PREMIÈRE PARTIE
aspects de l'Océan sont grands et tristes ! Dans quelles rêveries ils vous plongent, soit que l'imagination s'enfonce sur les mers du Nord au milieu des frimas et des tempêtes, soit qu'elle aborde sur les mers du Midi à des îles de repos et de bonheur ! *
Il nous arrivait souvent de nous lever au milieu de la nuit et d'aller nous asseoir sur le pont, où nous ne trouvions que l'officier de quart et quelques matelots qui fumaient leurs pipes en silence. Pour tout bruit on entendait le froissement de la proue sur les flots, tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long des flancs du navire. Dieu des chrétiens ! c'est surtout dans les eaux de. l'abîme et dans les profondeurs des cieux que tu as gravé bien fortement les traits de ta toute-puissance ! Des millions d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et sur les flots! Jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspenduventre les astres et l'Océan, j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes pieds !
Je ne suis rien; je ne 'suis qu'un simple solitaire; j'ai souvent entendu les savants disputer sur le premier Etre, et je ne les ai point compris : mais j'ai toujours remarqué que c'est à la vue des grandes scènes de la nature que cet Etre inconnu se manifeste au cœur de l'homme. Un soir (il faisait un profond calme), nous nous trouvions dans ces belles mers qui baignent les rivages de la Virginie ; toutes les voiles étaient pliées; j'étais occupé sous le pont, lorsque j'entendis la cloche qui appelait l'équipage à la prière : je me hâtai d'aller mêler mes vœux a ceux de mes compagnons de voyage. Les officiers étaient sur le château de poupe avec les passagers ; l'aumônier, un livre à la main, se tenait un peu en avant d'eux; les matelots étaient répandus pêlemêle sur le tillac : nous étions tous debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau, qui regardait l'occident.
Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes. On eut dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Quelques nuages étaient jetés sans ordre rians l'orient, où la lune montait avec lenteur ; le reste du ciel était pur: vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe, brillante des couleurs du prisme, s'élevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel.
Il eut été bien à plaindre celui qui, dans ce spectacle» n'eût point reconnu la beauté de Dieu. Des larmes coulèrent
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malgré moi de mes paupières, lorsque mes compagi leurs chapeaux goudronnés, vinn ni à entonner I auque leur simple cantique à Notre-Dan
Secourt, patronne des mariniers. Qu'elle était tou
de ces hommes qui, sur une planche I milieu de l'Océan, contemplaient 1«* soleil couchant sur les Bots ! Gomme elle allait à l'âme, cette invocation du pauvre matelot à la Mère de douleur! La conscience «le notre petitesse à la vue de l'infini, nos chants s'étendanl au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûcl n erveille de notre vaisseau au milieu de tant de ça un équipage religieux saisi d'admiration et de crain
auguste en prières, Dieu penché sur l'abîme, d'une retenant le soleil aux porte- de l'occident, . élevant la lune dans l'orient, et prêtant, à travers l'immen- Bité, une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir.
Passons à la scène terrestre.
'"Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte de Niagara; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtai dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau Monde.
Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sup^des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ges nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en cônes diaphanes de satin blanc, se dispersaient en léuers flocons
lïne, ou formaient lans les cieux des bancs d'un< éblouissante, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.
La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : i bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les int< . d"s arbres, et poussait des gerbes de lumière jusque L'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui cou- I mi s pieds tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans une savane, de I
le la rivière, la clarté de la lune dormait -an- mouvement sur les cazons : des bouleaux agités par les Lu disperses ça et la formaient des îles d'ombres Qettanl