PORTRAITS DE J.-J. ROUSSEAU ET DE VOLTAIRE
PAR LA H.\RPE.
Deux surtout dont le nom. les talents, l'éloquence, Faisant aimer Terreur ont fondé sa puissance, Préparèrent de loin des maux inattendus, Dont ils auraient frémi s'ils les avaient prévus. Oui, je le crois, témoins de leur affreux ouvrage, ils auraient des Français désavoué la rage,
Vaine et tardive excuse aux fautes de l'orgueil I
Qui prend le gouvernail doit connaître l'écueil.
La faiblesse réclame un pardon légitime,
Mais de tout grand pouvoir l'abus est un grana crime.
Par les dons de l'esprit placés aux premiers rangs,
ils ont parlé d'en haut aux peuples ignorants :
Leur voix montait au ciel pour y porter la guerre ;
Leur parole hardie a parcouru fa terre.
Tous deux ont entrepris doter au genre humain
Le joug sacré qu'un Dieu n'imposa pas en vain:
El des coups que ce Dieu frappe pour les confondre,
Au monde, leur disciple, ils auront à répondre.
Leurs noms, toujours chargés de reproches nouveaux.
Commenceront toujours le récit de nos maux.
lis ont frayé la route à ce peuple rebelle;
De leurs tristes succès la honte est immortelle.
L'un qui, dès sa jeunesse errant et rebuté,
Nourrit dans les aiïronts son orgueil révolté,
Sur l'horizon des aits sinistre météore,
Marqua par le scandale une tardive aurore,
Et. pour premier essai d'un talent imposteur,
Calomnia les arts, ses seuls titres d'honneur,
D'un moderne cynique aflecta larrogance,
Du paradoxe altier orna l'extravagance,
Ennoblit le sophisme, et cria vérité;
Mais par quel art honteux s'est-il accrédité?
Courîisan de l'envie, il la sert, la caresse.
Va dans les dernieis rangs en flatter la bassesse,
Jusques aux fondements de la société
il a porté la faux de son égalité;
11 sema, ht germer, ciiez un peuple volage.
Cet esprit novateur, le monstre de notre âge,
Qui couvrira l'Europe et de sang et de deuil.
Housseau fut parmi nous l'apôtre de l'orgueil.
11 vanta son enfance à Genève nonrrie,
Et pour venger un livre, il troubla sa patrie,
Tandis qu'en ses écrits, par un autre travers,
Sur sa ville chétiveil réglait l'univers.
J'admire ses talents, j'en déteste l'usage;
Sa parole est un feu, mais un feu qui ravage.
Dont les sombres lueurs brillent sur des débris.
Tout, jus(]u'aux vérités, trompe dans ses écrits;
Et du faux et du vrai ce mélange adultère
Est d'un sophiste adroit le premier caractère.
Tour à tour apostat de l'une et l'autre loi,
Admirant l'Evangile, et réprouvant la foi,
Chrétien, déiste, armé contre Genève et Rome,
11 épuise à lui seul l'inconstance de l'homme,
Demande une statue, implore une prison ;
Et l'amour-propre enfin, égarant sa raison,
Frappe ses derniers ans du plus triste délire:
H fuit le monde entier qui contre lui conspire,
Il se confesse au monde, et, toujours plein de soi,
Dit hautement à Dieu : Nul n'est tneilleurque moi.
L'autre, encor plus fameux, plus éclatant génie. Fut pour nous soixante ans le dieu de l'harmonie. Ceint de tous les lauriers, fait pour tous les succès, V^ollaire a de son nom fait un titre aux Français. 11 nous a vendu cher ce brillant héritage. Quand, libre en son exil, rassuré par son âge. De son esprit fougueux l'essor indépendant Prit sur i esprit du siècle un si haut ascendant.
Quand son ambition, toujours plus indocile. Prétendit détrôner le Dieu de I Evangile. Voltaire dans Ferney, son bruyant arsena Secouait sur l'Europe un raatiiijue fana. Que pour embraser tout trente ans on a vu luire. Par lui l'impiété, puissante pour détruire, Ebranla, d'un effort aveugle et furieux, Les trônes de la terre appuyés dans les cieux. Ce flexible Protée était ne pour séduire : Fort de tous les talents, et de plaire et de nuire. Il sut multiplier son fertile poison:
Armé du ridicule, éludant la raison.
