PREMIÈRE PARTIE
conséquence naturelle de l'état où est tombée la nature humaine.
La nécessité d'une rédemption une fois admise, cherchons l'ordre où nous pourrons la trouver. Cet ordre peut être pris ou dans l'homme on au-dessus de L'homme.
Dans l'homme. Pour supposer une rédemption, il faut que le prix soit au moins en raison de la chose à racheter. Or, comment supposer que l'homme imparfait et mortel se put offrir lui-même pour regagner une fin parfaite et immortelle ? Comment l'homme, participant à la faute primitive^ aurait-il pu suffire, tant pour la portion du péché qui le' regarde, que pour celle qui concerne le reste du genre humain? Un tel dévouement ne demandait-il pas un amour et une vertu au-dessus de la nature ? Il semble que le ciel ait voulu laisser s'écouler quatre mille années, depuis la chute ju qu'au rétablissement, r^fin de donner le temps aux hommes de juger par eux-mêmes combien leurs vertus dégradées étaient insuffisantes pour un pareil sacrifice.
Il ne reste donc que la seconde supposition : à savoir, que la rédemption devait procéder d'une condition au-dessus de l'homme. Voyons si elle pouvait venir des êtres intermédiaires entre lui et Dieu.
Milton eut une belle idée, lorsqu'il supposa qu'après le péché, l'Eternel demanda au ciel consterné s'il y avait quelque puissance qui voulût se dévouer pour le salut de L'homme. Les divines hiérarchies demeurèrent muetl parmi tant de séraphins, de trônes, d'ardeurs, de dominations, d'anges et d'archanges, nul ne se sentit assez de force pour s'offrir au sacrifice. Cette pensée du poète est d'une rigoureuse vérité en théologie. En effet, où les anges auraient-ils pris pour l'homme l'immense amour que suppose le mystère de la croix? Nous dirons en outre que la plus sublime des puissances créées n'aurait pas même eu assez de force pour l'accomplir. Aucune substance angélique ne pouvait, par la faiblesse de son essence, se charger de ces douleurs, qui, selon Massillon, unirent sur la tête de Jésus-Christ toutes les angoisses physiques que la punition de tous les péchés commis depuis le commencement des races pouvait supposer, et toutes les peines morales, tous les rémoras qu'avaient dû éprouver les pécheurs en commettant le crime. Si le Fils de l'homme lui-même trouva le calice amer, comment un antre L'eût-il porté à ses le Il n'aurait jamais pu Loire la lie. et le sacrifice n'eût point été consommé.
Nous ne pouvions donc avoir pour rédempteur qu'une des trois personnes existantes de toute éternité : or, de ces trois divines personnes, on voit que le Fils, par sa nature même
deyail être le -oui à nous racheter. Amour qui lie entre elles l'univers, Milieu qui réunit les extrêmes, Principe vivifiant de la nature, il pouvait seul réconcilier Dieu avec l'homme. Il vint, ce nouvel Adam, homme selon la chair par Marie, homme selon la morale par son évangile, homme selon Dieu par son essence. Il naquit d'une Vierge, pour ne point participer à la faute originelle ei polir être une victime sans tache; il recul le jour dans une étable, au dernier degré des conditions humaines, parce que nous étions tombés par l'orgueil : ici commence la profondeur du mystère; l'homme se trouble et les voiles s'abaissent.
Ainsi le but que nous pouvions atteindre avant la désobéissance nous est proposé de nouveau, mais la roui' y parvenir n'est plus la même. Adam innocent y privé par des chemins enchantés; Adam pécheur n'y peut monter qu'au travers des précipices. La nature a changé depuis la faute de notre premier père, et la rédemption n'a pas eu pour objet de faire une création nouvelle, mais de trouver un salut final pour la première. Tout donc est resté dégénéré avec l'homme ; et ce roi de l'univers, qui, d'abord né immortel, devait s'élever, sans changer d'existence, au bonheur des puissances célestes, ne peut plus maintenant jouir de la présence de Dieu sans passer par les déserts du tombeau, comme parle saint Chrysostome. Son âme a été sauvée de la destruction tinale par la rédemption ; niais son co:ps, joignant à la fragilité naturelle de la matière la faiblesse accidentelle du péché, subit la sentence primitive dans toute sa rigueur : il tombe, il se fond, il se dissout. Dieu, après la chute de nos premiers pères, cédant à la prière de son fils, et ne voulant pas détruire tout l'homme, inventa la mort comme un demi-néant, afin que le pécheur sentît l'horreur de ce néant entier, auquel il eut été condamné sans les prodiges de l'amour céleste.
Nous osons présumer que, s'il y a quelque chose de clair en métaphysique, c'est la chaîne de ce raisonnement. Ici point de mots mis à la torture, point de divisions et de subdivisions, point de termes obscurs ou barbares. Le christianisme n'est point composé de ces choses, comme les sarcasmes de l'incrédulité voudraient nous le faire croire. L'Evangile a été prêché au pauvre d'esprit, et il a été entendu du pauvre d'esprit ; c'est le livre le plus clair qui existe. Sa doctrine n'a point son siège dans la tête, mais dans le cœur; elle n'apprend point à disputer, mais à bien vivre. Toutefois elle n'est pas sans secrets. Ce qu'il y a de véritablement ineffable dans l'Ecriture, c'est ce mélange continuel des plus profonds mystères et de la plus extrême simplicité : caractères d'où naissent le touchant et le sublime.