DEUXIÈME PARTIE
Il aperçoit deux êtres d'une forme plus noble, d'une stature droite et élevée, comme celle des esprits immortels. Dans tout l'honneur primitif de leur naissance, une majestueuse nudité les couvre : on les prendrait pour les souverains de ce nouvel univers, et ils semblent dignes de l'être. A travers leurs regards divins brillent les attributs de leur glorieux Créateur : la vérité, la sagesse, la sainteté rigide et pure, vertu dont émane l'autorité réelle de l'homme. Toutefois ce* créatures célestes diffèrent entre elles, ainsi que leur* sexes le déclarent : il est créé pour la contemplation et la valeur ; elle est formée pour la mollesse et les grâces : Lui pour Dieu seulement, Elle pour Dieu, en Lui. Le front ouvert, l'œil sublime du premier, annoncent la puissance absolue : ses cheveux d'hyacinthe, se partageant sur son front, pendent noblement en boucles des deux côtés, mais sans flotter au-dessous de ses larges épaules. Sa compagne au contiaire laisse descendre comme un voile d'or ses - tresses sur sa ceinture, où elles forment de capricieux anneaux : ainsi la vigne courbe ses tendres ceps autour d'un fragile appui ; symbole de la sujétion où est née notre : sujétion à un sceptre bien léger; obéissance accordée par Elle et reçue par Lui plutôt qu'exigée, empire cédé volontairement, et pourtant a regret ; cédé avec un modeste orgueil, et je ne sais quels amoureux délais, pleins de craintes et de charmes ! Ni vous non plus, mystérieux ouvrages de la nature, vous n'étiez point cachés alors ; alors toute honte coupable, toute honte criminelle était inconnue. Fille du Péché, Pudeur impudique, combien n'avezvous point troublé les jours de l'homme par une vaine apparence de pureté ! Ah ! vous avez banni de notre vie ce qui seul est la véritable vie, la simplicité el l'innocence. Ainsi marchent nus ces deux grands époux dans Eden solitaire. Ils n'évite»! ni l'œil de Dieu, ni les regards des Anges, car ils n'ont point la pensée du mal. Ainsi passe, en se tenant par la main, le plus superbe couple qui s'unit jamais dans les embrassements de l'amour; Adam, le meilleur de tous les hommes qui furent sa postérité; Eve, la plus belle de toutes les femmes entre celles qui naquirent ses filles. |
Nos premiers pères se retirent sous l'ombrage, au bord d'une fontaine. Ils prennent leur repas du soir, au milieu des animaux de la création, qui se jouent autour de leur roi et de leur reine. Satan, caché sous la forme d'une de ces bêtes, contemple les deux époui, et se sent presque attendri par leur beauté, leur innocence, et par la pensée des maux qu'il va faiie succéder à tant de bonheur : trait
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admirable. Cependant Adam et Eve conversent doucement auprès de la fontaine, et Eve parle ainsi à son époux :
That day I often remember, when from sleep her silver nianllf threw1.
Je me rappelle souvent ce jour où, sortant du premier sommeil, je me trouvai couchée parmi des fleurs, sous l'ombrage ; ne sachant où j'étais, qui j'étais, quand et comment j'avais été amenée en ces lieux. Non loin de là une onde murmurait dans le creux d'une roche. Cette onde, se déployant en nappe humide, fixait bientôt ses flots, purs comme les espaces du firmament. Je m'avançai vers ce lieu, avec une pensée timide ; je m'assis sur la rive verdoyante, pour regarder dans le lac transparent, qui semblait nn autre ciel. A l'instant où je m'inclinais sur l'onde, une ombre parut dans la glace humide, se penchant vers moi, comme moi vers elle. Je tressaillis, elle tressaillit; j'avançai la tête de nouveau, et la douce apparition revint aussi vite, avec des regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seraient encore attachés sur cette image, je m'y Sterais consumée d'un vain désir, si une voix dans le désert : « L'objet que tu vois, belle créature, est toi-même; avec toi il luit, et revient. Suis-moi, je te conduirai où une ombre vaine ne trompera point tes embrassements, où tu trouveras celui dont tu es l'image; à toi il sera pour toujours, tu lui donneras une multitude d'enfants semblables à toi-même, et tu seras appelée la Mère du genre huma in ».
Que pouvais-je faire après ces paroles? Obéir et marcher, invisiblement conduite ! Bientôt je t'entrevis sous un platane. Oh ! que tu me parus grand et beau ! et pourtant je trouvai je ne sais quoi de moins beau, de moins tendre, que le gracieux fantôme enchaîné dans le replis de l'onde. Je voulus fuir; tu me suivis, et élevant la voix, tu t'écrias : € Retourne, belle Eve ! sais-tu qui tu fuis? tu es la chair et les os de celui que tu évites. Pour te donner l'être, j'ai puisé dans mon flanc la vie la plus près de mon cœur, -afin de t'avoir ensuite éternellement à mon côté. 0 moitié de mon àme, je te cherche ! ton autre moitié te réclame ». En parlant ainsi, ta douce main saisit la mienne : je cédai ; et depuis ce temps j'ai connu combien la grâce est surpassée par une mâle beauté, et par la sagesse, qui seule est véritablement belle.
Ainsi parla la mère des hommes. Avec des regards pleins d'amour, et dans un tendre abandon, elle se penche, embrassant à demi notre premier père. La moitié de son
1. Par. Lost., book iv, vers 449-502 inclusivement ; ensuite, depuis 591* vers jusqu'au 609*.