‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 166 sur 307 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide, Des prophètes divins malheureuse homicide ; De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; Ton encens à ses yeux est un encens souille...

Où menez-vous ces enfants et ces femmes?

Le Seigneur a détruit la reine des cités; Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés : Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités. Temple, renverse-toi ; cèdres, jetez des flammes.

Jérusalem, objet de ma douleur. Quelle main en un jour t'a ravi tous tes charmes? Qui changer* mes yeux *■ deux sources de larmes.

Pour pleurer ton malheur ?

Il n'est pas besoin de commentaire.

Puisque Virgile et Racine reviennent si souvent dans notre critique, tâchons de nous faire une idée juste de leur talent et de leur génie. Ces deux grands poêles ont tant de ressemblance, qu'ils pourraient tromper jusqu'aux yeux de la Muse, comme ces jumeaux de YEnéide, qui causaient de douces méprises à leur mère.

Tous deux polissent leurs ouvrages avec le même soin, tous deux sont pleins de goût, tous deux hardis, et pourtant naturels dans l'expression, tous deux sublimes dans la peinture de l'amour ; et, comme s'ils s'étaient suivis pas à pas, Racine a fait entendre dans Esther je ne sais quelle suave mélodie, dont Virgile a pareillement rempli sa seconde églogue, mais toutefois avec la différence qui se trouve entre la voix de la jeune fille et celle de l'adolescent, entre les soupirs de l'innocence et ceux d'une passion criminelle.

Voilà peut-être en quoi Virgile et Racine se ressemblent ; voici peut-être en -Mioi ils diffèrent.

Le second est en général supérieur au premier dans l'invention des caractères : Agamemnon, Achille, Oreste, Mithridate, Acomat, sont fort au-dessus des héros de Y Enéide. Enée et Turnus ne sont beaux que dans deux ou trois moments ; Mézence seul est fièrement dessiné.

Cependant dans les peintures douces et tendres, Virgile retrouve sou génie : Evandre, ce vieux roi d'Arcadie, qui vit sous le chaume et que défendent deux chiens de berger, au même lieu où les Césars, entourés des prétoriens, habiteront un jour leurs palais ; le jeune Pallas, le beau Lausus, Nisus et Euryale, sont des personnages divins.

Dans les caractères de femmes, Racine reprend la supériorité : Agrippine est plus ambitieuse qu'Amate, Phèdre plus passionnée que Didon.

Nous ne parlons point d\\th<ilie, parce que Racine, dans cette pièce, ne peut être comparé à persoune : c'est l'œuvre le plus parfait du génie inspiré par la religion.

i94 GÉNIE DU CHRISTIANISME

Mais, d'un autre côté, Virgile a pour certains lecteurs un avantage sur Racine : sa voix, si nous osons nous exprimer ainsi, est plus ternissante el sa lyre plus plaintive. Ce D'est pas que l'auteur de Phèdre n'eût été capable de trouver cette sorte de mélodie des soupirs ; le rôle d'Andromaque. Bérénice tout entière, quelques stances des cantiques imités «le l'Ecriture, plusieurs strophes des chœurs à'Bstker e\ à'Atfutlie, montrent ce qu'il aurait pu faire dans ce genre ; mais il vécut trop à la ville, pas assez dans la solitude. La cour de Louis XIV, en lui donnant la majesté des formes et en épurant son langage, lui fut peut-être nuisible sous d'autres rapports ; elle l'éloigna trop des champs et de la nature.

Nous avons déjà remarqué * qu'une des premières causes de la mélancolie de Virgile fut sans doute le sentiment des malheurs qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du toit paternel, il garda toujours le souvenir de saMantoue; mais ce n'était plus le Romain de la république, aimant son pays à la manière dure et âpre des Brutus : c'était le Romain de la monarchie d'Auguste, le rival d'Homère, et le nourrisson des Muses.

Virgile cultiva ce germe de tristesse en vivant seul au milieu des bois Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidents particuliers. Nos défaux moraux ou physiqui s influent beaucoup sur notre humeur, et sont souvent la cause du tour particulier que prend notre caractère. V avait une difficulté de prononciation2; il était faible do corps, rustique d'apparence. Il semble avoir eu dans sa jeunesse des passions vives, auxquelles ces imperfections nature les purent mettre des obstacles. Ainsi, des chagrins de fa uille, le goût des champs, un amour-propre en souffrance et des passions non satisfaites, s'unirent pour lui donner cette rêverie qui nous charme dans ses écrits.

On ne trouve point dans Racine le Diis aliter visum, le Dulces moriens reminiscitur Argot, le Disce puer virtul me — fortunam ex aliis, le Lyrnessi domus alla : sola Laurent? sepulcrum. Il n'est peut-être pas inutile d'observer que ces mots attendrissants se trouvent presque tous dans les six derniers livres de VEnéide, ainsi que les épisodes d'Evandre et de Pallas, de Mézence et de Lausus, de Nisus et d'Eui ya le. Il semble qu'en approchant du tombeau le cygne de Mantoue mit dans ses accents quelque chose de plus céleste, comme les cygnes de l'Eurotas, consacrés aux Muses, qui, avant d'expirer, avaient, selon Pythagore, une vision de

Page 1