DEUXIEME PARTIE
qu'il sera capable de le remplir; c'est le regarder comme la ressource de tous nos besoins, le remède de tous nos maux, l'auteur de tous nos biens... Mais cet amour des créatures est suivi des plus cruelles incertitudes : on doute toujours si l'on est aimé comme l'on aine ; on est ingénieux à se rendre malheureux et à former à soi-même des craintes, des soupçons, des jalousies ; pius on est de bonne foi, plus on souffre; on est le martyr de ses propres défiances : tous le savez, et ce n'est pas à moi à venir vous parler ici le langage de vos passions insensées1 ».
Cette maladie de l'àme se déclare avec fureur aussitôt que parait l'objet qui doit en développer le germe. Didon s'occupe encore des travaux de sa cité naissante : la tempête s'eieve et apporte un héros. La reine se trouble, un feu secret coule dans ses veines : les imprudences commencent ; les plaisirs suivent; le désenchantement et le remords viennent après eux. Bientôt Didon est abandonnée; elle regarde avec horreur autour d'elle, et ne voit que des abîmes. Comment s'est-il évanoui cet édifice de bonheur, dont une imagination exaltée avait été l'amoureux architecte? palais de nuages que dore quelques instants un soleil prêt à s'éteindre ! Didon vole, cherche, appelle Enée :
Dissimulare etiam sperasti? etc.*.
Perfide ! espérais-tu me cacher tes desseins et t'échapper clandestinement de cette terre ? Ni notre amour, ni cette main que je t'ai donnée, ni Didon prête à étaler de cruelles funérailles, ne peuvent arrêter tes pas? etc.
Quel trouble, quelle passion, quelle vérité dans l'éloquence de cette femme trahie ! Les sentiments se pressent tellement dans son cœur, qu'elle les produit en désordre, incohérents et séparés, tels qu'ils s'accumulent sur ses lèvres. Remarquez les autorités qu'elle emploie dans ses prières. Est-ce au nom des dieux, au nom d'un sceptre, qu'elle parle ? Non : elle ne fait pas même valoir Didon dédaignée; mais plus humble et plus amante, elle n'implore le fils de Vénus que par des larmes, que par la propre main du perfide. Si elle y joint le souvenir de l'amour, ce n'est encore qu'en l'étendant sur Enée : par notre hymen, par notre union commencée, dit-elle,
Per connubia nostra, per inceptos bymenaeos \