‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 178 sur 307 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

coupable. Sophocle fait mourir Jocaste, il est vrai, au moment où elle apprend son crime, mais Euripide la fait vivre longtemps après. Si nous en crevons Tertullien. les malheurs d'QEdipe1 n'excitaient chez les Macédoniens que les plaisanteries des spectateurs. Virgile ne place pas Phèdre aux Enfers, mais seulement dans ces bocages de myrtes, dans ces champs des pleurs, lugentes campi, où vont errant ces amantes qui, même dans la mort, n'ont pas perdu leurs soucis :

Cura? non ipsa in morte relinquunt ».

Aussi la Phèdre d'Euripide, comme celle de Sénèque, craint-elle plus Thésée que le Tartare. Ni l'une ni l'autre ne parle comme la Phèdre de Racine :

Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore!

Mon époux est vivant; et moi je brûle encore'

Pour qui ? quel est le cœur où prétendent mes vœux ?

Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.

Mes crimes désormais ont comblé la mesure :

Je respire à la fois l'inceste et l'imposture :

Mes homicides mains, promptes à me venger,

Dans le sang innocent brûlent de se plonger. '

Misérable ! etje vis ! et je soutiens la vue

De ce sacré soleil dont je suis descendue!

J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;

Le ciel, tout l'univers est plein de m?s aïeux :

Ou me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.

Mais que dis-je ! mon père y tient l'urne fatale ;

Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains :

Milles juge aux Enfers tous les pâles humains.

Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,

Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée,

Contrainte d'avouer tant de forfaits divers.

Et des crimes peut-être inconnus aux Enfers !

Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?

Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible ;

ht crois te voir cherchant un supplice nouveau,

loi-mêm- de ton sang devenir le bourreau.

Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta famille :

Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fillo.

rielas ! du crime affreux dont la honte me suit

Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.

Cet incomparable morceau offre une gradation de sentiments, une science de la tristesse, des angoisses et des transports de l'âme, que les anciens n'ont jamais connues. Chez eux, on trouve pour ainsi dire des ébauches de senti-

i. Tertull., Apolog.

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