QUATRIÈME PARTIE
vres orphelins sous la livrée pareille de Tinfortune : par là elle faisait sentir à des enfants qui n'avaient point de père quelque chose de la piété filiale ; elle montrait en même temps à l'extrême misère ce que c'est que des biens qui viennent se perdre au cercueil, et elle enseignait au riche qu'il n'y a point de plus puissante médiation auprès de Dieu que celle de l'innocence et de l'adversité.
Un usage particulier avait lieu au décès des prêtres : on les enterrait le visage découvert : le peuple croyait lire sur les traits de son pasteur l'arrêt du souverain Juge, et reconnaître les joies du prédestiné à travers l'ombre d'une sainte mort, comme dans les voiles d'une nuit pure on découvre les splendeurs du ciel.
La même coutume s'observait dans les couvents. Nous avons vu une jeune religieuse ainsi couchée dans sa bière. Son front se confondait par sa pâleur avec le bandeau de lin dont il était à demi couvert, une couronne de roses blanches était sur sa tête, et un flambeau brûlait entre ses mains : les grâces et la paix du cœur ne sauvent point de la mort, et l'on voit se faner les lis, malgré la candeur de leur sein, et la tranquillité des vallées qu'ils habitent.
Au reste, la simplicité des funérailles était réservée au nourricier, comme au défenseur de la patrie. Quatre villageois, précédés du curé, transportaient sur leurs épaules l'homme des champs au tombeau de ses pères. Si quelques laboureurs rencontraient le convoi dans les campagnes, ils suspendaient leurs travaux, découvraient leurs Têtes, et honoraient d'un signe de croix leur compagnon décédé. On voyait de loin ce naort rustique voyager au milieu des blés jaunissants, qu'il avait peut-être semés. Le cercueil, couvert d'un drap mortuaire, se balançait comme un pavot noir audessus des froments d'or, et des fleurs de pourpre et d'azur. Des enfants, une veuve éplorée, formaient tout le cortège. En passant devant la croix du chemin, ou la sainte du rocher, on se délassait un moment : on posait la bière sur la borne d'un héritage; on invoquait la Notre-Dame champêtre, au pied de laquelle le laboureur décédé avait tant de fois prié pour une bonne mort, ou pour une récolte abondante. C'était là qu'il mettait ses bœufs à l'ombre au milieu du jour : c'était là qu'il prenait son repas de lait et de pain bis, au chant des cigales et des alouettes. Que bien différent d'alors, il s'y repose aujourd'hui ! Mais du moins les sillons ne seront plus arrosés de ses sueurs ; du moins son sein paternel a perdu ses sollicitudes ; et, par ce même chemin où les jours de fête il se rendait à l'église, il marche maintenant aii tombeau, entre les touchants monuments de sa vie, des enfants vertueux et d'innocentes moissons.