‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 16 sur 81 · SUITE DES PRECEDENTS · texte numérisé non relu

SUITE DES PRECEDENTS

JULIE D'ÉTANGE; clémentine.

Nous changeons de couleurs : l'amour passionné, terrible dans la Phèdre chrétienne, ne fait plus entendre chez la dévote Julie que de mélodieux soupirs : c'est une voix troublée qui sort du sanctuaire de paix, un cri d'amour que prolonge, en l'adoucissant , l'écho religieux des tabernacles.

Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité ; et tel est le néant des choses humaines, que, hors l'être existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas

Une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé , comme vous disiez autrefois du vôtre; l'attachement que j'ai pour ce qui m'est cher ne suffit pas pour roccuper : il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire. Cette peine est bizarre , j'en conviens , mais elle n'est pas moins réelle. Mon ami , je suis trop heureuse , le bonheur m'ennuie. . .

Ne trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon âme avide cherche ailleurs de quoi la remplir; en s'élevant à la source du sentiment et de l'être , elle y perd sa sécheresse et sa laîigueur : elle y renaît, elle s'y ranime , elle y trouve un nouveau ressort, elle y puise une nouvelle vie ; elle y prend une autre existence qui

ne tient plus aux passions du corps, ou plutôt elle n'est plus eu moi-même, elle est toute dans IVtre immense qu'elle contemple ; et, dégagée un moment de ses entraves, elle se console d'y rentrer, par cet essai d'un état plus sublime qu'elle espère être un jour le sien

En songeant à tous les bienfaits de la Providence , j'ai honte d'être sensible à de si foibles chagrins, et d'oublier de si grandes grâces

Quand la tristesse m'y suit malgré moi [dans son oratoire), quelques pleurs versés dans celui qui console soulagent mon cœur à l'instant. Mes réflexions ne sont jamais amères ni douloureuses, mon repentir même est exempt d'alarmes; mes fautes me donnent moins d'effroi que de honte: j'ai des regrets et non des remords. Le Dieu que je sers est un Dieu clément, un père; ce qui me louche, c'est sa bonté : elle efface à mes yeux tous ses autres attributs ; elle est le seul que je conçois. Sa puissance m'étonne, son immensité me confond, sa justice... 11 a fait l'homme foible; puisqu'il est juste, il est clément. Le Dieu vengeur est le Dieu des méchants. Je ne puis ni le craindre pour moi, ni l'implorer contre un autre. 0 Dieu de paix. Dieu de bonté! c'est toi que j'adore : c'est de toi, je le sens, que je suis l'ouvrage; et j'espère te retrouver au jugement dernier tel que tu parles à mon cœur durant la vie.

Comntie l'amour et la religion sont neiireusement mêlés dans ce tableau! Ce style, ces sentiments n'ont point de modèle dans l'antiquité '. il faudroit

' II y a toutefois dans ce morceau un mélanfje vicieux d'expressions métaphysiques et de lanfraj^e naturel. Dieu, le Toitt-Puifsant, \e Seigneur, vaudroient beaucoup mieux que la source de l'être, etc.

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être insensé pour repousser un culte qui fait sortir du cœur des accents si tendres, et qui a, pour ainsi ' dire, ajouté de nouvelles cordes à l'âme.

Voulez -vous un autre exemple de ce nouveau langage des passions, inconnu sous le polythéisme? Ecoutez parler Clémentine; ses expressions sont peut-être encore plus naturelles, plus touchantes et plus sublimement naïves que celles de Julie :

Je consens, monsieur, du fond de mon cœur (c'est très sérieusement, comme vous voyez), que vous n'ayez que de la haine, du mépris, de Thorreur pour la malheureuse Clémentine; mais je vous conjure, pourl'intérêt de votre âme immortelle , de vous attacher à la véritable Église. Hé bien ! monsieur, que me répondezvous (en suivant de son charmant visage le mien que je tenois encore tourné, car je ne me sentois pas la force de la regarder)? Dites, monsieur, que vous y consentez; je vous ai toujours cru le cœur honnête et sensible: dites qu'il se rend à la vérité. Ce n'est pas pour moi que je vous sollicite; je vous ai déclaré que je prends le mépris pour mon partage : il ne sera pas dit que vous vous serez rendu aux instances d'une femme ; non , monsieur, votre seule conscience en aui-a l'honneur. Je ne vous cacherai point ce que je médite pour moimême. Je demeurerai dans une paix profonde (elle se leva ici avec un air de dignité , que l'esprit de religion sembloit encore augmenter); et lorsque l'ange de la mort paroîira, je lui tendrai la main : Approche, h:\ dirai-je , ô toi , ministre de paix ! je te suis au rivag" où je brûle d'arriver, et j'y vais retenir une place pour rhomme à qui je ne la souhaite pas de long-temps, mais auprès duquel je veux être éternellement assise.

Ah ! le christianisixie est surtout un baume pour nos blessures quand les passions, d'abord soulevées dans notre sein , commencent à s'apaiser , ou par l'infortune, ou par la durée. 11 endort la douleur, il fortifie la résolution chancelante, il prévient les rechutes, en combattant, dans une âme à peine guérie, le dangereux pouvoir des souvenirs : il nous environne de paix et de lumière; il rétablit pour nous cette harmonie des choses célestes que Pythagore entendoit dans le silence de ses passions. Comme il promet toujours une récompense pour un sacrifice, on croit ne rien lui céder en lui cédant tout; comme il offre à chaque pas un objet plus beau à nos désirs, il satisfait à l'inconstance naturelle de nos cœurs : on est toujours avec lui dans le ravissement d'un amour qui commence, et cet amour a cela d ineffable, que ses mystères sont ceux de l'innocence et de la pureté.

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