Herrep.a, Decad. n., lib. iv, cap. n
2. GoMERA, Hist. gen., cap. Lxxvii; Herrera, Decad. u, lib. rv, cap. m; OviEDO, lib. XIX, cap. v.
avaient été en Amérique la blâmaient, et soutenaient leur opi nion avec tant de confiance, et avec des raisons si plausibles, qu'on crut devoir s'arrêter et examiner de nouveau la question avec plus de soin. Charles lui-même quoique accoutumé dès sa jeunesse à suivre les sentiments de ses ministres avec une déférence et une soumission qui n'annonçaient pas la vigueur et la fermeté d'esprit qu'il montra dans un âge plus mûr, commença à soupçonner que la chaleur que les Flamands mettaient dans toutes les affaires relatives à l'Amérique avait pour principe quelque motif dont il devait se défier: il déclara qu'il était déterminé à approfondir lui-même la question agitée depuis si longtemps sur le caractère des Américains, et sur la manière la plus convenable de les traiter. Il se présenta bientôt une circonstance qui rendait cette discussion plus facile. Q^ieveao, évêque du Darien, qui avait accompagné Pédrarias sur le continent en 1513, venait de prendre terre à Barcelone, où la cour faisait sa résidence. On sut bientôt que ses sentiments étaient différents de ceux de Las Casas, et Charles imagina assez naturellement qu'en écoulant et en comparant les raisons des deux personnages respectables, qui, par un long séjour en Amérique avaient eu le temps nécessaire pour observer les mœurs du peuple qu'il s'agissait de faire connaître, il serait en état de découvrir lequel des deux avait formé son opinion avec plus de justesse et de discernement.
<( On désigna pour cet examen un jour fixe et une audience solennelle. L'empereur parut avec une pompe extraordinaire, et se plaça sur un trône dans la grande salle de son palais. Ses courtisans l'environnaient. Don Diego Colomb, amiral des Indes, fut appelé. L'évêque du Darien fut interpellé de dire le premier son avis. Son discours ne fut pas long. Il commença par déplorer les malheurs de l'Amérique et la destruction d'un si grand nombre de ses habitants, qu'il reconnut être en partie l'effet de l'excessive dureté et de l'imprudence des Espagnols; mais il déclara que tous les habitants du Nouveau-Monde qu'il avait observés, soit dans le continent, soit dans les iles, lui avaient paru une espèce d'hommes destinés à la servitude par l'infériorité de leur intelligence et de leurs talents naturels ; et qu'il serait impossible de les instruire, ni de leur faire faire aucun proarès vers la civilisation, si on ne les tenait pas sous l'autorité continuelle d'un maître. Las Casas s'étendit davantage, et défendit son sentiment avec plus de chaleur. Il s'éleva avec indignation contre l'idée qu'il y eût aucune race d'hommes nés pour la servitude, et attaqua cette opinion comme irréligieuse et inhlimaine. Il assura que les Américains ne manquaient pas d'intelligence ; qu'elle n'avait besoin que d'être cultivée, et qu'ils étaient capables d'apprendre les principes de la religion, et de se former à l'industrie et aux arts de la vie sociale ; que leur douceur et leur timidité naturelle les rendant soumis et dociles, on pouvait les conduire et les former, pourvu qu'on ne les traitât pas durement. Il protesta C|ue, dans le plan qu'il avait proposé, ses vues étaient pures et desintéressées, et que, quelques avantages qui dussent revenir de leur exécution à la couronne de Castille, il n'avait jamais demandé et ne demanderait jamais aucune récompense de ses travaux.
« Charles, après avoir entendu les deux plaidoyers et consulté ses ministres, ne se crut pas encore assez bien instruit pour prendre une résolution générale relativement à la condition des Américains ; mais comme il avait une entière confiance en la probité de Las Casas, et que lévêque du Darien lui-même convenait que l'aflaire était assez importante pour qu'on pût essayer le plan proposé, il céda à Las Casas, par des lettrespatentes, la partie de la côte de Cumana dont nous avons fait mention plus haut, avec tout pouvoir dy établir une colonie d"après le plan quil avait proposé i.
« Las Casas pressa les préparatifs de son voyage avec son ardeur accoutumée; mais soit par son inexpérience dans ce genre d'affaires, soit par l'opposition secrète de la noblesse espagnoit-, qui craignait que l'émigration de tant de personnes ne leur enlevât uu grand nombre d'hommes industrieux et utiles, occupés de la culture de leurs terres, il ne put déterminer qu'environ deux cents cultivateurs ou artisans à l'accompagner à Cumana.
« Rien cependant ne put amortir son zèle. Il mit à la voile avec cette petite troupe, à peine suffisante pour prendre possession du vaste territoire qu'on lui accordait, et avec laquelle il était impossible de réussir à en civiliser les habitants. Le premier endroit où il toucha fut Tile de Porto-Rico. Là il eut connaissance d'un nouvel obstacle à l'exécution de son plan, plus difficile à surmonter qu'aucun de ceux qu'il eût rencontrés jusqu'alors. Lorsqu'il avait quitté l'Amérique en 1517. les Espagnols n'avaient presque aucun commerce avec le continent, si l'on excepte les pays voisins du golfe de Darien. Mais tous les genres de travaux "^s'affaiblissant de jour en jour à Hispaniola par la destruction rapide des naturels du pays, les Espagnols manquaient de bras pour continuer les entreprises déjà formées, et ce besoin les avait fait recourir à tous les expédients qu'ils pouvaient imaginer pour y suppléer. On leur avait porté beaucoup de nègres ; mais le prix en était monté si haut, que la plupart des colons ne pouvaient y atteindre. Pour se procurer des esclaves à meilleur marché, quelques-uns d'entre eux armèrent des vaisseaux, et se mirent à croiser le long des côtes du continent. Dans les lieux où ils étaient inférieurs en force, ils commerçaient avec les naturels, et leur donnaient des quincailleries d'Europe pour les plaques d'or qui servaient d'ornement à ces peuples ; mais partout où ils pouvaient surprendre les Indiens, ou l'emporter sur eux à force ouverte, ils les enlevaient et les vendaient à Hispaniola*. Cette piraterie était acconapagnée des plus grandes atrocités. Le nom espagnol devint en horreur sur tout le continent. Dès qu'un vaisseau paraissait, les habitants fuyaient dans les bois, ou couraient au rivage en armes, pour repousser ces cruels ennemis de leur tranquillité. Quelquefois ils forçaient les Espagnols à se retirer avec précipitation, ou ils leur coupaient la retraite. Dans la violence de leur
1. Herrera, Decad. n, lib. iv, cap. m, rv, v, Argensola, Annales de Aragon, 74, 97 ; Remesal, Hist.gén., lib. u, cap. xix, xx.