Jer. Lib., caut. viii
QUATKIEME PARTIE 175
c'était l'inimitié des patries. Deux frères d'armes de diverses nations cessaient d'être unis dès que ]eurs pays ne l'étaient plus. Hue de Carvalay, chevalier anglais, avait ^été l'ami de Bertrand Du Guesclin : lorsque le prince Noir eut déclaré la guerre au roi Henri de Castille, Hue fut obligé de se séparer de Bertrand; il vint lui faire ses adieux, et lui dit:
« Gentil sire, il nous convient départir. Nous avons été ensemble par bonne compagnie, et aA'ons toujours eu du vôtre à nôtre (de l'argent en commun), si pense bien que j'ai plus reçu que vous; et pour ce vous prie que nous en comptions ensemble... — Si, dit Bertrand, ce n'est qu'un sermon, je n'ai point pensé à ce compte... il n'y a que du bien à faire : raison donne que vous suiviez votre maître. Ainsi le doit faire tout preudhomme : bonne amour fist l'amour de nous, et aussi en sera la départie, dont me poise qu'il convient qu'elle soit. Lors le baisa Bertrand et tous ses compagnons aussi : moult fut piteuse la départie^ ».
Ce désintéressement des chevaliers, cette élévation d'âme, qui mérita à quelques-uns le glorieux surnom de sans reproche, couronnera le tableau de leurs vertus chrétiennes. Ce même Du Guesclin, la fleur et l'honneur de la chevalerie, étant prisonnier du prince Noir, égala la magnanimité de Porus entre les mains d'Alexandre. Le prince l'ayant rendu maître de sa rançon, Bertrand la porta à une somme excessive. « Où prendrez-vous tout cet or? dit le héros anglais étonné. Chez mes amis, repartit le fier connétable : il n'y a pas defileresse en France qui ne filât sa quenouille pour me tirer de vos mains ».
La reine d'Angleterre, touchée des vertus de Du Guesclin, fut la première à donner une grosse somme pour hâter la liberté du plus redoutable ennemi de sa patrie. « Ah, madame! s'écria le chevalier breton en se jetant à ses pieds, j'avais cru jusqu'ici être le plus laid homme de France, mais je commence à n'avoir pas si mauvaise opinion de moi, puisque les dames me font de tels présents ».