II
deux nations seront assimilées. Si on leur propose une promenade, c'est le problème d'une courbe à résoudre. S'ils ont «ne colique néphrétique, ils s'en guérissent par les règles de Thydroslaliqae Si une puce les a mordus, ce sont des infiniment petits du premier ordre qui les incommodent. S'ils font une chute, c'est pour avoir perdu le centre de gravité. Si quelque folliculaire a l'audace de les attaquer, ils le noient dans un déluge dencre et d'injures ; ce crime de lèse-pliilosophie est irrémissible
EUGÈNE
Mais quel rapport ont ces fous avec notre nom, avec le jugement qu'on porte de nous ?
LICHTENSTEIN
Beaucoup plus que vous ne croyez, parce qu'ils dénigrent toutes les sciences, hors celles de leurs calculs. Les poésies sont des frivolités dont il faut ex'clure les fables : un poète ne doit rimer avec énergie (jue les équations algébriques. Pour l'histoire, ils veulent qu'on léludie à rebours, à commencer de nos temps pour remonter avant le déluge. Les gouvernements, ils les réforment tous : la France doit devenir un état républicain, dont un géomètre sera le législateur, et que des géomètres gouverneront en soumettant toutes les opérations de la nouvelle république au calcul infinitésimal. Cette république conservera une paix constante, et se soutiendra sans armée.".. Ils affectent tous une sainte horreur pour la guerre .. S'ils haïssent les armées e! les généraux qui se rendent célèbres, cela ne les empêche pas de se battre à coups de plume, et de se dire souvent des grossièretés dignes des halles ; et, s'ils avaient des troupes, il les feraient marcher les unes contre les autres .. En leur style, ces beaux propos s'appellent des libertés philosophiques ; il faut penser tout haut, toute vérité est bonne à dire, et comme, selon leur sens, ils sont seuls les dépositaires des vérités, ils croient pouvoir débiter toutes les extravagances qui leur viennent dans l'esprit, sûrs d'être applaudis.
MARLBOROUGH
Apparemment qu'il n'y a plus en Europe de Petites-Maisons; s'il en restait, mon avis serait d'y loger ces messieurs, pour qu'ils fussent les législateurs des fous ieurs semblables,
EUGÈNE
Mon avis serait de leur donner à gouverner une province qui méritât d'être châtiée ; ils apprendraient par leur expérience, après qu'ils y auraient tout mis sens dessus dessous, qu'ils sont des ignorants, que la critique est aisée, mais l'art difficile ; et surtout qu'on s'expose à dire force sottises, quand on se mêle ':1e parler de ce qu'on n'entend pas.
LICHTENSTEIN
Des présomptueux n'avouent jamais qu'ils ont tort. Selon leurs principes, le sage ne se trompe jamais ; il est le seul éclairé, de lui doit émaner ia lumière qui dissipe les sombres vapeurs dans lesquelles croupit le vulgaire imbécile et aveugle : aussi Dieu sait comment ils l'éclairent. Tantôt c'est en lui découvrant l'origine des préjugés, tantôt c'est un livre sur l'esprit, tantôt le système de la nature ; cela ne finit point. Un tas de polissons, soit par air ou par mode, se comptent parmi leurs disciples ; ils
affectent de les copier, et s'érigent en sous-précepteurs du genre humain ; et, comme il est plus facile de dire des injures que d'alléguer des raisons, le ton de leurs élèves est de se déchaîner indécemment en toute occasion contre les militaires.
EUGÈNE
Un fat trouve toujours un plus fat qui l'admire ; mais les militaires souffrent-ils les injures tranquillement ?
LICHTENSTEIN
Ils laissent aboyer ces roquets, et continuent leur chemin.
MARLBOROUGH
Mais pourquoi cet acharnement contre la plus noble des professions, contre celle sous l'abri de laquelle les autres peuvent s'exercer en paix?
LICHTENSTEIN
Comme ils sont tous très ignorants dans l'art de la guerre, ils croient rendre cet art méprisable en le déprimant ; mais, comme je vous l'ai dit, ils décrient généralement toutes les sciences, et ils élèvent la seule géométrie sur ces débris, pour anéantir toute gloire étrangère, et la concentrer uniquement sur leurs personnes.
MÀRLBOROUGH.
Mais nous n'avons méprisé ni la philosophie, ni la géométrie, ni les belles-lettres, et nous nous sommes contentés d'avoir du mérite dans notre genre.
EUGÈNE
J'ai plus fait. A Vienne j'ai protégé tous les savants, et les ai distingués lors même que personne n'en faisait aucun cas.
LICHTENSTEIN
Je le crois bien, c'est que vous étiez de grands hommes, et ces soi-disant philosophes ne sont que des polissons, dont la vanité voudrait jouer un rôle : cela n"empêche pas que les injures si souvent répétées ne fassent du tort à la mémoire des grands hommes. On croit que raisonner hardiment de travers, c'est être philosophe, et qu'avancer des paradoxes, c'est emporter la palme. Combien n'ai-je pas entendu, par de ridicules propos, condamner vos plus belles actions, et vous traiter d'hommes qui avaient usurpé une réputation dans un siècle d'ignorance qui manquait de vrais appréciateurs du mérite!
MARLBOROUGH
Notre siècle, un siècle d'ignorance! ah! je n'y tiens plus.
LICHTENSTEIN
Le siècle présent est celui des philosophes.
{Œuvres de Frédéric II).
Note F, page 35.