‹ Le génie du christianisme (volume 2)Chapitre 84 sur 199 · QUE LES ANCIENS N'AVAIENT POINT DE POÉSIE PROPREMENT DITE DESCRIPTIVE · texte numérisé non relu

QUE LES ANCIENS N'AVAIENT POINT DE POÉSIE PROPREMENT DITE DESCRIPTIVE

Nous avons fait voir dans les livres précédents que le christianisme , en se mêlant aux affections de l'âme, a multiplié les ressorts dramatiques. Encore une fois, le poly-

théisme ne s'occupait point des vie» ^ et défi vertus; il était totalement séparé de la morale. Or voilà un côté immense que la religion chrétienne embrasse de plus que 1 idolâtrie. Voyons h dan- et; <ju mi a[>pelle le merveilleux elle ne le dispute point en beauté à la mythologie même.

.Non- n.' Doua dissimulons pas que nous avons à combattre ici un des plus anciens préjugea de l'école. Les autorités sont contre nous, et l'on peut nous citer vingt vers de l'Art poétique qui nous condamnent :

Et quel objet enfin à présenter aux yeux, etc.

C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, etc.

ouoi qu'il en soit, il n'est pas impossible de soutenir que la mythologie si vantée, loin d'embellir la nature, en détruit les véritables charmes, et nous croyons que plusieurs littérateurs distingués sont à présent de cet avis.

Le plus grand et le premier vice de la mythologie était d'abord de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité. Une preuve incontestable de ce fait, c'est que la poésie que nous appelons descriptive a été inconnue de l'antiquité ; les poètes mêmes qui ont chanté la nature, comme Hésiode, Théocrite et Virgile, n'en ont point fait de description dans le sens que nous attachons à ce mot. Ils nous ont sans doute laissé d'admirables peintures des travaux, des mœurs et du bonheur de la vie rustique; mais quant à ces tableaux des campagnes, des saisons, des accidents du ciel, qui ont enrichi la muse moderne, on en trouve à peine quelques traits dans leurs écrits.

Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme le reste de leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la grotte du Cyclope, il ne l'a pas tapissée de lilas et de roses; il y a planté, comme Théocrite, des lauriers et de longs pins. Dans les jardins d'Alcinoùs, il fait couler des fontaines et fleurir des arbres utiles; il parle ailleurs de la colline battue des vents et couverte de figuiers, et il représente la fumée des palais de Circé s'élevant au-dessus d'une forêt de chênes.

Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il donne au pin l'épithète iï harmonieux, parce qu'en effet le pin a une sorte de doux gémissement quand il est faiblement agité; les nuages, dans les Géorgiques, sont comparés à des flocons de laine roulés parles vents; et les hirondelles, dans Y Enéide, gazouillent sous le chaume du roi Êvandre, ou rasent les portiques des palais. Horace, Tibulle, Properce, Ovide, ont aussi crayonné quelques vues de la nature; mais ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée, un vallon où Cythérée doit descendre, une fontaine où Bacchus repose dans le sein des naïades.

L'âge philosophique de l'antiquité ne changea rien à cette manière. L'Olympe, auquel on ne croyait plus, se réfugia chez les poètes, qui protégèrent à leur tour les dieux qui les avaient protégés. Stace et Silius Italicus n'ont pas été plus loin qu'Homère et Virgile en poésie descriptive; Lucain seul avait fait quelque progrès dans cette carrière, et l'on trouve dans la Pharsale la peinture d'une forêt et d'un désert qui rappelle les couleurs modernes (i).

Enfin les naturalistes furent aussi sobres que les poètes, et suivirent à peu près la même progression. Ainsi Pline et Columelle, qui vinrent les derniers, se sont plus attachés à décrire la nature qu'Aiistote. Parmi les historiens et les philosophes, Xénophon, Tacite, Plutarque, Platon et Pline le Jeune (2) se font remarquer par quelques beaux tableaux.

(1) Cette description est pleine d'enflure et de mauvais goût; mais il ne s'agit ici que du genre, et non de l'exécution du morceau.

