‹ Le génie du christianisme (volume 2)Chapitre 88 sur 199 · CHAPITRE VIL— DES SAINTS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL— DES SAINTS

Il est certain que les poètes n'ont pas su tirer du merveilleux chrétien tout ce qu'il peut fournir aux muses. On se moque des saints et des anges; mais les anciens euxmêmes n'avaient-ils pas leurs demi-dieux? Pythagore, Platon, Socrate, recommandent le culle de ces hommes qu'ils appellent des héros. Honore les héros pleins de bonté et de lumière, dit le premier dans ses Vers dorés. Et, pour qu'on ne se méprenne pas à ce nom de hé?*os, Hiéroclès l'interprète exactement comme le christianisme explique le nom de saint. « Ces héros pleins de bonté et de lumière pensent toujours à leur « Créateur, et sont tout éclatants de la lumière qui rejaillit de la félicité dont ils « jouissent en lui. » — Et plus loin : a Héros vient d'un mot grec qui signifie amour, « pour marquer que, pleins d'amour pour Dieu, les héros ne cherchent qu'à nous « aider à passer de cette vie terrestre à une vie divine, et à devenir citoyens du a ciel. » (Hiékocl., Comm. in Pyth.) Les Pères de l'Église appellent à leur tour les saints des héros: c'est ainsi qu'ils disent que le baptême est le sacerdoce des laïques,

(1) La magie des anciens différait en ceci de la nôtre, qu'elle s'opérait par les seules vertus des plantes et des philtres, tandis que parmi nous elle découle d'une puissance surnaturelle, quelquefois bonne, mais presque toujours méchante. On sent qu'il n'est pas question ici de la partie historique et philosophique de la magie considérée comme l'art des mages.

et qu'il fait de tous les chrétiens des rois et des prêtres de Dieu. (Hieron., Dial. c. Lucîf. )

Et , sans doute, ce sont des héros , ces martyrs qui , domptant les passions de leurs cœurs et "bravant la méchanceté des hommes, ont mérité par ces travaux de monter au ring des puissances célestes. Sous le polythéisme, des sophistes ont paru quelquefois plus moraux que la religion de leur patrie; mais parmi nous jamais un philosophe, si saLre qu'il ait été, n'a pu s'élever au-dessus de la morale chrétienne. Tandis que Sociale honorait la mémoire des justes, le paganisme offrait à la vénération des peuples des brigands dont la force corporelle était la seule vertu, et qui s'étaient souillés de tous les crimes.- Si quelquefois on accordait l'apothéose aux bons rois, Tibère et Néron avaient aussi leurs prêtres et leurs temples. Sacrés mortels que l'Église de Jésus-Christ nous commande d'honorer, vous n'étiez ni des forts ni des puissants entre les hommes! Nés souvent dans la cabane du pauvre, vous n'avez étalé aux yeux du monde que d'humbles jours et d'obscurs malheurs ! N'entendra-t-on jamais que des blasphèmes contre une religion qui, déifiant l'indigence, l'infortune, la simplicité et la vertu, a fait tomber à leurs pieds la richesse, le bonheur, la grandeur et le vice ?

Et qu'ont donc de si odieux à la poésie ces solitaires de laThébaïde, avec leur bâton blanc et leur habit de feuilles de palmier? Les oiseaux du ciel les nourrissent (4), les lions portent leurs messages (2) ou creusent leurs tombeaux (3); en commerce familier avec les an^es, ils remplissent de miracles les déserts où fut Memphis (4). Horeb et Sinaï, le Carmel et le Liban, le torrent de Cédron et la vallée de Josaphat, redisent encore la gloire de l'habitant de la cellule et de l'anachorète du rocher. Les Muses aiment à rêver dans ces monastères remplis des ombres d'Antoine, de Pacôme, de Benoît, de Basile. Les premiers apôtres prêchant l'Évangile aux premiers fidèles dans les catacombes ou sous le dattier de Béthanie, n'ont pas paru à Michel-Ange et à Raphaël des sujets si peu favorables au génie.

Nous tairons à présent, parce que nous en parlerons dans la suite, ces bienfaiteurs de l'humanité qui fondèrent les hôpitaux et se vouèrent à la pauvreté, à la peste, à l'esclavage, pour secourir des gommes; nous nous renfermerons dans les seules Écritures, de peur de nous égarer dans un sujet si vaste et si intéressant. Josué, Élie, Isaïe, Jérémie, Daniel, tous ces prophètes enfin qui vivent d'une éternelle vie ue pourraientils pas faire entendre dans un poëme leurs sublimes lamentations? L'urne de Jérusalem ne se peut- elle encore remplir de leurs larmes? N'y a-t-il plus de saules de Babylone pour y suspendre les harpes détendues? Pour nous, qui à la vérité ne sommes pas poëte, il nous semble que ces enfants de la vision feraient d'assez beaux groupes sur les nuées; nous les peindrions avec une tête flamboyante; une barbe ar gentée descendrait sur leur poitrine immortelle, et l'esprit divin éclaterait dans leurs regards.

Mais quel essaim de vénérables ombres, àlavoix d'une muse chrétienne, se réveille dans la caverne de Mambré? Abraham, Isaac, Jacob, Rebecca, et vous tous, enfants de l'Orient, rois, patriarches, aïeux de Jésus -Christ, chantez l'antique alliance de Dieu et des hommes ! Redites-nous cette histoire chère au ciel , l'histoire de Joseph et de ses frères. Le chœur des saints rois, David à leur tête; l'armée des confesseurs et des martyrs vêtus de robes éclatantes nous offriraient aussi leur merveilleux. Ces derniers présentent au pinceau le genre" tragique dans sa plus grande élévation : après la

(1) Hieron., in Vit. Paul. — (2) Thedd., Hist. ReL, cap. vi. — (3) Hieron., m Vit Paul. (4) Nous passerons rapidement sur ces solitaires , parce que nous en parlerons ailleurs.

peinture de leurs tourments, nous dirions ce que Dieu fît pour ces victimes, et le don des miracles dont il honora leurs tombeaux.

Nous placerions auprès de ces illustres chœurs les chœurs des vierges célestes , les Geneviève de Brabant, les Pulchérie, tes Rosalie, les Cécile, les Lucile, les Isabelle, les Eulalie. Le merveilleux du christianisme est plein de concordances ou de contrastes gracieux. On sait comment Neptune ,

S'élevant sur la mer,

D'un mol calme les flots

Nos dogmes fournissent un autre genre de poésie. Un vaisseau est prêt à périr : l'aumônier, par des paroles qui délient les âmes, remet à chacun la peine de ses fautes ; il adresse au ciel la prière qui, dans un tourbillon, envoie l'esprit du naufragé au Dieu des orages. Déjà l'Océan se creuse pour engloutir les matelots ; déjà les vagues, élevant leur triste voix entre les rochers, semblent commencer les chants funèbres; tout à coup un trait de lumière perce la tempête : Y Étoile des mers, Marie, patronne des mariniers, paraît au milieu de la nue. Elle tient son enfant dans ses bras, et calme les flots par un sourire : charmante religion, qui oppose à ce que la nature a de plus terrible ce que le ciel a de plus doux ! aux tempêtes de l'Océan un petit enfant et une tendre mère !

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