Mahomet. Ce n'est pas Umt : l'Islamisme finit par abou* tir à une société qui affecte si peu de mépris pour les esclaves, que, non contente de^ régénérer par eux, c'est entre leurs mains qu'elle résigne Fautorité et le gouvèr-
(M LeKoran, c. viii.
(*) Gr. Sale, Observation sur leMabotnétisme, section vi.— Conde, Hist. de la domination des Arabes en Espagne, I, 477.
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nement.Êtrange aristocratie(*),qui,depeur de se mésallier, ne cesse d'acheter sea fils de fanûlle sur les marchés de Circassie ! Pendant cinq cents ans, on voit, comme un défi jeté à l'ancien monde, sur la terre la plus accoutumée aux castes, régner de droit diviù la dynastie de l'esclave. Allah' venge Jéhovah, et l'Orient moderne «'écrie par la bouche d'un croyant i^j : Ma noblesse , c'est ma lance !
I*) Les Mamelouks. Voy. Volney, Voyage en Egypte et en Syrie, I. 84, 85, 91. — De Hammer, His^. de l'empire ottoman, IV, 2?0. (*) Ck>nde, Hist. de la domination des Arabes en Espagne, 11^ 1&.