‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 153 sur 307 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

lant de Zaïre : c Je tâchera i de jeter dans cet ouvrage tout ce que la religion chrétienne semble avoir de plus pathétique et de plus intéressant ' ». In antique Croisé, chargé de malheur et de gloire, le vieux Lusignan, resté fidèle à sa religion au fond des cachots, supplie une jeune fille amoureuse d'écouter la voix du Dieu de ses pères: scène merveilleuse dont le ressarl gît tout entier dans la morale évangéiique et dans les sentiments chrétiens:

. Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire; rai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire; Dans n.i cachot affreux abandonné vingt ans, Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants: Et lorsque ma famille est par toi réunie, Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie ! Je suis bien malheureux ! — C'est ton père, c'est moi, C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi... Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines: C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi; C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi, C'est le sang des martyrs. — 0 fille encore trop chère! Connais-tu ton destin? Sais-tu quelle est ta mère? Sais-iu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, Je lavis massacrer par la main forcenée, Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ? Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, T'ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des cieux. Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi. pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes, En ces lieux où mon bras le servit tant de fois, En ces lieux où son sang te parle par ma voix. Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres: Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. Tourne les yeux: sa tombe est près de ce palais; C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits, Il voulut expirer sous les coups de l'impie; C'est là que de sa tombe il rappela sa vie. Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu, Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu; Et tu n'y peux rester sans renier ton père...

Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue avant d'être condamnée. L'antiquité ne présente rien de cet intérêt, parce qu'elle n'avait pas un pareil culte. Le polythéisme, ne s'opposant point aux passions, ne pouvait amener ces combats intérieurs de Tàrne, si communs sous la loi évangéiique, et d'où

1. GEiïv. compl. de Voltaire, tome lxxvlu, Corresy. <jén.; Ut. L\n, page 119. Edit. 1785.

naissent les situations les plus touchantes. Le caractère pathétique du christianisme accroît encore puissamment le charme de la tragédie de Zaïre. Si Lusignan ne rappelait à

sa fille que des dieux heureux, les banquets el les joies de l'Olympe, cela serait d'un faible intérêt pour elle, et ne formerait qu'un dur contre-sens avec les tendres émotions que le poète cherche à exciter. Mais les malheurs do Lusignan, mais sou sang, mais ses souffrances se mêlent aux malheurs, au sang et aux souffrances de Jésus-Christ. Zaïre pourraitelle renier son Rédempteur au lieu même où il s'est sacrifié pour elle? La cause d'un père et celle d'un Dieu se confondent; les vieux ans de Lusignan, les tourments des martyrs, ment une partie même de l'autorité de la religion: la Montagne et le Tombeau crient; ici tout est tragique: les lieux, l'homme et la Divinité.

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