‹ Le génie des religionsChapitre 75 sur 75 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

I^ L^UNITÉ ^f>HlJ^ W& ?EWI^ IIWPKNSS in

Si Tatliance des pei;p1es repose sur Tunioii ^pjriit^f flj^ j si en apprenant à se connaître ils apprennent à sç respecter, à s'aimer, à s'aider mutuellei^nent ; §i déirujifisi parmi eux un préjugé, ç est détruire une inimitié, e| avec elle une cause de violence et d'oppression pp^r tous , il faut considérer l'établissement des chaires de lit|érat\;r^9 étrangères comme une institution libérale par sf Qflt^r^' même ; et pour ma part, je déclare pbéir en ce moimx\\ 4 mes convictions les plus vives ^ lorsque je yiei^^ f^ry^F ici d'organe à une pensée qui a fait^ jusque ce jouft l'une des occupations les plus cqnstantes de \^^ vie ,9 ^t comme ma religion littéraire et politiçjue , j§ yeux ^if^ l'unité des lettres et la fraternité de9 peuples mod^r^çts.

Après cet hommage rendu à l'institution dç cette chaire, le premier sentiment que j'éprouve en arrivant danscet^a

(*) Discour* prononcé à Li-on, Iç 10 avril 1839. On place ici ce morceau parc^ qu'il a fexyi çle point ^ 4^P4rt au ooucs dans le** quel a été çbauciiéç la première idéç de cet ouvrable* .

enceinte , est le besoin de saluer cette ville hospitalière qui, ayant subi, depuis un demi-siècle, tant de fortunes diverses , se relève toujours plus noble et plus sérieuse de chacune de ses épreuves. Ce n'est point sans raison que ceux qui en ont posé la première pierre la considéraient par avance comme la reine de la France méridionale ; elle n'a point menti à ces augustes présages. Son règne pacifique s'est accru pendant toute la durée du moyen âge; elle a répandu l'abondance autour d'elle ; et son histoire q'est écoulée sans bruit , comme les ondes de ses deux fleuves généreux, qui, images de sa propre destinée, s'unissent dans son sein et fertilisent leurs rivages, sans jamais les dévorer : règne fondé non sur le sang , mais sur la sueur des hommes ! Elevée d'abord sur sa colline , Comme un éamp retranché, au milieu du tumulte des armés, il semblé qu'après cette éducation elle aurait pu, comme une autre , tenter la carrière de la force et de la violence. Mats , qjuoique fille $ie Rome , l'exemple de sa mère ne l'a point éblouie , ou plutôt, par son application constante aux conquêtes pacifiques de Tindustrie, elle est entrée dès l'origine dans la voie et dans la destinée des peuples modernes. Terré consacrée par le travail des hommes , les générations s*y sont succédé , et chacune d'elles, en naissant, a retrouvé ce peuple fidèle à son ancienne tfiche. On dirait que cette ville s'est proposé , dès son commencement , de fournir le type accompli de l'industrie réglée et transformée par le Christianisme ; car, sous Tapparence des intérêts matériels, elle a toujours conservé la tradition des pensées les plus hautes ; le commerce s'y est anobli de bonne heure dans le sang des martyrs. Depuis ce jour, deux principes habitent dans ces murailles :

APPENDICE. 4|2l

d'une part, Tesprit industrieux du Midi; dç l'autre, la spiritualité du Nord ; et c'est ce double génie qui fait encore aujourd'hui la grandeur et l'originalité de Lyon entre toutes les villes de France.

