‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 42 sur 259 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Et la Religion, le front voilé, descend : Elle approche : déjà son calme attendrissant, Jusqu'au fond de votre âme en secret s'insinue; Entendez-vous un Dieu dont la voix inconnue Vous dit tout bas : Mon fils, viens ici, viens à moi, Marche au fond du désert : j'y serai près de toi.

Maintenant, du milieu de cette paix profonde,

Tournez les yeux : voyez, dans les routes du monde,

S'agiter les humains que travaille sans fruit

Cet espoir obstiné du bonheur qui les fuit.

Rappelez-vous les mœurs de ces siècles sauvages

Où, sur l'Europe entière apportant les ravages,

Des Vandales obscurs, de farouches Lombards,

Des Goths, se disputaient le sceptre des Césars.

La force était sans frein, le faible sans asile :

Parlez, blàmerez-vous les Benoît, les Basile,

Qui, loin du siècle impie, en ces temps abhorrés,

Ouvrirent au malheur des refuges sacrés ?

Déserts de l'Orient, sables, sommets arides,

Catacombes, forêts, sauvages Thébaïdes,

Oh ! que d'infortunés votre noire épaisseur

A dérobés jadis au fer de l'oppresseur!

C'est là qu'ils se cachaient, et les chrétiens fidèles,

Que la Religion protégeait de ses ailes,

Vivant avec Dieu seul dans leurs pieux tombeaux,

Pouvaient au moins prier sans craindre les bourreaux.

Le tyran n'osait plus y chercher ses victimes.

Et que dis-je? accablé de l'horreur de ses crimes.

Souvent dans ces lieux saints l'oppresseur désarmé

Venait demander grâce aux pieds de l'opprimé.

D'héroïques vertus habitaient l'ermitage.

Je vois dans les débris de Thèbes, de Carthage,

Au creux des souterrains, au fond des vieilles tours.

D'illustres pénitents fuir le monde et les cours.

La voix des passions se tait sous leurs ci lices ;

Mais leurs austérités ne sont point sans délices :

Celui qu'ils ont cherché ne les oubliera pas;

Dieu commande au désert de fleurir sous leurs pas. /

Palmier, qui rafraîchis la plaine de Syrie,

Ils venaient reposer sous ton ombre chéiie!

Prophétique Jourdain, ils erraient sur tes bords !

Et vous, qu'un roi charmait de ses divins accords,

Cèdres du haut Liban, sur votre cime altière,

Vous portiez jusqu'au ciel leur ardente prière!

Cet antre protégeait leur paisible sommeil;

Souvent le cri de l'aigle avança leur réveil;

Ils chantaient l'Eternel sur le roc solitaire.

Au bruit sourd du torrent dont l'eau les désaltère,

Quant tout à coup un ange, en dévoilant ses traits,

Leur porte, au nom du ciel, un message de paix.

Et cependant leurs jours n'étaient point sans orages.

Cet éloquent Jérôme, honneur des premiers âges,

Voyait, sous le cilice et de cendres couvert,

Les voluptés de Rome assiéger son désert.

Leurs combats exerçaient son austère sagesse.

Peut-être, comme lui, déplorant sa faiblesse,

Un mortel trop sensible habita ce séjour.

Hélas ! plus d'une fois les soupirs de l'amour

S'élevaient dans la nuit du fond des monastères;

En vain le repoussant de ses regards austères,

La pénitence veille à côté d'un cercueil :

H entre déguisé sous les voiles du deuil ;

Au Dieu consolateur en pleurant il se donne;

A Gomminge, à Rancé, Dieu sans doute pardonne ;

A Gomminge, à Rancé, qui ne doit quelques pleurs ?

Qui n'en sait les amours ? qui n'en plaint les m.alheurs ?

Et toi, dont le nom seul trouble l'âme amoureuse,

Des bois du Paraclet vestale malheureuse,

Toi qui, sans prononcer de vulgaires serments,

Fis connaître a Tamour de nouveaux sentiments;

Toi que l'homme sensible, abusé par lui-même,

S3 plaît à retrouver dans la femme qu'il aime,

Héloïse! à ton nom quel cœur ne s'attendrit?

Tel qu'un autre Abeilard tout amant te chérit.

Que de fois j ai cherché, loin d'un monde volage,

L'asile où dans Paris s'écoula ton jeune âge !

Ges vénérables tours qu'allonge vers les cieux

La cathédrale antique où priaient nos aïeux ;

Ges tours ont conservé ton amoureuse histoire.

Là tout m'en parle encor 1 : là revit ta mémoire ;

Là du toit de Fulbert j'ai revu les débris. <

On dit même en ces lieux, car ton ombre chéris,

Qu'un long gémissement s'élève chaque année

A l'heure où se forma ton funeste hyménée.

La jeune fille alors lit, au déclin du jour,

Gette lettre éloquente où brûle ton amour :

Son trouble est aperçu de l'amant qu'elle adore,

Et des feux que tu peins son feu s'accroît encore.

Mais que fais-je, imprudent ? quoi î dans ce lieu sacré

J'ose parler d'amour, et je marche entouré

Des leçons du tombeau, des menaces suprêmes !

Ges murs, ces longs dortoirs, se couvrent d'anathèmes,

De sentences de mort qu'aux yeux épouvantés

L'ange exterminateur écrit de tous côtés.

Je lis à chaque pas : Dieu, V en fer, la vengeance.

Partout est la rigueur, nulle part la clémence.

Gloître sombre, où l'amour est proscrit par le Giel,

Où l'instinct le plus cher est le plus criminel,

Déjà, déjà ton deuil plaît moins à ma pensée.

L'imagination, vers tes murs élancée,

Chercha leur saint repos, leur long recueillement;

Mais mon âme a besoin d'un plus doux sentiment. ,

Ges devoirs rigoureux font trembler ma faiblesse.

Toutefois quand le temps, qui détrompe sans cesse,

\. Hélo'ise vivait dans le cloître Notre-Dame ; on y voit encore la maison de son oncle le chanoine Fulbert.

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