‹ Le génie du christianisme (volume 2)Chapitre 89 sur 199 · CHAPITRE VIII.— DES ANGES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII.— DES ANGES

Tel est le merveilleux qu'on peut tirer de nos saints, sans parler de» diverses histoires de leur vie. On découvre ensuite dans la hiérarchie des anges, doctrine aussi ancienne que le monde, mille tableaux pour le poëte. Non- seulement les messagers du Très-Haut portent ses décrets d'un bout de l'univers à Fautre ; non- seulement ils sont les invisibles gardiens des hommes, ou prennent pour se manifester à eux les formes les plus aimables; mais encore la religion nous permet d'attacher des anges protecteurs à la belle nature ainsi qu'aux sentiments vertueux. Quelle innombrable troupe de divinités vient donc tout à coup peupler les mondes î

Chez les Grecs le ciel finissait au sommet de l'Olympe , et leurs dieux ne s'élevaient pas plus haut que les vapeurs de la terre. Le merveilleux chrétien, d'accord avec la raison, les sciences et l'expansion de notre âme, s'enfonce de monde en monde, d'univers en univers, dans des espaces où l'imagination, effrayée, frissonne et recule. En vain les télescopes fouillent tous les coins du ciel, en vain ils poursuivent la comète au delà de notre système, la comète enfin leur échappe; mais elle n'échappe pas à Y archange, qui la roule à son pôle inconnu, et qui, au siècle marqué, la ramènera par des voies mystérieuses jusque dans le foyer de 'notre soleil.

Le poëte chrétien est le seul initié au secret de ces merveilles. De globes en globes, de soleils en soleils, avec les Séraphins, les Trônes, les Ardeurs qui gouvernent les mondes, l'imagination fatiguée redescend enfin sur la terre comme un fleuve qui, par une cascade magnifique, épanche ses flots d'or à l'aspect d'un couchant radieux. On passe alors de la grandeur à la douceur des images : sous l'ombrage des forêts on parcourt l'empire de Y Ange de la solitude, on retrouve dans la clarté de la lune le Génie des rêveries du cœur; on entend ses soupirs dans le frémissement des bois et dans les plaintes de Philomèle. Les roses de l'aurore ne sont que la chevelure de Y Ange du matin. VAnge de la nuit repose au milieu des cieux, où il ressemble à la lune endormie sur un nuage; ses yeux sont couverts d'un bandeau d'étoiles; ses talons et son front

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sont un peu rougis de la pourpre de l'aurore et de celle du crépuscule; Y Ange du silence le précède, et celui du mystère le suit. Ne faisons paa l'injure aux poètes de penser qu'ils regardent Y Ange des mers, Y Ange des tempêtes, Y Ange du temps, Y Ange de la mort , comme des génies désagréables aux muses. C'est Y Ange des saintes amours qui donne aux vierges un regard céleste, et c'est Y Ange des harmonies qui leur fait présent des grâces : l'honnête homme doit à son cœur Y Ange de la vertu, et ses lèvres à celui de la persuasion. Rien n'empêche d'accorder à ces esprits bienfaisants des marques distinctives de leurs pouvoirs et de leurs offices : Y Ange de l'amitié, par exemple, pourrait porter une écharpe merveilleuse où l'on verrait fondus, par un travail divin, les consolations de l'âme, les dévouements sublimes, les paroles secrètes du cœur, les joies innocentes, les chastes embrassements, la religion, le charme des tombeaux et l'immortelle espérance.

CHAPITRE IX. — APPLICATION DES PRINCIPES ÉTABLIS DANS LES CHAPITRES PRÉCÉDENTS. — CARACTÈRE DE SATAN.

Des préceptes passons aux exemples. En reprenant ce que nous avons dit dans les précédents chapitres, nous commencerons par le caractère attribué aux mauvais anges, et nous citerons le Satan de Milton.

Avant le poëte anglais, le Dante et le Tasse avaient peint le monarque de Fenfer. L'imagination du Dante, épuisée par neuf cercles de tortures, n'a fait de Satan enclavé au centre de la terre qu'un monstre odieux; le Tasse, en lui donnant des cornes, l'a presque rendu ridicule. Entraîné par ces autorités, Milton a eu un moment le mauvais goût de mesurer son Satan; mais il se relève bientôt d'une manière sublime. Écoutez le prince des ténèbres s'écrier, du haut de la montagne d'où il contemple pour la première fois son empire :

« Adieu, champs fortunés qu'habitent les joies éternelles ! Horreurs, je vous salue ! je vous salue, monde infernal! Abîme, reçois ton nouveau monarque. 11 t'apporte un esprit que ni temps ni lieux ne changeront jamais. Du moins ici nous serons libres, ici nous régnerons : régner même aux enfers est digne de mon ambition. » (Parad. lost, b. i, v. 49.)

Quelle manière de prendre possession des gouffres de l'enfer?