Aussi , quelle que soit dans ce pays la puissance des intérêts matériels, je n'ai jamais douté qu'il n'y :eût unelarge place pour les intérêts de la pençée. Dans le vrai r qu'est-ce que cette inimitié native que l'on a voulu établir de nos jours entre les arts de l'industrie et les arts exclusivement appelés libéraux, comme si ce titre de noblesse ne s'appliquait pas. également aux uns et aux autres \ Les anciens ne connaissaient guère ces artificielles distinctions. Pour eux, le dieu du commerce était aussi le dieu de l'éloquence, et sa première industrie fut d'inven* ter la lyre. En effet , les découvertes accomplies dans le monde matériel , depuis le vaisseau des Argonautes jusqu'à la boussole, jusqu'à l'invention de. l'Amérique, ces grandes trouvailles de l'esprit de l'hommasont sorties des mêmes instincts qui ont produit les découvertes dans le monde idéal. On pourrait considérer l'industrie cpmmeHn artiste immortel qui, depuis les jourô de Triptolènie jusqu'à ceux de Watt, change, transforme incessamment-le globe terrestre. C'est un Titan qui façonne de sa main toute-puissante l'argile sacrée sur laqueljQ il veut imprimer le sceau et Ja marque de son intelligence. Il creuse des canaux ; il change le cours des fleuves ; il fouille le rivage des mers. M,ais qu*est-ce que tout cela , sinon soumettre le monde visible à l'idéal, et le créer, en quelque sorte , une seconde foisî Défricher les forêts, édifier des cit)és, marquer l'enceinte des empires à venir ,. comme on le fait aujourd'hui dans l'Amérique du Nord, c'était là

autrefois là mission des Orphée et deà Lînùs dé Thrace. Remarquez , en outre, que Tindustriè n'est pas plus que l'art son propre but à elle-nriême. Le navigateur qui traverse les mers pour échanger le produit de ses travaux a sans doute poiïr but prochain te port où il doii aborder ; mate, par delà ce potU il en découvre un autre avec le repos et Timmîuable récompense de ses sueurs. Nul ne travaillé pouif le simple plaisir de travailler. Il y à au fond de .toute industrie, de tout eflfort derho/nnfie, une pensée vers laquelle il tend sans cesse. Or ce rivage lointain et radieux, c'est aussi celui vers lequel tendent l'artiste y le poète-,. le philosophe, en sorte qu'ils se ressemblent tous par le but; ils ne diffèrent que par les moyen».

De là , les cités les plus ifidustrieuses ont souvent été les plus passionnées pour les arts ; je me contenterai de citer, chez les anciens, Athènes, Corinthe ; chez les modernes, Florence, Venise; et de nos jours niême , où' le poète par excellence s'est-il montréf Goethe , au milieu des banques de Francfort; Byron, dans la grande fabrique de l'Angleterre; M. de Chateaubriand, au milieu des arrivages dé Saint-Maîo ; tout près de nous, M. de Lamartine, parmi les pressoirs de la Bourgogne ; et dans Tenceinte même de ces murailles, M. Ballanchè, le plus spivitualiste dés' écrivains de nos jours.

Loin donc de penser que les arts du commerce excluent les arts libéraux , et que toute parole qui tombe sur ce sol laborieux soit nécessairement perdue, j'entre avec confiance dans ce grand atelier de l'industrie française, persuadé que, si mon enseignement y reste sans fruit, j'ai du moins, pour ma part, beaucoup de choses à ap* prefidrè dans un pays di s'agitent tant de faits y tant

d*intérêts dive^rs^^nt d'espérances» comme aussi tent de profopdes douleurs.

Après cette première question s* en présente une seconde. Que viens-je faire iciî jQuèl espoir, quelle pensée, quelle doctrine m y conduisent î Viens-je Jtenterici, au cœur des provinces françaises ep à l'imitation de nos pères, je ne sais qifel |(é4ér^lisme dans Tart ou dans la philosophie! puhien., viens-je ^^\t&f en toutes choses Imfail|jbilité de Paris, (çf; me ranger sans réserve à ce capricieux ^mpifet Fermettez-moi à^ p'expliquer sans détour. Le moindre dégïiisement à ce); égard serait aussi indigne de vous que de moi.

Si le caractère des provinces fr^f^çaises n eâjt CQinmençé à changer que depuis 1^ révolution de 89, il eût été sauvé sans doute, il y a moifis d'un demi-siècle, p^ r héroïsme de ce^te ville martyre, l^ais c'est depuis la fin même du moyei) âge que ces originalités puissantes des provinces ont con^mencé .^ se perdre et à se fondra dans l'organisation homogène de la France moderne* Évoquerons-nous donc aujourd'hui des fantômes dç (Gruienne, de Normaiidie, dç Bourgogne,. de Franche- Comté, pour chercher les éléments d'un art novateur, et rangerons-noii^ en ))ataille ces morts glorieux contrç resprij; et )e génie de notre temps! A Dieu ne plaise] les barrières qui séparaient les intelligences les unes des autres dans ce pays sop^ tombées : qui pourrait, qui voudrait les relever? Une même âme^ une même vie, \xn inême souf&e, parcourent aujourd'hui la Fi*£^nce entière. Un même sang circule dans ce grand corps. Au lieu dç nous renfermer dans l'enceinte des opinions, des préjugés, 4es sentimefits meipe d une partie quelconque de ce pays,

