LA PHÈDRE DE RACINE
Nous pourrions nous contenter d'opposer à Didoii la Plièdie de Racine, plus passionnée que la reine de Carlha[;e; elle n'est en effet qu une épouse chrétienne. La crainte des flammes vengeresses et de l'éternité formidablç de notre enfer perce à travers le rôle de celte femme criminelle ', et surtout dans la scène de la jalousie, qui , comme on le sait, est de l'invention du poëte modei-ne. L'inceste n'étoit pas une chose si rare et si monstrueuse chez
lisien, qui nous a laissé les (juatre premiers livres de V£!/iéic/t en earmts frG/tçois, a traduii ainsi ce morceau :
Si d'iiu petit F.npe,
Avec ses yeux m'étoil faveur donnée.
Qui seuleineDt te ressemblât de vis.
Point ne seroir du tout, a mon avis, Prinse, et de toi Ihissôc entièrement.
> Celte crainte du Tartai>c rsi t'oil)l<^mentindiquéedansEoRiFii>s,
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les anciens pour exciter de pareilles frayeurs dans le cœur du coupable. Sophocle fait mourir Jocaste, il est vrai, au moment où elle apprend son crime, mais Euripide la fait vivre long-temps après. Si nous en croyons TertuHien, les malheurs d'OEdipe ' n'excitoient chez les Macédoniens que des plaisanteries des spectateurs. Virgile ne place pas Phèdre aux Enfers, mais seulement dans ces bocages de myrtes, dans ces champs des pleurs y lugentes campi , où vont errant ce» amantes qui , même dans la morl , n'ont pas perdu leurs soucis :
Curae non ipsa in morte relinquunt ».
Aussi la Phèdre d'Euripide, comme celle de Sénèque, craint-elle plus Thésée que le Tartare. Ni l'une ni l'autre ne parle comme la Phèdre de Racine :
Moi jalouse! et Thésée est celui que j'implore! Mon époux est vivant; et moi je brûle encore! Pour qui? quel est le cœur où prétendent mes vœux? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. 31es crimes désormais ont comblé la mesure . Je respire à la fois l'inceste el l'imposture; Mes homicides mains, promptes à me venfrer, Dans le sanjr innocent brûlent de se plonger. Misérable! et je vis! et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux : Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale, ftlais que dis-je! mon père y tient l'urne fatale; Le sort; dit-on, l'a mise en ses sévères mains : Minus juge aux Enfers tous les pâles humains.
' Terti'I !.. , Apolng. ^ Mneid., lib. vi , v. 444.
Ah! combien frémira son ombre épouvantée, FiOrsqu'il verra sa fille à ses youx présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers. Et des crimes peut-être inconnus aux Enfers! Que diras-tu, mon père, à ce spoclacle liorrilile? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrjble ; Je crois te voir cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne. Un dieu cruel a perdu la famille : Reconnois sa Venf^eance aiix fureurs de ta fille. Hélas! du crime affreux dont la honte me suit. Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Cet incomparable morceau offre une gradation de sentiments, une science de la tristesse, des angoisses et des transports de l'âme que les anciens n'ont jamais connus. Chez eux on trouve pour ainsi dire des ébauches de sentiments, mais rarement un sentiment achevé; ici, c'est tout le cœur:
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée!
et le cri le plus énergique que la passion ait jamais fait entendre, est peut-être celui-ci :
Hélas! du crime affreux dont la honte me suit. Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Il y a là dedans un mélange des sens et de l'âme , de désespoir et de fureur amouicuse, qui passe toute expression. Cette femme, qui se consoleroit dune éternité de souffrance, si elle avoit joui d'an instant de bonheur , cette femme n'est pas dans le caractère antique ; c'est la chrétienne réprouvée , c'est la pécheresse tombée vivante dans les mains de Dieu; son met est le mot du damné.