Le conseil infernal étant assemblé, le poëte représente Satan au milieu de son sénat :

« Ses formes conservaient une partie de leur primitive splendeur; ce n'était rien moins encore qu'un archange tombé , une gloire un peu obscurcie : comme lorsque le soleil levant, dépouillé de ses rayons, jette un regard horizontal à travers les brouillards du malin; ou tel que, dans une éclipse, cet astre, caché derrière la lune, répand sur une moitié des peuples un crépuscule funeste, et tourmente les rois par la frayeur des révolutions. Ainsi paraissait l'archange obscurci, mais encore brillant, au-dessus des compagnons de sa chute : toutefois son visage était labouré par les cicatrices delà foudre, elles chagrins veillaient sur ses joues décolorées. » (b. i, v. 591.)

Achevons de connaître le caractère de Satan. Échappé de l'enfer, et parvenu sur la terre, il est saisi de désespoir en contemplant les merveilles de l'univers; il apostrophe le soleil :

« 0 toi qui, couronné d'une gloire immense, laisses du haut de ta domination solitaire tomber tes regards comme le Dieu de ce nouvel univers ; toi , devant qui les étoiles cachent leurs têtes humiliées, j'élève une voix vers toi, mais non pas une voix amie : je ne prononce Ion nom, ô soleil ! que pour le dire combien je hais tes rayons. Ah ! ils me rappellent de quelle

hauteur je suis tombé, et combien jadis je brillais glorieux au-dessus de ta sphère ! L'orgueil et l'ambition m'ont précipité. J'osai, dans le ciel même, déclarer la guerre au Roi du ciel. Il ne méritait pas un pareil retour, lui qui m'avait fait ce que j'étais dans un rang éminent... Élevé si haut, je dédaignai d'obéir; je crus qu'un pas de plus me porterait au rang suprême, et me déchargerait en un moment de la dette immense d'une reconnaissance éternelle... Oh! pourquoi sa volonté toule- puissante ne me créa-l-elle au rang de quelque ange inférieur! je serais encore heureux, mon ambition n'eût point été nourrie par une espérance illimilée... Misérable! où fuir une colère infinie, un désespoir infini? L'enfer est partout où je suis , moi-même je suis l'enfer... O Dieu ! ralentis tes coups ! N'est-il aucune voie laissée au repentir, aucune à la miséricorde, hors l'obéissance? L'obéissance! l'orgueil me défend ce mot. Quelle honte pour moi devant les esprits de l'abîme ! Ce n'était pas par des promesses de soumission que je les séduisis, lorsque j'osai me vanter de subjuguer le Tout- Puissant. Ah ! tandis qu'ils m'adorent sur le trône des enfers, ils savent peu combien je paie cher ces paroles superbes, combien je gémis intérieurement sous le fardeau de mes douleurs... Mais si je me repentais, si, par un acte delà grâce divine, je remontais à ma première place?... Un rang élevé rappellerait bientôt des pensées ambitieuses; les serments d'une feinte soumission seraient bientôt démeniis! Le tyran le sait; il est aussi loin de m'accorder la paix, que je suis loin de demander grâce. Adieu donc, espérance, et avec toi, adieu, crainte et remords; tout est perdu pour moi. Mal, sois mon unique bien! Par toi du moins avec le Roi du ciel je partagerai l'empire : peut-être même règnerai-je sur plus d'une moitié de l'univers, comme l'homme et ce monde nouveau l'apprendront en peu de temps. » (b. iv, v. 33-H5.)

Quelle que soit notre admiration pour Homère , nous sommes obligés de convenir qu'il n'a rien de comparable à ce passage de Milton. Lorsque, avec la grandeur du sujet, la beauté de la poésie, l'élévation naturelle des personnages, on montre une connaissance aussi profonde des passions, il ne faut rien demander de plus au génie. Satan se repentant à la vue de la lumière, qu'il hait parce qu'elle lui rappelle combien il fut élevé au-dessus d'elle, souhaitant ensuite d'avoir été créé dans un rang inférieur, puis s'endurcissant dans le crime par orgueil, par. honte, par méfiance même de son caractère ambitieux; enfin, pour tout fruit de ses réflexions, et comme pour expier un moment de remords, se chargeant de l'empire du mal pendant toute une éternité : voilà certes, si nous ne nous trompons, une des conceptions les plus sublimes et les plus pathétiques qui soient jamais sorties du cerveau d'un poëte.

Nous sommes frappé dans ce moment d'une idée que nous ne pouvons taire. Quiconque a quelque critique et un bon sens pour l'histoire pourra reconnaître que Milton a fait entrer dans le caractère de son Satan les perversités de ces hommes qui, vers le commencement du xvne siècle, couvrirent l'Angleterre de deuil : on y sent la même obstination, le même enthousiasme, le même orgueil, le même esprit de rébellion et d'indépendance : on trouve dans le monarque infernal ces fameux niveleurs qui, se séparant de la religion de leur pays, avaient secoué le joug de toutgouvernement légitime, et s'étaient révoltés à la fois contre Dieu et contre les hommes. Milton lui-même avait partagé cet esprit de perdition: et pour imaginer un Satan aussi détestable, il fallait que le poëte en eût vu l'image dans ces réprouvés qui firent si longtemps de leur patrie le vrai séjour des démons.