il faut donc travailler à penser en commun avec lui. Du sein de nos traditions locales, élevons-nous avec lui jusqu'à la conscience de ses destinées ; c'est de ce point de vue seulement que nous pourrons, comme du sommet d'une haute tour, embrasser tout l'horizon moral de notre temps. Hommes de province, la France a grandi sur nos ruines. Ce sont nos débris qui ont fait son marche pied. Resterons-nous ensevelis dans le regret d'un passé qui n'est plus et qui ne doit plus renaître t ou plutôt, ne nous convierons-nous pas tous les uns les autres à nous associer à ce génie formé du génie de tous, et qui couvre nos discordes passées de ce grand nom de France t Cette question , il me semble , est résolue pour nous. En effet , dans cette assemblée je cherche des provinciaux, je ne trouve plus que des Français.

Mais si la conscience de ce pays, dans la suite de son histoire, s'est élevée paf degrés de la commune à la province , de la province à la France, je dis de plus que cette progression ne doit pas s'arrêter en ces termes. En effet, toute belle qu elle est (et je vous supplie de ne pas vous méprendre sur la parole que je vais 'prononcer), toute resplendissante qu'elle est dans la famille des peuples, la France n'est pourtant qu'une province de l'humanité, et si nul d'entre nous ne consent à s'enfermer dans les habitudes d'esprit d'une fraction de ce territoire, par une raison semblable , ce pays tout entier aspire d'un même effort *à sortir de ses propres liens pour connaître ce qui se passe hors de lui; et se confondre ainsi avec le génie du genre humain lui-même. Combien, à ce point de vue, l'esprit de Londres, de Paris, de Berlin, de Pétersbourg, de Philadelphie , n'est-il pas encore provincial ! Visitez

ces grands rassemblements d'hommes ; interrogez- les les uns sur les autres, vous verrez combien ils se connaissent mal , et combien , en vertu de cette ignorance, ils se décrient mutuellement. Querelles de districts et de cantons dans le grand empire de la civilisation moderne !

Par là, je suis ramené aux littératures étrangères, qui doivent être l'objet principal de ce cours ; et ici je regrette d'être obligé de me servir de ce mot étranger^ comme si rien pouvait nous être tel dans le spectacle des passions , des douleurs, des croyances de l'homme, représentées par la parole humaine, et comme si nous n'étions pas tous concitoyens dans la même cité de la beauté, de l'art et de l'immortalité. Oui, c'est par une impuissance de langage', que je suis obligé d'appeler de ce nom ceux qui, depuis Job et Homère jusqu'à Dante et Shakspeare, ont souvent fait palrer le mieux nos sentiments les plus intimes , et vécu le plus familièrement dans le secret de nos âmes. Mais enfin, puisqu'il faut s'en tenir à cette expression indigente , où est celui d'entre nous qui n'a pas d'avance gardé une place à son foyer pour tant d'hôtes imnwrtels qui frappent aujourd'hui à notre seuil î

Il est des siècles solitaires qui , uniquement occupés d'eux-mêmes, vivent de leur propre substance. Détachés de tous les autres^, ils les dédaignent ou les ignorent. J'apprécie comme je le dois le génie de ces époques. Je sais qu'elles rachètent par des qualités plus indigènes l'esprit d'étendue qui semble leur manquer. Mais quand ces temps sont passés, tous les regrets du monde ne les feraient pas renaître. Ebloui par sa propre splendeur, le siècle de Louis XIV a pu, d'une manière toute roj^ale, mépriser ou méconnaître le génie des peuples modernes.

