DEUXIEME PARTIE
La voilà, cette histoire de Joseph, et ce n'est, point dans l'ouvrage d'un sophiste qu'on la trouve (car rien de ce qui est fait avec le cœur et des larmes n'appartient à des sophistes) ; on la trouve, cette histoire, dans le livre qui sert de base à une religion dédaignée des esprits forts, et qui serait bien en droit de leur rendre mépris pour mépris. Voyons comment la reconnaissance de Joseph et de ses frères l'emporte sur celle d'Ulysse et de Télémaque.
Homère, ce nous semble, est d'abord tombé dans une erreur, en employant le merveilleux. Dans les scènes dramatiques, lorsque les passion* sont émues, et que tous les miracles doivent sortir de l'àme, l'intervention d'une divinité refroidit l'action, donne au sentiment l'air de la fable, et décèle le mensonge du poète, où l'on ne pensait trouver que la vérité. Ulysse, se faisant reconnaître sous ses haillons à quelque marque naturelle, eût été plus touchant. C'est ce qu'Homère lui-même avait senti, puisque le roi d'Ithaque se découvre à sa nourrice Euryclée par une ancienne cicatrice, et à Laërte, par la circonstance des treize poiriers que le vieillard avait donnés à Ulysse enfant. On aime à voir que les entrailles du destructeur des villes sont formées comme celles du commun des hommes, et que les affections simples en composent le fond.
La reconnaissance est mieux amenée dans la Genèse: une coupe est mise, par la plus innocente vengeance, dans le sac d'un jeune frère innocent ; des frères coupables se désolent en pensant à l'affliction de leur père; l'image de la douleur de Jacob brise tout à coup le cœur de Joseph, et le force à se découvrir plus tôt qu'il ne l'avait résolu. Quant au mot fameux, je suis Joseph, on sait qu'il faisait pleurer d'admiration Voltaire lui-même. Le Uv.rhp T£cc iiy.l, je suis ton père, est bien inférieur à Yego sum Joseph. Ulysse retrouve dans Télémaque un fils soumis et fidèle. Joseph parle à des frère qui Vont vendu] il ne leur dit pas Je suis votre frère; il leur dit seulement je suis Josrjth, et tout est pour eux dans ce nom de Joseph. Gomme Télémaque, ils sont troublés; mai= ce n'est pas la majesté du ministre de Pharaon qui tonne, c'est quelque chose au fond de leur conscience. Ulysse fait a Télémaque un long raisonnement pour lui prouver qu'il est son pore : Joseph n'a pas besoin de tant de paroles avec les fils de Jacob. Il les appelle auprès de lui : car, s'il a élevé la voix assez haut pour être entendu de toute la on de Pharaon, lorsqu'il a dit, je suis .Joseph, ses frères doivent être maintenant les seuls à entendre l'explication qu'il va ajouter à voix basse : cqo sum Joseph, frater vfstfr, ouf.m venmdisti? m sgtptum; c'est la délicatesse, lagénérosité et la simplicité poussées au plus haut degré.
iblions pas de remarquer avec quelle boni-'- l console ses frères, les excuses qu'il leur fournit en leur disant que, loin de l'avoir rendu misérable, ils sont au traire la cause de sa grandeur. C'esl à quoi l'Ecriture ne manque jamais, de placer la Providence dans la pi
s tableaux. Ce g and conseil de Dieu, qui conduit lés affairés humaines, alors qu'elles semblent le plus aban lon-
lui lois du hasard, surprend merveilleusemenl I On aime cette main cachée dans la nue, qui travaille incessamment les hommes; on aime à se croire quelque dans les projets de la Sagesse, et à sentir que le mo de notre vie est un dessein de l'éternité.
Tout est grand avec Dieu, tout est petit sans Dieu : cela s'étend jusque sur les sentiments. Supposez que tout se niasse dans l'histoire de Joseph comme il est marqué d
se ; admettez que le fils de Jacob soit aussi bon, aussi sensible qu'il l'est, mais qu'il soit philosophe ; et qu'ainsi, au lieu de dire, je suis ici par la volonté du Seigneur, il dise, la fortune m'a été favorable, les objets diminuent, le cercle se rétrécit, et le pathétique s'en va avec les larmes.
Enfin Joseph embrasse ses frères, comme Ulysse embrasse Télémaque, mais il commence par Benjamin. Un auteur moderne n'eùî pas manqué de le faire se jeter de préférence au cou du frère le plus coupable, afin que son héros fût un vrai personnage de tragédie. La Bible a mieux connu h1 cœur humain : elle a su comment apprécier cette exagération de sentiment, par qui un homme a toujours l'air de s'efforcer d'atteindre à ce qu'il croit une grande chose, ou de dire ce qu'il pense un grand mot. Au reste, la comparaison qu'Homère a faite des sanglots de Télémaque et d'Ulysse aux crifl d'un aigle et de ses aiglons (comparaison que nous supprimée), nous semble encore de trop dans ce lieu ; « et, s' étant jeté au cou de Benjamin pour V embrasser, il pleura . et Benjamin pleura aussi, en le tenant embrassé » : c'est là la seule magnificence de style convenable en de telles oc
Nous trouverions dans l'Ecriture plusieurs autres morceaux de narration de la même excellence que celui de Joseph : mais le lecteur peut aisément en faire lacorapai avec des passages d'Homère. Il comparera, par exemple, le livre de Ruth et le livre de la réception d'Ulysse chez Eumée. Tobie offre des ressemblances touchantes avec quelques scènes de Ylliade et de V Odyssée : Priam est conduit par Mercure, sous la forme d'un jeune homme, comme le fils de Tobie l'est par un ange, sôus le même déguisement. Il ne faut pas oublier le chien qui court annoncer à de vieux parents le retour d'un fils chéri ; et cet autre chien qui, resté fidèle parmi des serviteurs ingrats, accomplit ses des-