CHAPITRE X.— MACHINES POÉTIQUES. — VÉNUS DANS LES BOIS DE CARTHAGE. — RAPHAËL AU BERCEAU D'ÉDEN.

Venons aux exemples des machines poétiques. Vénus se montrant à Énée dans les bois de Carthage est un morceau achevé dans le genre gracieux. Cui mater média, etc.

« A travers la forêt, sa mère, suivant le même sentier, s'avance au-devant de lui. a Elle avait l'air et le visage d'une vierge, et elle était armée à la manière des filles « de Sparte, etc. »

Celte poésie est délicieuse; mais le chantre d'Éden en a beaucoup approché lorsqu'il a peint l'arrivée de l'ange Raphaël au bocage de nos premiers pères.

« Pour ombrager ses formes divines, le Séraphin porle six ailes. Deux attachées à ses épaules sont ramenées sur son sein, comme les pans d'un manteau royal; celles da mil; roulent autour de lui comme une écharpeétodée;... les deux dernières, teintes d'a/ur, battent à ses talons rapides. Il secoue ses plumes, qui répandent des odeurs célestes.

« Il s'avance dans le jardin du bonheur, au travers des bocages de myrtes et des nuages de nard et d'encens, solitudes de parfums où la nature dans sa jeunesse se livre a tous ses caprices... Adam, assis à la porte de son berceau, aperçut le divin messager. Aussitôt il s'écrie : Eve , accours ! viens voir ce qui est digne de ton admiration! Regarde vers l'orient, parmi ces arbres. Aperçois -tu celte forme glorieuse qui semble se diriger vers notre berceau? On la prendrait pour une autre aurore qui se lève au milieu du jour... »

Ici Milton, presque aussi gracieux que Virgile, l'emporte sur lui par la sainteté et la grandeur. Raphaël est plus beau que Vénus, Éden plus enchanté que les bois de Carthage, et Énée est un froid et triste personnage auprès du majestueux Adam.

Voici un ange mystique de Klopstock :

. . . . Dann eil et der thronen. (Messias.)

« Soudain le premier-né des trônes descend vers Gabriel, pour le conduire vers le Très- Haut. L'Étemel le nomme Élu, et le ciel Éloa. Plus parfait que tous les êtres créés, il occupe la première place près de l'Être infini. Une de ses pensées est belle comme l'àme entière de l'homme, lorsque, digne de son immortalité, elle médite profondément. Son regard est plus beau que le matin d'un printemps, plus doux que la clarté des étoiles, lorsque, brillantes de jeunesse, elles se balancèrent près du trône céleste avec tous leurs flots de lumière. Dieu le créa le premier. Il puisa dans une gloire céleste son corps aérien. Lorsqu'il naquit, tout un ciel de nuages flottait autour de lui ; Dieu lui-même le souleva dans ses bras , et lui dit en le bénissant : Créature, me voici. »

Raphaël est l'ange extérieur; Éloa, l'ange intérieur: les Mercure et les Apollon de la. mythologie nous semblent moins divins que ces génies du christanisme.

Plusieurs fois les dieux en viennent aux mains dans Homère; mais, comme nous l'avons déjà remarqué, on ne trouve rien dans Y Iliade qui soit supérieur au combat que Satan s'apprête à livrer à Michel dans le paradis terrestre, ni à la déroute des légions foudroyées par Emmanuel : plusieurs fois les divinités païennes sauvent leurs héros favoris en les couvrant d'une nuée; mais cette machine a été très-heureusement transportée par le Tasse à la poésie chrétienne, lorsqu'il introduit Soliman dans Jérusalem. Ce char enveloppé de vapeurs, ce voyage invisible d'un enchanteur et d'un héros au travers du camp des chrétiens, cette porte secrèle d'Hérode, ces souvenirs des temps antiques jetés au milieu d'une narration rapide, ce guerrier qui assiste à un conseil sans être vu, et qui se montre seulement pour déterminer Solyme aux combats, tout ce merveilleux, quoique du genre magique, est d'une excellence singulière.

On objectera peut-être que dans les peintures voluptueuses le paganisme doit au moins avoir la préférence. Et que ferons -nous donc d'Armide? dirons -nous qu'elle est sans charme, lorsque, penchée sur le front de Renaud endormi, le poignard échappe à sa main, et que sa haine se change en amour? Préfèrerons-nous Ascagne caché par Vénus dans les bois de Cythère au jeune héros du Tasse enchainé avec des

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fleurs, et transporté sur un nuage aux îles Fortunées? Ces jardins, dont le seul défaut est d'être trop enchantés; ces amours, qui ne manquent que d'un voile, ne sont pas assurément des tableaux si sévères. On retrouve dans cette épisode jusqu'à la ceinture de Vénus, tant et si justement regrettée. Au surplus, si des critiques chagrins voulaient absolument bannir la magie, les anges des ténèbres pourraient exécuter euxmêmes ce qu'Armide fait par leur moyen. On y est autorisé par l'histoire de quelques-uns de nos saints, et le démon des voluptés a toujours été regardé comme un des plus dangereux et des plus puissants de l'abîme.

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