‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 18 sur 81 · LE CYCLOPE ET GALATÉE · texte numérisé non relu

LE CYCLOPE ET GALATÉE

Nous prendrons pour objet de comparaison chez les anciens, dans les amours champêtres, l'Idylle du Cyclope et de Galatée. Ce poëme est un des chefs-d'œuvre de Théocrite; celui de la Magicienne lui est peut-être supérieur par l'ardeur de la passion , mais il est moins pastoral.

Le Cyclope, assis sur un rocher, au bord des mers de Sicile, chante ainsi ses déplaisirs, en promenant ses yeux sur les flots :

O Xeuxx raXaTEta, etc. '

Charmante Galatée, pourquoi repousser les soins d'un ainant, loi dont le visa{;e est blanc comme le lait pressé dans mes corheilles de jonc; toi qui es plus tendre que l'agneau, plus voluptueuse que la génisse ,

' Theocp.., iilyl. XI, V. ly n secj.

plus fraîche \ue la grappe non encore amollie par les feux du jour? Tu te glisses sur ces rivages, lorsque le doux sommeil m'enchaîne; tu fuis, lorsque le doux sommeil me fuit : tu me redoutes, comme l'agneau craint le loup blanchi par les ans. Je n'ai cessé de t'adorer depuis le jour que tu vins avec ma mère ravir les jeunes hyacinthes à la montagne : c'éloit moi qui te traçois le chemin. Depuis ce moment, après ce moment, et encore aujourd'hui , vivre sans toi m'est impossible. Et cependant te soucies-tu de ma peine .^ au nom de Jupiter, te soucies-tu de iiia peine?... Mais tout hideux que je suis , j'ai pourtant mille brebis dont m.i main pi-esse les riches mamelles, et dont je bois le la;t écumant. L'été, l'automne et l'hiver trouvent toujoui s des fromages dans ma grotte; mes réseaux en sont toujours pleins. Nul Cyclope ne pourroit aussi bien que moi te chanter sur la flûte , ô vierge nouvelle ! Nul ne sauroit avec autant d'art, la nuit, durant les orages, célébrer tous tes attraits.

Pour toi je noursis onze biches , qui sont prêtes à donner leurs faons. J'élève aussi quatre oursins, enlevés à leurs mères sauvages : viens, tu posséderas ces richesses. Laisse la mer se briser follement sur ses grèves ; tes nuits seront plus heureuses si tu les passes a mes côtés, dans mon antre. Des lauriers et des cyprès allongés y murmurent; le lierre noir et la vigne chargée de grappes en tapissent renfoncement obscur : tout auprès coule une onde fraîche , source que l'Etna iïlanchi verse de ses sommets de neiges et de ses Hancs couverts de brunes forêts. Quoi ! pré!érerois-tu encore les mers et leurs mille vagues ? Si ma poitrine hérissée iîlesse ta vue, j'ai du bois de chêne, et des restes de teux épandus iious la cendre ; brûle même ^tout me sera

doux de ta main) , brûle, si tu le veux , mon œil uniquCi cet œil qui m'est plus cher que la vie. Hélas! que ma mère ne m'a-t-elle donné , comme au poisson , des rames légères pour fendre les ondes ! Oh , comme je descendrois vers ma Galatée ! comme je baiserois sr» main , si elle me refusoit ses lèvres ! Oui , je te porterois ou des lis blancs , ou de tendres pavots à feuilles de pourpre : les premiers croissent en été, et les autres fleurissent en hiver; ainsi je ne pourrois te les offrir en même temps...

C'étoit de la sorte que Polyphèmo appliquoit sur la blessure de son cœur le dictame immortel des muses, soulageant ainsi plus doucement sa vie que par tout ce qui s'achète au poids de l'or.

Cette idylle respire la passion. Le poëte ne pouvoit faire un choix de mots plus délicats ni plus harmonieux. Le dialecte dorique ajoute encore à ces vers un ton de simplicité qu'on ne peut faire passer dans notre langue. Par le jeu d'une multitude d'y^, et d'une prononciation large et ouverte, on croiroit sentir le calme des tableaux de la nature, et entendre le parler naïf d'un pasteur •.

'On peut remarquer que la première voyelle de l'alphabet st, trouve dans presque tous les mots qui peif^nent les scènes de la canipafjne, comme dans charrue. , vache , ckcK'al , labourage, vallée, montagne , arbre , pâtura^^e, laitage, etc., et dans les cpitliùes (|ui accompaffnent ordinairement ces mots, telles que pesante , champêtre , laborieux, grasse, agreste, frais, délectable, etc. Cette observation tombe avec !a même justesse sur tous les idiome» fonnus. La lettre -/ ayant été découverte la première, comme étant la première émission naturelle de la voix , les hommes, alors pasteurs, l'ont employée dans les mots qui compose ient le simple dictionnaire de leur vie L'éf;alité de leurs mœurs, et le pou da

DU CHRISTIANISME. fi3

Observez ensuite le naturel des plaintes du Cynlnpe. Polyphème parle du cœur, et l'on ne se fSoute pas un moment que ses soupirs ne sont que rimitation d'un poëte. Avec quelle naïveté passionnée le malheureux amant ne fait-il point la peinture de sa propre laideur? Il n'y a pas jusqu'à cet œil ei iVoyable dont Théocrite n'ait su tirer un trait touchant; tant est vraie la remarque d'Aristote, si Î3ien rendue par ce Despréaux, qui eut du génie à force d'avoir de la raison :

D'un pinceau délicat l'artifice agréable

Du plus affreux objet fait un objet aimable.

On sait que les modernes , et surtout les François, ont peu réussi dans le genre pastoral '. Cependant Bernardin de Saiiit-Pierre nous semble avoir surpassé les bucoliastes de l'Italie et de la

variété de leurs idées nécessairement teintes des imaj^es des champs, dévoient aussi rappeler le retour des mêmes sons dans le langage. Le son de V^ convient au calme d'un cœur champêtre et à la paix des tableaux rustiques. L'accent d'une âme passionnée est aigu, sifflant, précipité, V^ est trop lonjr pour elle : il faôt une bouche pastorale, qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais toutefois il entre fort bien encore dans les plaintes, dans les larmes amoureuses, et d^sns les naïfs /lé/as d'un chevrier. Enfin, la nature fait entendre cette lettre rurale dans ses bruits, et une oreille attentive peut la reconnoiife diversemcrtt accentuée, dans les murmures de certains oinbî-afjes , comme dans celui du tremble et du lierre, dans la première voix, ou daiîs 1^ Snale du bêlement des troupeaux, et , la nuit, dans les aboie-^ ments du chien rustjque.

^ ' La révolution nou^ a enlevé un homme qui pTometioit aa rare talent dans l'églogue : j'étoit M. André Chénier'*. Nou» avous vu

•Voyez l:i note B, à lu fin lu vohime.

Grèce. Son roman, ou plutôt son poëme de Panl et Virginie est du petit nombre de ces livres que deviennent assez antiques en peu d'années poujqu'on ose les citer sans craindre de compromettr son jugement.

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