Id. Decad, u, lib. u, cap. vm
nonçait sans scrupule qu'il était juste et utile d'en imposer un plus pesant encore sur les Africains. Malheureusement pour ces derniers, le plan de Las Casas fut adopté. Charles accorda à un de ses courtisans flamands le privilège exclusif d'importer en Amérique quatre mille noirs. Celui-ci vendit son privilège pour vingt-cina mille ducats à des marchands génois, qui les premiers étaolirent avec une forme régulière en Afrique et en Amérique ce commerce d'hommes, qui a reçu depuis de si grands accroissements '.
ft Mais les marchands génois, conduisant leurs opérations avec l'avidité ordinaire aux monopoleurs, demandèrent bientôt des prix si exorbitants des noirs qu'ils portaient à Hispaniola, qu'on y en vendit trop peu pour améliorer l'état de la colonie. Las Casas, dont le zèle était aussi inventif qu'infatigable, eut recours à un autre expédient pour soulager les Indiens. Il avait observé que le plus grand nombre de ceux qui jusque-là s'étaient établis en Amérique, étaient des soldats ou des matelots employés à la découverte ou à la conquête de ces régions, des fils de famille nobles, attirés par l'espoir de s'enrichir promptement, ou des aventuriers sans ressource, et forcés d'abandonner leur patrie par leurs crimes ou leur indigence. A la place de ces hommes avides, sans mœurs, incapables de l'industrie persévérante et de l'économie nécessaire dans l'établissement d'une colonie, il proposa d'envoyer à Hispaniola et dans les autres îles, un nombre suffisant de cultivateurs et d'artisans, à qui on donnerait des encouragements pour sy transporter; persuadé que de tels hommes, accoutumés à la fatigue, seraient en état de soutenir des travaux dont les Américains étaient incapables par la faiblesse de leur constitution, et que bientôt ils deviendraient cux-niôiiies. par la culture, de riches et d'uliles ciloyecs Mais quoiqu'on eût grand besoin d'une nouvelle recrue d'habitants à Hispaniola, où la petite vérole venait de se répandre et d'emporter un nombre considérable d'Indiens, ce projet, quoique favorisé par les ministres flamands, fut traversé par l'évêque de Burgos, que Las Casas trouvait toujours en son chemin*.
« Las Casas commença alors à désespérer de faire aucun bien aux Indiens dans les établissements déjà formés. Le mal était trop invétéré pour céder aux remèdes. Mais on faisait tous les jours des découvertes nouvelles dans le continent, qui donnaient de hautes idées de sa population et de son étendue. Dans toutes ces régions, il n'y avait encore quune seule colonie très faible, et si l'on en exceptait un petit espace sur Tisthme de Darien, les naturels étaient maîtres de tout le pays. C'était là un champ nouveau et plus étendu pour le zèle et l'humanité de Las Casas, qui se flattait de pouvoir empêcher qu'on y introduisît le pernicieux système d'administration qu'il n'avait pu détruire dans des lieux où il était déjà tout établi. Plein de ces espérances, il sollicita une concession de la partie qui s'étend le long de la côte, depuis le golfe de Paria jusqu'à la frontière occidentale de cette
i. HERHEiiA, Decad. i. lib. n. cap. xx. 2. Heup.eka, Dccad. ii, !ib. n, cap. xxi.
province, aujourd'hui connue sous le nom de Sainte-Marthe. Il proposa d'y établir une colonie formée de cultivateurs, d'artisans et d'ecclésiastiques. II s'engageaàciviliser, dans l'espace dedeuxans, dix mille Indiens, et à les instruire assez bien dans les arts utiles pour pouvoir tirer de leurs travaux et dé leur industrie un revenu de qumze mille ducats au profit de la couronne. 11 promettait aussi qu'en dix ans sa colonie aurait fait assez de progrès pour rendre au gouvernement soixante mille ducats par an. II stipula qu'aucun navigateur ou soldat ne pourrait s'y établir, et qu'aucun Espagnol n'y-mettrait les pieds sans sa permission. Il alla même jusqu'à vouloir que les gens qu'il emmènerait eussent un habillement particulier, différent de celui des Espagnols, afmjque les Indiens de ces districts ne les crussent pas de la même race d'hommes qui avaient apporté tant de calamités à l'Amérique'. Par ce plan, dont je ne donne qu'une légère esquisse, il paraît clairement que les idées de Las Casas sur la manière de civiliser et de traiter les Indiens étaient fort semblables à celles que les Jésuites ont suivies depuis dans leurs grandes entreprises sur Toutre partie du même continent. Las Casas supposait que les Européens, employant l'ascendant que leur donnaient une intelligence supérieure et de plus grands progrès dans les sciences et les arts, pourraient conduire par degrés l'esprit des Américains à goûter ces moyens de bonheur dont ils étaient dépourvus, leur faire cultiver les arts de l'homme en société, et les rendre capables de jouir des avantages de la vie civile.
« L'évêque de Burgos et le conseil des Indes regardèrent le plan de Las Casas non seulement comme chimérique, mais comme extrêmement dangereux Ils pensaient que l'esprit des Américains était naturellement si borné, et leur "indolence si excessive, qu'on ne réussirait jamais à les instruire, ni à leur faire faire aucun progrès. Ils prétendaient qu'il serait fort imprudent de donner une autorité si grande sur un pays de mille milles de côtes, à un enthousiaste visionnaire et présomptueux, étranger aux affaires, et sans connaissance de l'art du gouvernement. Las Casas, qui s'attendait bien à cette résistance, ne se découragea pas. Il eut recours encore aux Flamands, qui favorisèrent ses vues auprès de Charles-Quint avec beaucoup de zélé, précisément parce que les ministres espagnols les avaient rejetées. Ils déterminèrent le monarque, qui venait d'être élevé à l'empire, à renvoyer l'examen de cette affaire à un certain nombre de membres de son conseil privé; et, comme Las Casas récusait tous les membres du conseil des Indes, comme prévenus et intéressés, tous furent exclus. La décision des juges choisis à la recommandation des Flamands fut entièrement conforme aux sentiments de ces derniers. On approuva beaucoup le nouveau plan, et l'on donna des ordres pour le mettre à exécution, mais en restreignant le territoire accordé à Las Casas à trois cent milles le long de la côte de Cumana. d'où il lui serait libre de s'étendre dans les parties intérieures du pays*.
« Cette décision trouva des censeurs. Presque tous ceux qui