‹ Le génie du christianisme (volume 4)Chapitre 54 sur 259 · DES CHANTS ET DES PRIERES · texte numérisé non relu

DES CHANTS ET DES PRIERES

On reproche au culte catholique d'employer dans ses chants et ses prières une langue étrangère au peuple, comme si l'on prêchait en latin, et que l'office ne fût pas traduit dans tous les livres d'église. D'ailleurs, si la religion, aussi mobile que les hommes, eût changé d'idiome avec eux, comment aurions-nous connu les ouvrages de, l'antiquité? Telle est l'inconséquence de aotre humeur, que nous blâmons ces mêmes coutumes auxquelles nous sommes redevables d'une partie de nos sciences et de nos plaisirs.

Mais, à ne considérer l'usage de l'Eglise romaine que sous ses rapports immédiats, nous ne voyons pas ce que la langue de Virgile, conservée dans notre culte (et même en certains temps et en certains lieuxla langue d'Homère) peut avoir ie si déplaisant. Nous croyions qu'une langue antique et mystérieuse, une langue qui ne varie plus avec les siècles, convenait assez bien au culte de l'Etre éternel, incompréhensible, immuable. Et puisque le sentiment de nos maux nous force d'élever vers le Roi des rois une voix suppliante, n'est-il pas naturel qu'on lui parle dans le plus bel idiome de la terre, et dans celui-là même dont se servaient les nations prosternées pour adresser leurs prières aux Césars?

De plus, et c'est une chose remarquable, les oraisons en langue latine semblent redoubler le sentiment religieux de la foule. Ne serait-ce point un effet naturel de notre penchant au secret? Dans le tumulte de ses pensées et des misères qui assiègent sa vie, rhomme, en prononçant des mots peu famihers ou même inconnus, croit demander les choses qui lui manquent et qu'il ignore ; le vague de sa prière en fait le charme, et son àme inquiète, qui sait peu ce qu'elle désire, aime à former des vœux aussi mystérieux que ses besoins.

Il reste donc à examiner ce qu'on appelle la barbarie des cantiques saints.

On convient assez généralement que, dans le genre lyrique, les Hébreux sont supérieurs aux autres peuples de l'antiquité : ainsi l'Eglise, qui chante tous les jours des psaumes et les leçons des prophètes, a donc premièrement

un très beau fonds de cantiques. On ne devine pas trop, par exemple, ce que ceux-ci peuvent avoir de ridicule ou de

barbare :

« N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde, etc. * ».

« Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille, etc. ».

« J'ai vu mes tristes journées

0 Décliner vers leur penchant, etc. 2 ».

L'Eglise trouve une autre source de chants dans les Evangiles et dans les Epitres des apôtres. Racine, en imitant ces proses^, a pensé, comme Malherbe et Rousseau, qu'elles étaient dignes de sa muse. Saint Chrysostome, saint Grégoire, saint Ambroise, saint Thomas d'Aquin, Goffin, Santeul, ont réveillé la lyre grecque et latine dans les tombeaux d'Alcée et d'Horace. Vigilante à louer le Seigneur, la religion mêle au matin ses concerts à ceux de l'aurore :

Splendor paternx gloriae, etc.

Source ineffable de lumière.

Verbe, en qui l'Eternel contemple sa beauté, Astre, dont le soleil n'est que l'ombre grossière, Sacré jour, dont le jour emprunte sa clarté. Lève-toi, soleil adorable, etc.

Avec le soleil couchant l'Eglise chante encore*:

Cœli Deus sanctissime, etc.

Grand Dieu, qui fais briller sur la voûte étoilée

Ton trône glorieux, Et d'une blancheur vive, à la pourpre mêlée,

Peins le cintre des cieux.

Cette musique d'Israël, sur la lyre de Racine, ne laisse pas d'avoir quelque charme : on croit moins entendre un son réel qne cette voix inlérieure et mélodieuse qui, selon Platon, réveille au matin les hommes épris de la vertu, en chantant de toute sa force dans leurs cœurs.

Mais, sans avoir recours à ces hymnes, les prières les plus communes de l'Eglise sont admirables ; il n'y a que l'habitude de les répéter dès notre enfance qui nous puisse em-

Page 1