(2) Voyez, dans Xénophon, la Ketraite des Dix mille et le Traité de la Chasse; daus Tacite, la

On ne peut guère supposer que des hommes aussi sensibles que les anciens eussent manqué d'yeux pour voir la nature, et de talent pour la peindre, si quelque cause puissante ne les avait aveuglés. Or cette cause était la mythologie, qui, peuplant l'univers d'élégants fantômes, ôtait à la création sa gravité, sa grandeur et sa solitude. Il a fallu que le christianisme vînt chasser ce peuple de faunes, de satyres et de nymphes, pour rendre aux grottes leur silence, et aux bois leur rêverie. Les déserts ont pris sous notre culte un caractère plus triste, plus grave, plus sublime; le dôme des forêts s'est exhaussé; les fleuves ont brisé leurs petites urnes, pour ne plus verser que les eaux de l'abîme du sommet des montagnes : le vrai Dieu, en rentrant dans ses œuvres, a donné son immensité à la nature.

Le spectacle de l'univers ne pouvait faire sentir aux Grecs et aux Romains les émotions qu'il porte à notre âme. Au lieu de ce soleil couchant, dont le rayon allongé tantôt illumine une forêt, tantôt forme une tangente d'or sur l'arc roulant des mers ; au lieu de ces accidents de lumière qui nous retracent chaque matin le miracle de la création, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme machine d'opéra.

Si le poëte s'égarait dans les vallées de Taygète, au bord du Sperchius, sur le Ménale aimé d'Orphée, ou dans les campagnes d'Élore, malgré la douceur de ces dénominations, il ne rencontrait que des faunes, il n'entendait que des dryades : Priape était là sur un tronc d'olivier, et Vertumne avec les Zéphyrs menait des danses éternelles. Des sylvains et des naïades peuvent frapper agréablement l'imagination, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse reproduits ; nous ne voulons point

.... Chasser les tritons de l'empire des eaux, Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux. . . .

Mais enfin, qu'est-ce que tout cela laisse au fond de l'âme? qu'en résulte-t-il pour le cœur? quel fruit peut en tirer la pensée? Oh î que le poëte chrétien est plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène avec lui ! Libres de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d'une Divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse, le mystère et la religion, semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées.

Pénétrez dans ces forêts américaines aussi vieilles que le monde : quel profond silence dans ces retraites quand les vents reposent ! quelles voix inconnues quand les vents viennent à s'élever! Êtes -vous immobile, tout est muet; faites -vous un pas, tout soupire. La nuit s'approche, les ombres s'épaississent : on entend des troupeaux de bêtes sauvages passer dans les ténèbres; la terre murmure sous vos pas; quelques coups de foudre font mugir les déserts ; la forêt s'agite, les arbres tombent, un fleuve inconnu coule devant vous. La lune sort enfin de l'Orient; à mesure que vous passez aux pieds des arbres, elle semble errer devant vous dans leurs cimes et suivre tristement vos yeux. Le voyageur s'assied sur le tronc d'un chêne pour attendre le jour; il regarde tour à tour l'astre des nuits, les ténèbres, le fleuve; il se sent inquiet, agité, et dans l'attente de quelque chose d'inconnu; un plaisir inouï, une crainte extraordinaire, font palpiter son sein, comme s'il allait être admis à quelque secret de la Divinité : il est seul au fond des forêts; mais l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de la nature, et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu'une seule pensée de son cœur.

description du camp abandonné où Varus fut massacré avec ses légions {Annal., liv. I); dans Plutarque, la Vie de Brutus et de Pompée; dans Platon, l'ouverture du Dialogue des Lois; dans Pline, la description de son jardin.

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Oui, quand l'homme renierait la Di\inité, Ifèllt pendant, sans cortège et sans spectateur, sérail encore plus auguste in milieu des monde, solitaire* que s'il y paraissait •nvironnédefl petit de la laide; le désert \ 14c aurait encore quelques conve-

nances avec l'étendue de ses idées, la tristesse de ses passions, et le dégoût môme d'une vie suis Illusion et sans espérance. Il y a dans l'homme on instinct qoj le met en rapport avec les scènes de la nature. i ii m".i passé îles heures eut: il sur le rivage d'un fleuve, à voir s'écouler

Qui ne s'est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l'éeueil éloigné! Il faut plaindre les anciens, qui n'avaient trouvé dans l'Océan que le palais de Neptune et la grotte de Protêt ; il était dur de ne voir que les aventures des tritons et des nél dans cette immensité des mers, qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre âme ; dans cette immensité qui fait naitre en nous un vague désir de quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur.

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