‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 41 sur 259 · LA CHARTREUSE DE PARIS · texte numérisé non relu

LA CHARTREUSE DE PARIS

Vieux cloître où de Bruno les disciples cachés Renferment tous leurs vœux sur le ciel attachés ; Cloître saint, ouvre-moi tes modestes portiques! Laisse-moi m'égai'cr dans ces jardjns rustiques Où venait Catinat méditer quelqueiois.

Heureux de fuir la cour, et d'oublier les roiî^.

J'ai trop connu Pari« : mes légères pensées, I

Dans son enceinte immense au hasard dispersées,

Veulent en vain rejoindre et lier tous les jours

Leur fil demi-formé, qui se brise toujours.

Seul, je viens recueillir mes vagues rêveries

Fuyez, bruyants remparts, pompeuses Tuileries,

Louvre, dont le portique à mes yeux éblouis

Vante après cent hivers la grandeur de Louis !

Je préfère ces lieux où l'âme moins distraite,

Même au sein de Paris, peut goûter la retraite :

La retraite me plaît, elle eut mes premiers vers.

Déjà, de feux moins vifs écluirant l'univers.

Septembre loin de nous s'enfnil et décolore

Cet éclat dont l'année un moment brille encore.

Il redouble la paix qui m'attache en ces lieux ;

Son jour mélancolique et si doux à nos yeiix.

Son vert plus rembruni, son grave caractère.

Semblent se conformer au deuil du monastère.

Sous ces bois jaunissants j'aime à mensevelir;

Couché sur un gazon qui commence à pâlir.

Je jouis d'un air pur^ de l'ombre et du silence.

Ces chars tumultueux où s'assied l'opulence, Tous ces travaux, ce peuple à grands flots agité. Ces sons confus qu'élève une vaste cité. Des enfants de Bruno ne troublent point l'asile ; Le bruit les environne, et leur àrae est tranquille. Tous les jours, rr-produit sous des traits inconstants, Le fantôme du siècle emporté par le temps Passe et roule autour d'eux ses pompes mensongères. Mais c'est en vain : du siècle ils ont fui les chimères ; Hormis l'éternité tout est songe pour eux. Vous déplorez pourtant leur destin malheureux ! Quel préjugé funeste à des lois si i*igides Attacha, dites-vous, ces pieux suicides"? Ils meurent longuement, rongés d'un noir chagrin; L'autel garde leurs vœux sur des tables d'airain ; . Et le seul désespoir habite leurs cellules.

Hé bien! vous qui plaignez ces victimes crédules, Pénétrez avec moi ces murs religieux :

N'y respirez-vous pas l'air paisible des cieux ? ' Vos chagrins ne sont plus, vos passions se taisent, Et du cloître muet les ténèbres vous plaisent.

Mais quel lugubre son, du haut de cette tour^ Descend et fait frémir les dortoirs d'alentour? C'est l'airain qui, du temps formidable interprète, Dans chaque heure qui fuit, à l'humble anachorète Redit en longs échos : Songe au dernier moment ! * Le son sous cette voûte expire lentement ; Et quand il a cessé l'âme en frémit encore. La méditation qui, seule dès l'aurore, Dans ces sombres parvis marche en baissant son œil, A ce signal s'arrête, et lit, sur un cercueib , L'épitaphe à demi par les ans effacée.

Qu'un gothique écrivain dans la pierre a tracée.

O tableaux éloquents ! oh! combien à mon cœur

Plaît ce dôme noirci d'une divine horreur,

Et le lierre embrassant ces débris de murailles

Où croasse l'oiseau chantre des funérailles;

Les approches du soir, et ces ifs attristés

Où glissent du soleil les dernières clartés ;

Et ce buste pieux que la mousse environne,

Et la cloche d'airain à l'accent monotone ;

Ce temple où chaque aurore entend de saints concerts

Sortir d'un long silence, et monter dans les airs;

Un martyr dont l'autel a conservé les restes,

Et le gazon qui croît sur ces tombeaux modestes

Où l'heureux cénobite a passé sans remord

Du silence du cloître à celui de la mort !

Cependant sur ces murs l'obscurité s'abaisse,

Leur deuil est redoublé, leur ombre est plus épaisse,

Les hauteurs de Meudon me cachent le soleil ;

Le jour meurt, la nuit vient : le couchant, moins vermeil,

Voit pâlir de ses feux la dernière étincelle.

Tout à coup se rallume une aurore nouvelle

Qui monte avec lenteur sur les dômes noircis

De ce palais voisin qu'éleva Médicis i ;

Elle en blanchit le faîte, et ma vue enchantée

Reçoit par ces vitraux la lueur argentée.

L'astre touchant des nuits verse du haut des cieux,

Sur les tombes du cloître un jour mystérieux,

Et semble y réfléchir cette douce lumière

Qui des morts bienheureux doit charmer la paupière.

Ici, je ne vois plus les horreurs du trépas :

Son aspect attendrit et n'épouvante pas.

Me trompé-je ? Ecoutons : sous ces voûtes antiques

Parviennent jusqu'à moi d'invisibles cantiques,

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