‹ Le génie du christianisme (volume 3)Chapitre 78 sur 307 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Soit que Dieu, soulevant le bassin des mers, ait versé sur les continents l'Océan troublé ; soit que, détournant le soleil de sa route, il lui ait commandé de se lever sur le pôle avec des signes funestes, il est certain qu'un affreux déluge a ravagé la terre.

En ce temps-là la race humaine fut presque anéantie. Toutes les querelles des nations finirent, toutes les révolutions cessèrent. Rois, peuples, armées ennemies suspendirent leurs haines sanglantes, et s'embrassèrent saisis d'une mortelle frayeur. Les temples se remplirent de suppliants, qui avaient peut-être renié la Divinité toute leur vie ; mais la Divinité les renia à son tour, et bientôt on annonça que l'Océan tout entier était aussi à la porte des temples. En vain les mères se sauvèrent avec leurs enfants sur le sommet des montagnes ; en vain l'amant crut trouver un abri pour sa maîtresse dans la même grotte où il avait trouvé un asile pour ses plaisirs; en vain les amis disputèrent aux ours effrayés la cime des chênes ; l'oiseau même, chassé de branche en branche par le flot toujours croissant, fatigua inutilement ses ailes sur des plaines d'eau sans rivages. Le soleil, qui n'éclairait plus que la mort au travers des nues livides, se montrait terne et violet comme un énorme cadavre noyé dans les cieux ; les volcans s'éteignirent, en vomissant de tumultueuses fumées ; et l'un des'quatre éléments, le feu, périt avec la lumière.

Ce fut alors que le monde se couvrit d'horribles ombres, d'où sortaient d'effrayantes clameurs; ce fut alors qu'au milieu des humides ténèbres, le reste des êtres vivants, le tigre et l'agneau, l'aigle et la colombe, le reptile et l'insecte, l'homme et la femme, gagnèrent tous ensemble la roche la plus escarpée du globe : l'Océan les y suivit, et, soulevant autour d'eux sa menaçante immensité, fit disparaître sous solitudes orageuses le dernier point de la terre. Dieu, ayant accompli sa vengeance, dit aux mers de rentrer dans l'abîme ; mais il voulut imprimer sur ce globe des traces éternelles de son courroux : les dépouill< l'éléphant des Indes s'entassèrent dans les régions de la Sibérie ; les coquillages magellaniques vinrent s'enfouir dans les carrières de la France ; des bancs entiers de corps marins s'arrêtèrent au sommet des Alpes, du Taurua et «les Gordillières, et ces montagnes elles-mêmes fui mu-

ments que Dieu laissa dans les trois mon les pour marquer son triomphes sur les impies, comme un monarque plante un trophée dans le champ où il a défait ses ennemis.

Dieu ne se contenta pas de ces attestation^ générales de sa colère passée : sachant combien l'homme perd aisément la mémoire du malheur, il en multiplia les souvenirs dans

sa demeure. Le soleil n'eut plus pour trône ou malin, et pour lit au soir, que 1'élémenl humide, où il sembla s'éteindi'e tous les jours, ainsi qu'an temps du déluge. Souvent les Duages du ciel imitèrent des vagues amoncelées, dei sables ou des éçueils blanchissants. Sur la terre, les roebers laissèrent tomber des cataractes: la lumière de la hii vapeurs blanches du soir, couvrirent quelquefois les s des apparences d'une nappe d'eau; il naquit dan- les tieoi les plus arides deé arbres donl les branches affaidirent pesamment vers la terre, comme si elles sortaient encore toutes trempées du sein des ondes ; deux lois par jour la mer reçut ordre de se lever de nouveau et d'envahir ses grèves; les antres des mon onser-

vèrenl de sourds bourdonnements et des voix lugubn cime des bois présenta l'image d'une mer roulante, et l'Océan sembla avoir laissé ses bruits dans la profondeur des forêts.

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