PAUL ET VIRGINIE
Le vieillard, assis sur la montagne, fait l'histoire des deux familles exilées; il raconte les travaux, les amours, les soucis de leur vie :
Paul et Virginie n'avoient ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d'histoire et de philosophie. Les périodes de leur vie se régloient sur celles de la nature. Ils connoissoient les heures du jour parTombre des arbres; les saisons, par le temps où elles donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années , par le nombre de leurs récoites. Ces douces images répandoient les plus grands charmes dans leurs conversations. « U est tomps de dîner, disoit Virginie à la famille, les ombres des bananiers son: à leurs pieds,» ou bien : «La
de lui un rpcueil d'idyllos maiiiiscritcs, où l'on trouve des choses diffnes de Théocrite. Cela explique le mol de cet inforluné jeune iiornme sur l'échafaiid ; il disoit , en se frappant le front : Mourir! ■'rn'ois quelque chose là! C'étoit la muse qui lui révt'loil sou talent •m moment de la mort.
" il eût t;lé peut-être plus exact de comparer Dophnis et Chh>é à Paul et f'trginic; mais ce roman est tr()[» libre pour être cité.
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fvuit s'approche, les tamarins ferment leurs feuilles. — Quand viendrez-vous nous voir? lui disoient quelques nmies du voisinage. — Aux canes de sucre, répondoit Vir{jinie. — Votre visite nous sera encore plus douce et plus agréable, » reprenoient ces jeunes filles. Quand on rinterrogeoit sur son âge et sur celui de Paul : «Mon frère, disoit-elle, est de Fâge du grand cocotier de la fontaine , et moi de celui du plus petit. Les manguiers ont donné douze fois leurs fruits, et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs, depuis que je suis au monde.» Leur vie sembloit attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des dryades. Ils ne connoissoient d'autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères , d'autre chronologie que celle de leurs vergers , et d'autre philosophie que de faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la volonté de Dieu.
Quelquefois, seul avec elle {Virginie)^ il (^Paut) lui disoit au retour de ses travaux : <^ Lorsque je suis fatigué , ta vue me délasse. Quand, du haut de la montagne, je t'aperçois au fond de ce vallon, tu me parois , au milieu de nos vergers, comme un bouton de rose
Quoique je te perde de vue à travers les arbres , je n'ai pas besoin de te voir pour te retrouver : quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l'air où
tu passes , sur l'herbe où tu t'assieds
Dis-moi par quel charme tu as pu m'enchanter. Est-ce par ton esprit? Mais nos mères en ont plus que nous àeux. Est-ce par tes caresses ? Mais elles m'embrassent plus souvent que toi. Je crois que c'est par ta bonté. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier, que j'ai cueillie dans la forêt. Tu la mettra» la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel, je l'ai
pris pour loi au haut cVun rocher; mais auparavant repose-toi sur mon sein , et je serai délassé »
Virjrinie lui répondoit : « O mon frère ! les rayons de soleil au matin , au haut de ces rochers , me donnent moins de joie que ta présence
Tu me demandés pourquoi tu m'aimes? Mais tout ce qui a été élevé ensemble s'aime. Vois nos oiseaux : élevés dans les mêmes nids , ils s'aiment comme nous ; ils sont toujours ensemble comme nous. Écoute comme ils s'appellent et se répondent d'un arbre à un autre. De même , quand l'écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte, j'en répète les paroles au fond de ce vallon ,
Je prie Dieu tous les jours pour ma mère , pour la tienne , pour toi , pour nos pauvres serviteurs ; mais quand je prononce ton nom , il me semble que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu'il ne t'arrive pas de mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs ? N'en avons-nous pas assez dans le jardin ! Comme te voilà fatigué ! tu es tout en nage. » Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyoit le front et les joues , et elle lui donnoit plusieurs baisers.
Ce qu'il nous importe d'examiner dans cette peinture, ce n'est pas pourquoi elle est supérieure au tableau de Galatée (supériorité trop évidente pour n'être pas reconnue de tout le monde ) , mai» pourquoi elle doit son excellence à la religion, et en un mot, comment elle est chrétienne.
11 est certain que le charme de Paul et Virginie
consiste en une certaine morale mélancolique, qui brille dans l'ouvrage, et qu'on pourroit comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. Or, quiconque a médité l'Evangile doit convenir que ses préceptes divins ont précisément ce caractère triste et tendre. Bernardin de Saint-Pierre , qui , dans ses Études de /a Nature , cherche à justifier les voies de Dieu , et b prouver la beauté de la religion , a dû nourrir son génie de la lecture des livres saints. Son églopne n'est si toiichante que parce qu'elle représente deux familles chrétiennes exilées , vivant sous les yeux du Seigneur, entre sa parole dans la Bible, et ses ouvrages dans le désert. Joignez-y l'indigence et ces infortunes de l'âme dont la religion est le seul remède, et vous aurez tout le sujet du poëme. Les personnages sont aussi simples que l'intrigue : ce sont deux beaux enfants dont on aperçoit le berceau et la tombe, deux fidèles esclaves et deux pieuses maîtresses. Ces honnêtes gens ont un historien digne de leur vie : un vieillard demeuré seul dans la montagne , et qui survit à ce qu'il aima, raconte à un voyageur les malheurs de ses amis, sur les débris de leurs cabanes.
Ajoutons que ces bucoliques australes sont pleines du souvenir des Ecritures. Là c'est Ruth , là Séphora , ici Eden et nos premiers pères : ces sacrées réminiscences vieillissent pour ainsi dire les mœurs du tableau , en y mêlant les mœurs de l'antique Orient. La messe, les prières, les sacrements, les cérémonies de l'Eglise , que l'auteur rappelle à tous
moments, augmentent aussi les beau.és religieusede l'ouvrage. Le songe de madame de Latour n'est-o pas essentiellement lié à ce que nos dogmes ont de plus grand et de plus attendiissanl? On reconnof. encore le chrétien dans ces préceptes de résignation à la volonté de Dieu, d'obéissance à ses parents, de charité envers les pauvres, en un mot, dans cette douce théologie que respire le poëmc rie Bernardin de Saint-Pierre, Il y a plus; c'est en efiet la religion qui détermine la catastrophe : Virginie meui't pour conserver une des premières vertus recommandées par l'Evangile. Il eût été absurde de faire mourir une Grecque pour ne vouloir pas dépouiller ses vêtements. Mais l'amante de Paul est une vierge chrétien/ie^ et le dénoùment, ridicuU^ sous une croyance moins pure, devient ici sublime.
Enfin , cette pastorale ne ressemble ni aux idylle» de Théocrite, ni aux églogues de Virgile , ni tout-à-; fait aux grandes scènes rustiques d'Hésiode, d'Homère et de la Bible : mais elle rappelle quelque chose d'ineffable , comme la parabole du bon Pasteur, et l'on sent qu'il n'y a qu'un chrétien qui ait pu soupirer les évangéliques amours de Paul et de Virginie.
On nous fera peut-être une objection : on din» fjuece n'est pas le charme emprunté des livres sainfcfjU! donne à Bernardin de Saint-Pierre la supério ?ité sur Théocrite, mais son talent pour peindre i; nature. Eh bien! nous répondrons qu'il doit encore co talent, ou du moins le développement de ce talent, au christianisme; car cette religion, chas-
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sant de petites divinités des bois et des eaux, a seule rendu au poëte la liberté de représenter les déserts dans leur majesté primitive. C'est ce que nous es salerons de prouver quand nous traiterons de la Mythologie; à présent nous allons continuer notre examen des passions.