‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 188 sur 307 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

c Paul et Virginie n'avaient ni horloges, ni alrnanachs, ni livres de chronologie, d'histoire et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du jour par l'ombre des arbres; les saisons, par les temps où elles donnent leurs tleurs ou leurs fruits; et les années, par le nombre de leurs récoltes. ■Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disait Virai ginie à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs « pieds », ou bien : « La nuit s'approche, les tamarins ferment « leurs feuilles. — Quand viendrez-vous nous voir? lui disaient « quelques amies du voisinage. — Aux cannes de sucre, réc pondait Virginie. — Votre visite nous sera encore plus « douce et plus agréable, reprenaient ces jeunes filles ». Quand on l'interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frère, disait-elle, est de l'âge du grand cocotier de la « fontaine, et moi de celui du plus petit. Les manguiers ont « donné douze fois leurs fruits, et les orangers vingt-quatre « fois leurs fleurs, depuis que je suis au monde ». Leur rie semblait attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des dryades. Us ne connaissaient d'autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères, d'autre chronologie que celle de leurs vergers, et d'autre philosophie que de faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la volonté de Dieu

Quelquefois, seul avec elle (Virginie), il (Paul) lui disait au retour de ses travaux: « Lorsque je suis fatiqué, ta vue c me délasse. Quand, du haut de la montagne, je t'aperçois c au fond de ce vallon, tu me parais, au milieu de nos *er-

€ gers, comme un bouton de rose

« Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas « besoin de te voir pour te retrouver : quelque chose d I que Je ne [mis dire reste pour moi dans l'air où tu pa

« sur l'herbe où tu t'assieds

« Dis-moi par quel charme tu as pu m'enchanter. Est-ce par « ton esprit'.' .Mais nos mères en ont plus que nous deux « ce par tes caressée? mais elles m'embrassent plus Bouveol i que toi. Je crois que c'est par ta bonté. I biea-

i limée, prends cette branche fleurie de citronnier, que j'ai 9 cueillie dans la forêt. Tu la mettras la nuit près de ton lit. i Mange ce rayon de miel, je l'ai pris pour toi au haut d'un « rocher; mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je t serai délassé ».

« Virginie lui répondait: « 0 mon frère I les rayons du « soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins i de joie que ta présence. . . . ,

« Tu me demandes pourquoi tu m'aimes. Mais tout ce qui a « été élevé ensemble s'aime. Vois nos oiseaux: élevés dans i les mêmes nids, ils s'aiment comme nous; ils sont toujours « ensemble comme nous. Ecoute comme ils s'appellent et « se répondent d'un arbre à un autre. De même quand i L'éaho me fait entendre les airs que tu joues sur ta tlùte, « j'en répète les paroles au fond de ce vallon

a. Je prie Dieu tous les jours pour ma mère, pour la tienne, « pour toi, pour nos pauvres serviteurs; mais quand je pro- « nonce ton nom, il me semble que ma dévotion augmente. « Je demande si instamment à Dieu qu'il ne t'arrive pas de « mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des « fruits et des fleurs? N'en avons-nous pas assez dans le jar- « din ! Comme te voilà fatigué ! tu*es tout en nage ». Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyait le front et les joues, et elle lui donnait plusieurs baisers ».

Ce qu'il nous importe d'examiner dans cette peinture, ce n'est pas pourquoi elle est supérieure au tableau de Galatée (supériorité trop évidente pour n'être pas reconnue de tout le monde), mais pourquoi elle doit son excellence à la religion, et, en un mot, comment elle est chrétienne.

Il est certain que le, charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique, qui brille dans l'ouvrage, et qu'on pourrait comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. Or, quiconque a médité l'Evangile doit convenir que ses préceptes divins ont précisément ce caractère triste et tendre. Bernardin de Saint-Pierre, qui, dans ses Etudes de la Nature, cherche à justifier les voies de Dieu et à prouver la beauté de la religion, a dû nourrir son génie de la lecture des livres saints. Son églogue n'est si touchante que parce qu'elle représente deux familles chrétiennes exilées, vivant sous les yeux du Seigneur, entre sa parole dans la Bible et ses ouvrages dans le désert. Joignez-y l'indigence et ces infortunes de l'âme dont la religion est le seul remède, et vous aurez tout le sujet du poème. Les personnages sont aussi simples que l'intrigue : ce sont deux beaux enfants dont on aperçoit le berceau et la tombe, deux fidèles esclaves et deux pieuses maîtresses. Ces honnêtes gens ont un historien digne de leur vie : un vieillard demeuré seul dans la montagne, et qui survit à ce qu'il aima, raconte à un voyageur les malheurs de ses amis, sur les débris de leurs cabanes.

Ajoutons que ces bucoliques australes sont pleines du souvenir des Ecritures. Là c'est Ruth, là Séphora, ici Eden et nos premiers pères : ces sacrées réminiscences vieil-

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