Prodiguant le mensonge, et le sel et l'injure. De cent masques divers il revêt l'imposture. Impose à l'ignorant, insulte à l'Iiomme instruit; 11 sut jusqu'au vulgaire abaisser son esprit Faire du vice un jeu, du scandale une école. Grâce à lui, le blasDhème, et piquant et frivole. Circulait embelli dés traits de la gaîte; Au bon sens il ôta sa vieille autorité, Repoussa l'examen, lit rougir du scrupule. Et mit au premier rang le titre d'incrédule.
Note G, page 36.
Voici ce que Montesquieu écrivait en 1752 à ]"al)bé de Guasco: « Huart veut faire une nouvelle édition des Lettres Persanes ; mais il y a quelques Juvenilia que je voudrais auparavant retoucher ».
Sous ce passage on trouve cette note de l'éditeur : a II a dit à quelques amis que, sil avait eu à donner actuellement ces Lettres, il en aurait omis quelques-unes dans lesquelles le feu de la jeunesse l'avait transporté ; qu'obligé par son père de passer toute la journée sur le Code, il s'en trouvait le soir si excédé, que pour s'amuser il se mettait à composer une Lettre Persane, et que cela coulait de sa plume sans étude ».
{Œuvres de Montesquieu, tome vn, page 233).
Note H, page 37.
Voltaire, que j'aime à citer aux incrédules, pensait ainsi sur le siècle de Louis XIV, et sur le nôtre. Voici plusieurs passages de ses Lettres (où l'on doit toujours chercher ses sentiments intimes) qui le prouvent assez :
a C'est Racine qui est véritablement grand, et d'autant plus grand, qu'il ne paraît jamais chercher à l'être. C'est l'auteur û'Athalie qui est l'homme parfait ». [Corresp. gén., tome vin, page 465).
« J'avais cru que Racine serait ma consolation, mais il est mon désespoir. C'est le comble de l'insolence de faire une tragédie après ce grand homme. Aussi après lui je ne connais oue de mauvaises pièces, et avant lui que quelques bonnes scènes h. {Ibid.f tome viii, page 467).
« Je ne peux me plaindre de la bonté avec laquelle vous parlez d'un Brutus et d'un Orphelin ; j'avouerai même qu'il y a quelques beautés dans ces deux ouvrages ; mais encore une fois, vive Jean (Racine) ! plus on le lit, et plus on lui découvre un talent unique, soutenu par toutes les finesses de lart : en un
mot, s'il y a quelque chose sur la terre qui approche de la perfection, c'est Jean >). {Covî^esv). gén., tome viii, page 501).
« La mode est aujourd'hui de mépriser Golbert et Louis XIV; cette mode passera, et ces deux hommes resteront à la postérité avec Boileau ». (Ibid., tome xv, page 108 .
« Je prouverais bien que les choses passables de ce temps-ci sont toutes puisées dans les bons écrits du siècle de Louis XIV. Nos mauvais livres sont moins mauvais que les mauvais que l'on faisait du temps de Boileau, de Racine el de Molière, parce que dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui, il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du règne du bon goût Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnaisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la dissertation et celle du paradoxe; le tout compose une impertinence qui est d'un ennui mortel. {Ibid., tome xni, page 219).
« Accoutumez-vous à la disette des talents en tout genre, à l'esprit devenu commun, et au génie devenu rare, à une inondation de livres sur la guerre pour être battus, sur les finances pour n'avoir pas un sou, sur la population pour manquer de recrues et de cultivateurs, et sur tous les arts pour ne réussir dans aucun ». tibid., tome vi, page 391).
Enfin, Voltaire a dit dans sa belle Lettre à milord Hervey, tout ce qu'on a répété moins bien et redit mille fois, depuis, sur le siècle de Louis XIV. Voici cette lettre à milord Hervey, en 1740 :
Année 4 '7 40.
«... Mais, surtout, Milord, soyez moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier le siècle de Louis XIV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle, d'un Newton, d'un Halley, d'un Addisson, d'un Dryden : mais dans le siècle qu'on nomme de Léon X, ce pape avait-il tout l'ait? N'y avait-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain ? Cependant le nom de Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts, plus qu'aucun autre. Hé! quel roi a donc, en cela, rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV? guel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s'est signalé par de plus beaux établissements? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, sans doute, parce qu'il était homme ; mais il a fait plus qu'aucun autre, parce qu'il était un grand homme : ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est qu'avec des fautes connues, il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains, c'est (jue, malgré un million d'hommes dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.
« Nommez-moi donc, Milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles, et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d'en être connus.
« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivait M. de Colbert, il veut être votre bienfaiteur ; il nia commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe, comme an gage de son estime. Un Bohémien, un Danois, recevaient de ces
lettres datées de Versailles. Gnillemini bâtit à Florence une maison des bienfaits de i.ouis XIV; il mit le nom de ce roi sur le frontispice, et vous ne voulez pas qu'il soit à la tête du siècle dont je parle !
« Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il chargea de Tèducation de son fils et de son petitfils les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe. Il eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes, et l'autre dans l'Eglise ; il excita le mérite naissant de Racine, par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien : et quand ce génie se fut perfectionné, ces talents, qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que de la fortune, il eut la faveur et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard était un ÎDienfait. Il était, en 1688 et 1689, de ces voyages de Marly tant brigués par les courtisans; il couchait' dans la chambre du roi pendant ses maladies, il lui lisait ces chefsd'oeuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne.
« Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit de l'émulation et qui échauffe les grands génies; c'est beaucoup de faire des fondations, c'est quelque chose de les soutenir : mais s'en tenir à ces établissements, c'est souvent préparer les mêmes asiles pour l'homme inutile et pour le grand homme; c'est recevoir dans la même ruche l'abeille et le frelon.
« Louis XIV songeait à tout ; il protégeait les académies, et distinguait ceux qui se signalaient ; il ne prodiguait point sa faveur à un genre de mérite, à l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent, non ce qui est beau, mais ce qui leur plait ; la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenait contre l'Europe; car, en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisait élever l'Observatoire, et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrage unique dans le monde. Il faisait imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs grecs et latins ; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique, chercher de nouvelles connaissances. Songez, Milord, que, sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne en 1672, et sans les mesures de M. Picard, jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un Huyghens, qui renoncent tous deux à leur patrie qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglais même ne lui aient pas obligation? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et tant de goût ? Les bons auteurs de Louis Xiy n'ont-ils pas été vos modèles ? n'est-ce pas d'eux que votre sage Addison, l'homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques? L'évêque Burnet avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles II, réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions : tant la same raison a partout d'em- Fire ! Dites-moi si les bons livres de ce temps n'ont pas servi à éducation de tous les princes de l'empire? Dans quelles cours
d'Allemagne n'a-t-on pas vu des théâtres français ? Quel prince ne tâchait pas d'imiter Louis XIV ? Quelle nation ne suivait pas alors les modes de la France ?
« Vous m'apportez, Milord, l'exemple de Pierre-le-Grand, qui a fait naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d'une nation nouvelle ; vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le siècle du czar Pierre : vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le siècle de Louis XIV. 11 me semble que la différence est bien palpable. Le czar Pierre s'est instruit chez les autres peuples ; il a porté leurs axts chez lui, mais Louis XIV a instruit les nations : tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Les protestants, qui ont quitté ses états, ont porté chez vous-même une industrie qui faisait la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux ? Ces dernières furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.
« Enfm, la langue française, Milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable ? était-elle aussi étendue du temps de Henri IV ? Non sans doute ; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce changement : mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents écrivains ? C'était M. de Colbert, me direz-voiis ; je l'avoue, et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince ? sous votre roi Guillaume qui n'aimait rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres souverains ?
« Croiriez-vous, Milord, que Louis XIV a réformé le goût de la cour en plus d'un genre ? Il choisit Lulli pour son musicien, et ôta le privilège à Lambert, parce que Lambert était un homme médiocre, et Lulli un homme supérieur. Il savait distinguer l'esprit du génie , il donnait à Quinault les sujets de ses opéras ; il dirigeait les peintures de Le Brun ; il soutenait Boileau, Racine et Molière contre leurs ennemis ; il encourageait les arts utiles comme les beaux-arts, et toujours en connaissance de cause ; il prêtait de l'argent à Van-Robais pour ses manufactures ; il avançait des millions à la compagnie des Indes, qu'il avait formée ; il donnait des pensions aux^ savants et aux braves officiers. Non seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. Soufîrez donc, Milord, que je tâche d'élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.
« Je ne considère pas seulement Louis XIV parcç qu'il a fait du bien aux Français, mais parce qu'il a fait du bien aux hommes : c'est comme homme, et non comme sujet que j'écris ; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existait seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui ; en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire.
« Pélisson eût écrit plus éloquemment que moi ; mais il était courtisan, et il était payé. Je ne suis ni l'un ni l'autre; c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité ».
{Corresp. gén., t. m, p. 33).
ÎN'oTE J, page 39.