Racine a pu ignorer jusqu'aux noms de ses deux grands précurseurs, Dante et Shakspeare. }1 y avai^ encore des Pyréndes entre les peuples, lorsqu'il n*y en avaij plus entre les rois. D'ailleurs, toutes 1^ nations modernes ont passé à leur tour par cet enchantement; chacune d'elles s'est considérée en son temps, et non sans quelque raison, comme la fille unique de la Providence. Ce genre d'idolâtrie a même servi à montrer dans une complète indépendance leurs instincts et leur caractère natif. Le malheur est que cet esprit ne peut plus rien produire de grand ni de fécond, l^n se voyant, se touchant, se mesurant de la tête, tous les peuples ont perdu quelque chose de la sublime infatuation de la solitude. Désormais, nous pouvons nous haïr, nous pouvons nous aimer, mais non rester indiiTérents les uns à l'égard ies autres. Que si nous voulions imiter l'incurie superbe dans laquelle se complaisait le siècle de Louis XI Y, nous ne retrouverions ni sa sérénité, ni son majestueux repos. Sans acquérir ses qualités, nous perdrions celles de notre temps ; nous ne serions ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Où donc serions-nous t Dans le

faux, c'est-à-dire, dans le néant.

On n'a pas laissé cependant d'élever de sérieuses objections contre l'étude des littératures étrangères ; on a pensé d'abord que le génie national ne peut nian<^uer de s'aïtérer dans un commerce assidu avec le génie des autres peuples, et que l'esprit de création s'affaisse sous le fardeau de trop d'oeuvres de l'imagination de l'homme. A cela je réponds que nous ne sommes pas libres de rejeter le fardeau de gloire du passé ; que c'est là un héritage qu'il nous faut accepter co^nie U civilisation même ;

que rignoraiice volontaire est up mauvais moyen d'atteindre à Toriginalité ; que plus nous apprenons de choses, plus s'agrandit pour nous le cercle de l'inconnu, et qu'ainsi cette crainte de tout savoir, qui semble préoccuper e^ enchaîner beaucoup d'imaginations, est un scrupule sur lequel il est facile de les rassurejp. Bien ma] conseillé paf son génie serait celui qui, dans la crainte de perdre son instinct et son inspiration native, se frustrerait de toute correspondance avec )e piondc extérieur, et fermerait les yeux à |a lt|rniëre du jour. Une inspiration qui serait si facilement détruite vaudrait-elle la peine d'être conservée? 4'^?^ doute fort. On raconte que pour rendre la voix des rossignols plus mélodieuse,il faut leur crever le$ yeux : je ne sais si le moyen est assiiré ; mais le fat -il, j'aimerai^ toujours mieux la mélodie de ceux qui, dans le fond des forêts, peuvent épier le jour pour saluep ses premiers rayons. Loin de croire que l'imagination des homnies s'accommode ainsi de réticences calculées et d'ignorance préméditée, je suis au contraire persuadé que si nous pou* vions nous représenter quelque part un Homère de nos jours, il posséderait toute la science de nçtre temps, c'est-à-dire, Tesprit des questions principales qui se dé« battent dans la religion, la philosophie, la politiquç, l'industrie e^ l'histoire naturelle, et que de plus il connaîtrai^ les tempéraments divers des peuples modernes, de la même manière que l'Homère de l'antiquité connaissait les arts, les métiers, les caractères et les dialectes de toutes les tribus helléniques.

En effet, on n'imite servilement que ce que Ton connaît mal, et le plus grand joug pour l'homme sera toujours celui de son ignorance. On ne domine une doctrine

qu*à la condition de s en faire une idée juste ; nous ne régnons que sur ce que nous connaissons ; nous sommes esclaves de tout le reste. Un génie étranger que nous sommes incapables de mesurer, d'apprécier, de juger, exerce sur nous une sorte de puissance magique ; il nous arrache à notre propre existence pour nous revêtir de la sienne, et nous ne pouvons lutter contre cette fascination qu'en approchant de ses œuvres pour les interroger et pénétrer jusque dans le mystère de leur composition. Quand a-t-on vu paraître en Europe le plus d'imitations fausses et banales de l'antiquité grecque t Dans le temps où cette antiquité était le plus mal connue, dans le dixhuitième siècle. Le nôtre n'a pu se délivrer de ce vain spectre qu'en étudiant le génie grec dans sa simplicité divine et dans ses profondeurs les plus cachées. De même, jamais notre pays, tout superbe qu'il est, n'a été courbé sous le joug de l'imagination étrangère plus que dans les années qui ont suivi le blocus glorieux de l'empire. Alors l'image confuse de ces littératures qui se révélaient, en quelque sorte, pour la première fois, exerçait une puissance presque invincible ; au milieu de ce débordement de pensées et d'emblèmes étrangers, la France ne s'est retrouvée elle-même que depuis qu'elle a commencé à examiner attentivement cet univers nouveau pour elle. Un peuple comme un individu n'achève de se connaître qu'en connaissant le monde.

