‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 135 sur 259 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

« L'on a vu, dit-il, à la Guadeloupe, une jeune négresse si persuadée de la misère de sa condition, que son maître ne put jamais la faire consentir à se marier au nègre qu'il

lui présentait

Elle attendit que le père (à

Vautel) lui demandât si elle voulait un tel pour son mari ; car pour lors elle répondit avec unt fermeté qui nous étonna : Non, m^-jn père, je ne veux ni de celui-là, ni même d'aucun autre ; je me contente d'être misérable en ma personne, sans mettre des enfants au monde qui seraient peut-être plus malheureux que moi, et dont les peines me seraient beaucoup plus sensibles que les miennes propres. Elle est aussi toujours constamment demeurée dans son état de fille, et on l'appelait ordinairement la Pucelle des lies ».

Le bon père continue à peindre les mœurs des nègres, à décrire leurs petits ménages, à faire aimer leur tendresse pour leurs enfants : il entremêle son récit de sentences de Sénèque, qui parle de la simplicité des cabanes où vivaient les peuples de l'âge d'or; puis il cite Platon, ou plutôt Homère, qui dit que les dieux ôtent à l'esclavage une moitié de sa vertu : Dimidium mentis Jupiter illis aufert ; il compare le Caraïbe sauvage dans la liberté au nègre sauvage dans la servitude, et il montre combien le christtanisme aide au dernier à supporter ses maux.

La mode du siècle a été d'accuser les prêtres d'aimer l'esclavage, et de favoriser l'oppression parmi les hommes; il est pourtant certain que personne n'a élevé la voix avec autant de courage et de force en faveur des esclaves, des petits et des pauvres, que les écrivains ecclésiastiques. Ils ont constamment soutenu que la liberté est un droit imprescriptible du chrétien. Le colon protestant, convaincu de cette vérité, pour arranger sa cupidité et sa conscience, ne baptisait ses nègres qu'à l'article de la mort, souvent même, dans la crainte qu'ils ne revinssent de leur maladie, et qu'ils ne réclamassent ensuite, comme chrétiens, leur liberté, il les laissait mourir dans l'idolâtrie * : la religion se montre ici aussi belle que l'avarice parait hideuse.

Le ton sensible et religieux dont les missionnaires parlaient des nègres de nos colonies était le seul qui s'accordât avec la raison et l'humanité. Il rendait les maîtres plus pitoyables, et les esclaves plus vertueux ; il servait la cause du genre humain sans nuire à la patrie, et sans bouleverser l'ordre et les propriétés. Avec de grands mots on a tout perdu: on a éteint jusqu'à la pitié ; car qui oserait encore

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