M. l'abbé Fleury, dans ses Mœurs des Chrétiens, pense que les anciens monastères sont bâtis sur le plan des maisons romaines, telles qu'elles sont décrites dans Yitruve et dans Palladio. (( Léglise, dit-il, qu'on trouve la première, afin que l'entrée en soit libre aux séculiers, semble tenir lieu de cette première salle que les Romains appelaient atrium : de là on passait dans une cour environnée de galeries couvertes, à qui l'on donnait le nom de péristyle ; c'est justement le cloître où Ion entre de l'église, et d'où l'on va ensuite dans les autres pièces, comme io chapitre, qui est Vexèdre des anciens ; le réfectoire, qui est le triclinium, et le jardin, qui est derrière tout le reste, comme il était aux maisons antiques.
Note K, page 47.
On trouve dans un poème de M. Alex. Soumet, intitulé Vlncrédutité, entre autres imitations du Génie du Christianisme, ce fragment sur les ruines des monuments chrétiens :
« Hé! qui n'a parcouru, d'un pas mélancolique, Le dôme abandonné, la vieille hasilique, Où devant l'Eternel s'inclinaient ses aieux ? Ces débris éloquents, ce seuil religieux, Ce seuil où tant de fois, le front dans la poussière, Gémit le Repentir, espéra la Prière ; Ce long rang de tombeaux aue la mousse a couvert. Ces vases mutilés et ce comble entr'ouvert : Du Temps et de la Mort tout proclame l'empire : Frappé de son néant, l'homme observe et soupire. L'Imagination, à ces murs dévastés.
Rend leur encens, leur culte et leurs solennités. A travers tout un siècle écoute les cantiques Que la Religion chantait sous ces portiques. Là. rougissait l'Hymen ; ici l'adolescent, Beau comme son offrande, et comme elle innocent. Consacrait au Seigneur, modeste tributaire. De Jeunes fleurs, des fruits, prémices de la terre. Mais tout a disparu, le Temps a fait un pas : Où souriait l'enfance est assis le Trépas ; L'herbe croît sur l'autel : l'oiseau des funérailles De son cri prophétique attriste ces murailles. Seulâment, quelquefois un cénobite en deuil Y vient de son ami visiter le cercueil ; C'est lui; le souvenir vers ces lieux le ramène ; De tombeaux en tombeaux sa douleur se promène. Parmi des ossements et des marbres brisés. Témoins de ses regrets, de ses pleurs arrosés, Jl creuse, sans pâlir, sa retraite dernière. L'aquilon de minuit se mêle à sa prière. Et le cloître attentif en redit les accents.
« A ces restes sacres, à ces murs vieillissants. Quel pouvoir inconnu malgré moi m'intéresse ? C'est la Religion ; oui. cette enchanteresse Se plaît a nous unir d'un nœud mystérieux A tous les monuments consacrés par les cieux. Le tombeau du martyr, le rocher, la retraite. Où dans un long exil" vieillit l'anachorète. Tout parle à notre cœur ; et toi, signe sacré, Des chrétiens et du monde a l'envi révéré,
Croix modeste, quel est ton ineffable empire? Tes muettes leçons aux mortels semblent dire: « Un Dieu périt pour vous; n'oubliez point ses lois ». Ton aspect imprévu rendit plus d'une fois La paix au repentir, des pleurs à la souffrance, Au crime le remords, au malheur l'espérance ».
(Note de V Editeur).
Note L, page 48.
Voici encore un fragment poétique emprunté aux harmonies du Génie du Christianisme ; il est extrait d'un poème de M. F. de Barqueville, intitulé les Cloîtres en ruines :
Voici i'humble cellule où, vers l'éternité, S'élançait chaque jour l'ardente piété : Ici, son cœur à Dieu confiait ses alarmes ; Cet autel fut souvent arrosé de ses larmes. Ces murs, encor noircis d'un deuil religieux. Répétèrent souvent ces cantiques pieux; Elle-même attachait aux pilastres antiques D'un saint ou d'un martyr les modestes reliques, Dans cet étroit enclos cultivait quelques fleurs, Image de son âme et de ses chastes mœurs. Quels souvenirs surtout rappelle à ma pensée Cette cloche jadis dans les airs balancée! Que de fois de l'airain les terribles accents De l'athée endurci firent frémir les sens, Alors qu'au sein des nuits leur funèbre harmonie Annonçait qu'un mortel allait quitter la vie! Ecoutez le récit des crédules hameaux : Un fantôme, à minuit, dans la vieille chapelle, Par d'affreux tintements a troublé leur repos. Et chaque nuit amène une terreur nouvelle. Au point du jour l'oiseau par son chant matinal Du champêtre labeur donnait-il le signal, Soudain retentissait la cloche vigilante: Dans le temple accourait la foule impatiente; Femmes, enfants, venaient au pied du saint autel Pour la moisson naissante implorer l'Eternel.
Note M, page 50.