Il suit de lu que le débat de la prééminence absolue d'une nation sur les autres ne nous occupera pas longtemps. Cette question ainsi posée est aussi insoluble que l'a été, dans le dix-septieme siccle, celle des anciens et des modernes. Qui l'emporte du génie allemand, ou anglais, ou

italien, ou espagnol i Question déclamatoire qui ne contient point de réponse. Que diriez -vous d'un naturaliste qui se poserait gravement la question de savoir lequel a la supériorité métaphysique du cèdre du Liban ou de l'olivier de TAttiqUe, du pin d'Italie ou du chêne des Gaules? Le vrai naturaliste ne procède point ainsi: il étudie chaque objet de la nature pris en soi ; puis, le com- -parant avec son analogue, il déduit de là les lois géné^rales de l'organisation. De même, celui qui ne porte dans les lettres que la passion de la vérité, considère chaque objet de l'art comme un objet de la nature même ; il en étudie la formation, en le comparant avec les monuments d'un même genre ; 'û n'aspire pas au plaisir futile de briser les uns par les autres et au profit d'un seul ces produits immortels de la nature humaine ; mais il déduit de cet examen la science suprême des lois qui régîsseiît les arts selon un ordre aussi immuable que celles qui s'appliquent au développement des corps organiques et inorganiques dans tous les règnes de la nature.

Remarquez avec moi combien la France est heureusement placée pour entrer dans ce système de critique comparée, qui semble lui appartenir par la nature même des choses. La variété de ses provinces ne correspondelle pas à celle des littératures modernes, et quelle que soit la diversité des instincts de l'Europe , n'a-t-élle pas autant d'organes pour en saisir le caractère? Par le Midi et le golfe de Lyon ne touche-t-elle pas à l'Italie, à la patrie du Dante? de l'autre côté, les Pyrénées ne la rattachent- elles pas comme un système de vertèbres à la contréed'oùsontsQrtislesCalderon,les|Càmoëns, les Michel Cervantes? Parles côtes de Bretagne ne tient- elle pas

intimement au corps entier de la race gallîque, qui a laissé son empreinte dans tout le génie anglais? Enfin, par la vallée du Rhin, par la^Lorraine et par l'Alsace, ne s*unit-elle pas aux traditions comme aux langues gernr)aniques, et ne jette t-elle pas un de ses rameaux les plus viyaces au cœur (}e la littérature allemande? Lesprovincf^ de France sont ainsi, en (^i|e|qi|e maniëfe, }es membrçs et les organes par lesauejs ce grand corps atteint tpu^ les parties de iborizon et saisit les objets et les formes qu il veut s'assimiler. Il résulte aussi de cette diversité, qu'étant en communication avec l'Europe çptière p^r sa circonférence, la France n*a point à redouter une influence exclusive, que le Nord et le Midi s'y corrigent l'un l'autre, et que cjb pavs, appe)é à tout comprendre, peijt s enricfiir de chaque élément nouveau sans jamajs se laisser absorber par aucun.

D*ailleurs, en même temps que les littératures mo4erpes sont devenues une partie essentielle de la critique ^ la science de l'antiquité a pris une figure toute Qp^velle. Longtemps on n'avait étudié que la partie, poujr ainsi 4ire, visible et extérieure du génie de la Grèce et de Rome ; de nos jours, on a pénétré jus(|u'au sanctuaire (nême 4^ cette double civilisation , au sein de ses relieions , de ses dogmes, de ses cultes ; et c'est son âme même qui nous est peu à peu dévoilée jusquen ses derniers replis. Ajoutez qu'au delà de la Grèce et de Rome , un monde inconnu commence lui-même à surgir. Je parle de l'Orient. Il n'a pas suffi aux théologiens, aux philologues de notre temps de porter dans l'étude des monuments hébraïques une liberté d'esprit qui a créé, pour ainsi dire, une nouvelle science, l'exégèse. Quelque chose de glus extraor-

APPENDICK. 431

dinaire se rencontre éh ce nhonncnt . Sur lès bords du Gange et de rindus à été retrouvée toute une civilisation avec une langue sacrée, dès hymnes, des épopées, une philosophie, uitè théologie, ùnè scôlastique ; monde encore enveloppé de ténèbres, dont quelques contours ont été seuls explorés, mais qui, dans tous les cas, reculé notre horizon et semble vieillir le genre humain de tout un cycle ; en sorte que , dé quelque côté que nous jetions les yeux , le cercle s'ârgrandîf , et Tesprit Se province cède paftôuf en chaque peuple à Tesprit deï'humanité même.

Je sais qu'en récompense , on se plaint que les èspriîs visent aujourd'hui à un idéal de grandeur exagérée , que nul né borne plus son ambition à Ces formes gracieuses et tempérées qfui manquaient , au dernier siècfe , presque toutes les tentatives dans les arts ei dans les lettres. J'admets là justesse de ce rf^prochè. Mais à qui s'adresset-flî A noire temps ïùî-mênfiè. îî*èst-il pas vrai que depuis un demî-sîècle, depuis ràvéùernent de la révolution française, ft èe passé quelque chose de grand et d'insôIitè dans le monde? N'avôris-nous pas assisté â des destinées colossales? N'àvoris-ribus pas vu de nos yeux des jourà gigantesques? Et quoi dé plus démesuré que le dranie qui, commentant par Arcolè , a fini par Sainte-Hélène? Depuis que la paix est rentrée dans le monde, les événements ont changé de caractère ; mais ils se Sont toujours développés sur une vaste échelle. L'Europe et l'Orient ne se pénètrent-ils pas de mille manières? Le commerce luimême n'est-il pas établi sur d'immenses proportions? Les voies de communication , qui détruisent aujourd'hui les distances, n'ouvrent-èlles pas à l'industrie un avenir qui tient du prodige? Lyon, Alexandrie, New-York, ne se

touchent-ils pasî Et lorsque l'histoire, les faits, le commerce, l'industrie, atteignent ainsi des mesures colossales, coniment voudrait-on que l'imagination des hommes, la critique littéraire , l'art , en un mot, assistassent tranquillement à ce spectacle, et que la poésie, qui, de sa nature, amplifie le vrai , n'aspirât pas , de son coté , à des formes qui puissent répondre à la grandeur des choses î

Jusqu'à ce moment, je n'ai envisagé les littératures que dans leur rapport avec le génie des arts. Quant à leur relation avec la sociabilité en général, il ne me serait pas difficile de démontrer que l'étude des littératures comparées sera désormais ,une partie nécessaire de notre éduca* tion civile. Après un demi-siècle de luttes dont l'issue a été de rapprocher les peuples , après que cette union de tous a été cimentée par les larmes et par le sang de deux générations, que reste-t-il à faire, si ce n'est à resserrer cette alliance par les lettres et à marier les esprits qUe le baptême des combats a déjà marqués d'un même signe! Dans un âge héroïque , et qui pourtant est bien près de nous, n'avons-nous pas vu des bulletins immortels rapprocher et réunir des noms et des distances étonnés de se trouver ensemble ! Lodi , Aboukir, Austerlitz , Moscou , Waterloo! Notr-e imagination n'a^t-elle pas été accou* tumée, dès notre berceau, à voyager d'un climat àl'autre? Or ces lieux , ces peuples, ces climats, ces génies divers, que la gloire nous a montrés au pas de course , n est-ce pa9 aujourd'hui une nécessité pour nous d'apprendre à lés estimer autrement qu'à travers la fumée des combats et les évocations de la colère! Après avoir régné sur l'Europe, la France la jugeant aujourd'hui sans passion et sans haine, c'est là le spectacle qu'il nous reste à con*

naître , après avoir épuisé tous les autres. Le glaive a réuni les peuples au lieu de les diviser. E!n les frappant Tun après Vautre , il a fait paraître en chacun d'eux une même religion politique et ^giociale. Après que Tépée a ainsi rapproché les esprits qu'elle semblait partager, Tart, Tart tout seul , continuera-t-il la guerre, et sera-t-il donné à quelques gens de plume de jeter dans la balance du monde leurs petits systèmes, leurs aigres antipathies, et de tacher d'encre le grand contrat d'alliance des peuples européens ? Non, sans doute. Quand la guerre serait dans toutes les autres parties de la société moderne , je dis que Tart resterait désormais un terrain sacré où viendraient s'amortir toutes. les haines, pour ne plus laisser paraître que l'unité d'un même esprit de famille. Au«dessus de la région de nos passions, de nos luttes intérieures et extérieures, au-dessus des grands champs de bataille de nos pères, planent désormais, comme un choeur unique , les Dante , les Shakspeare , les Racine , le» Comeillct, les Voltaire , les Calderon , les Goethe , qui , environnés de leurs créations immortelles comme eux , s'unissent dans un même esprit ; et , quelles que soient les querelles^ de l'avenir, tous ensemble se tenant par la main , ils seprér senteron^ tonjours entre les rangs ennemis , coitime les Sabines entre tes armées du Latium , pour rappeler aux peuples décharnés les uns contre les autres qu'ils font partie d'une même cité , d'une même famille , que leur parenté ne souffre plus de divorce, et que c'est une guerre impie que la guerre des frères contre les frères.

Est-ce à dire qu'il faille tout admettre sans discussion^ pour ramener tous les monuments dp l'imagination huf maine au niveau d'une même égalité forcée et menson-»

4SI ÂPfmmcÈ.

gërel Loin de là , ce qiie je voudrais conclure de ce qui précède, c'esl que l'art est un eanctuaire dans lequel il ne faut entrer qu'après une sorte d* épreuve intérieure. Laissons sur le seuil nos passions, nos préjugés, nosdis* iOordes, si nous le pouvons. N'aspirons qu'à la lumière, -k la beauté , à la vérité, à la liberté suprême. Partout où jelles se trouveront , soyons sûrs que là est la patrie immortelle de notre intelligence. Au lieu de rejeter la critique , je voudrais , au contraire , que chacun de nous ^ avant de l'appliquer ici , commençât par l'exercer sur lui* même. En eflfet , les monuments des arts sont le dernier effort de l'homme pour s'élever au*dessu6 de sa condition terrestre; c'est, après la religion , son aspiration la plus haute* Pour l'observer et le juger dans cette sublime occupation , ne convient-il pas de nous d^uiller nous-mêmes de nos propres misères ; et avant de faire comparaître devant notre propre conscience les plus pures imaginations en genre humain , ne devons-nous pas chercher à nous -orner intérieureihent de c^te beauté morale que chaque homme peut toujours découvrir en lui-aiémef Travaâkms 4one y comme dit Pascal , à bien penser, ce sera là toujours la meiHfure des rhétoriques.

. Confu dans est esprit, ce cours , si le temps et les ibiees nécessaires pour l'achever me sont accordés, deivrait être une histoire de la dvilisaticm pa« les mofmtnents de la pensée humaine. La religion surtout est la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers les siècles ; elle nous servira de guide, liais la rdigion mardie environnée de la poésie et suivie de la philosophie : je ne l'en séparerai pas. Cultes, légida* tiens, arts d'imitation, littératures, systèmes de philoso*

phie. industrie même, ces choses sont désormais indivisibles. Joignez à cela que les plus nobles pensées des peuples ne sont pas toujours celles qui ont été exprimées par les lettres. Les traditions orales s'élèvent souvent à une hauteur où les monuments écrits n'atteignent pas. Enfin il est des peuples qui n'ont laissé aucun livre, et qui pourtant ont été grands par la pensée. J'essayerai de retrouver les traces de leur intelligence ; et, de la même manière que l'esprit d'un auteur s'éclaire des détails de sa vie privée, je chercheW à montrer la concordance du génie religieux , littéraire et philosophique des peu* pies avec ce que Y on peyt appeler leur biogr§phie> c'ciatà-dire avec le caractère général de leur histoire et les formes dominantes de la nature dont ils ont ressenti l'influence.

Dans notre vie rapide, un moment à peine nous est accordé pour nous informer de cet univers , après quoi il faut mourir. Donnons-nous donc à la hâte le spectacle de ce que les hommes ont pensé, inventé, cru, espéré, adoré avant nous. En rattachant tout ce passé à notre courte existence, il semblera que nous nous agrandissions nous-mêmes, et que, d'un point imperceptible, nous fas« sions, nous aussi, une ligne infinie.

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