ADAM ET EVE
Satan a pénétré dans le paradis terrestre. Au milieu des animaux de la création,
He saiv Two of farnobler aspect erect and tall
of daughters, Eve'.
Il aperçoit deux êtres d'une forme plus noble, d'une stature droite et élevée , comme celle des esprits immortels. Dans tout l'honneur primitif de leur naissance, une majestueuse nudité les couvre : on les prendroit pour les souverains de ce nouvel univers , et ils semblent dignes de l'être. A travers leurs regards divins brillent les attributs de leur glorieux Créateur : la vérité, la sagesse, la sainteté rigide et pure, vertu dont émane l'autorité réelle de l'homme. Toutefois ces créatures célestes diffèrent entre elles , ainsi que leurs sexes le déclarent : IL est créé pour la contemplation et la valeur ; ELLE est formée pour la mollesse et les grâces : Lui pour Dieu seulement, Elle pour Dieu, en Lui. Le front ouvert, l'œil sublime du premier, annoncent la puissance absolue : ses cheveux d'hyacinthe , se partageant sur son front, pendent noblement en
^ Par, lost, book ly, v. 288 314, uo vers de passé. Glasc, ëdit. 1776.
i2 GÉNIE
boucles des deux côtés, mais sans flotter au-dessous de ses larges épaules. Sa compagne, au contraire, laisse descendre comme un voile d'or ses longues tresses sur sa ceinture , où elles forment de capricieux anneaux : ainsi la vigne courbe ses tendres ceps autour d'un fragile appui ; symbole de la sujétion où est née notre raèrej sujétion à un sceptre bien léger; obéissance accordée par Elle et reçue par Lui plutôt qu'exigée; empire cédé volontairement, et pourtant à regret; cédé avec un modeste orgueil, et je ne sais quels amoureux délais, pleins de craintes et de charmes! Ni vous non plus, mystérieux ouvrages de la nature, vous n'étiez point cachés alors; alors toute honte coupable, toute honte criminelle étoit inconnue. Fille du Péché, Pudeur impudique, combien n'avez-vous point troublé les jours de l'homme par une vaine apparence de pureté ! Ah! vous avez banni de votre vie ce qui seul est la véritable vie, la simplicité et l'innocence. Ainsi marchent nus ces deux grands époux dans Eden solitaire. Ils n'évitent ni l'œil de Dieu ni les regards des anges, car ils n'ont point la pensée du mal. Ainsi passe, en se tenant par la main, le plus superbe couple qui s'unit jamais dans les embrassements de lamo-îr ; Adam , le meilleur de tous les hommes qui furent sa postérité; Eve, la plus belle de toutes les femmes entre celles qui naquirent ses filles.
Nos premiers pères se retirent sous l'ombrage, au bord d'une fontaine. Ils prennent leur repas du soir, au milieu des animaux de la création, qui se jouent autour de leur roi et de leur reine. Satan, caché sous la forme d'une de ces bètes, contemple les deux époux, et se sent presque attend, i par leur
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beauté, leur innocence, et par la pensée des maux qu'il va faire succéder à tant de bonheur : trait admirable. Cependant Adam et Eve conversent doucement auprès de la fontaine, et Eve parle ainsi à soti époux :
That day I often remeraber, when from sleep her silver mantle threw'.
Je me rappelle souvent ce jour ou, sortant du premier sommeil, je me trouvai couchée parmi les fleurs , sous l'ombragée; ne sachant où j'étois , qui j'étois, quand et comment j'avois été amenée en ces lieux- Non loin de là une onde liiurmuroit dans le creux d'une roche. Cette onde , se déployant en nappe humide, fixoit bientôt ses flots, purs comme les espaces du firmament. Je m'avançai vers ce lieu, avec une pensée timide ; je m'assis sur la rive verdoyante, pour regarder dans le lac transparent , qui sembloit un autre ciel. A l'instant où je m'inclinois sur l'onde , une ombre parut dans la glace humide, se penchant vers naoi, comme moi vers elle. Je tressaillis, elle tressaillit; j'avançai la tête de nouveau, et la douce apparition revint aussi vite, avec des regards de sympathie et d'amour. Mes yeux seroient encore attachés sur cette image, je m'y serois consumée d'un vain désir, si une voix dans le désert : « L'objet que tu vois, belle créature, est toi-même; avec toi il fuit, i! revient. Suis-moi, je te conduirai où une ombre vaine ne trompera point tes embrassenients , où tu trouveras celui dont tu es l'image; à toi il sera pour toujours, tu lui
^ Par. lost, book iv, v. 449-502 inclusivement; ensuite, depuis le 591 <• vers jusqu'au 609«
donneras une multitude d'enfants semblables à toi-
mérae, et tu seras appelée la Mère du genre humain. »
Que pouvoîs-je faire après ces paroles? Obéir et marcher invisiblemei: conduite! Bientôt je t'entrevis sous un platane. Oh ! que tu me parus grand et beau ! et pourtant je trouvai je ne sais quoi de moins beau, de moins tendre, que- le (i;racieux fantôme enchaîné dans le repli de l'onde. Je voulus fuir; tu me suivis, et élevant la voix, tu t'écrias : «Retourne, belle Eve! sais-tu qui tu fuis? Tu es la chair et les os de celui que tu évites. Pour te donner l'être, j'ai puisé dans mon flanc la vie la plus près de mon cœur afin de t'avoîf ensuite éternellement à mon côté. 0 moitié de mon âme, je te cherche! ton autre moitié te réclame.» En parlant ainsi, ta douce main saisît la mienne : je cédai; et, depuis ce temps, j'ai connu combien la grâce est surpassée par une mâle beauîé, et par la sagesse, qui seule est véritablement belle.
Ainsi parla la mère des hommes. Avec des regards pleins d'amour, et dans un tendre abandon, elle se penche , embrassant à demi notre premier père. La moitié de son sein, qui se gonHe, vient mystérieusement, sous l'or de ses tresses flottantes, toucher de sa voluptueuse nudité la nudité du sein de son époux. Adam, ravi de sa beauté et de ses grâces soumises, sourit avec un supérieur amour : tel est le sourire que le ciel laisse au printemps tomber sur les nuées, et qui fait couler la vie dans ces nuées grasses de la semence des fleurs. Adam presse ensuite d'un baiser pur les lèvres fécondes de la mère des hommes
Cependant le soleil étoit tombé au-dessous des Açores; soit que ce premier orbe du ciel, dans son incroyable vitesse , eût roulé vers ces rivages , soit
que la terre , moins rapide , se retirant dans l'orient, par un plus court chenain , eût laissé l'astre du jour à la gauche du monde. 11 avoit déjà revêtu de pourpre et d'or les nuages qui flottent autour de son trône occidental ; le soir s'avançoit tranquille , et par degrés un doux crépuscule enveloppoit les objets de son ombre uniforme. Les oiseaux du ciel reposoient dans leurs nids, les animaux de la terre sur leur couche ; tout se taisoit , hors le rossignol , amant des veilles : il remplissoit la nuit de ses plaintes amoureuses, et le Silence étoit ravi. Bientôt le firmament étincela de vivants saphirs : l'étoile du soir, à la tête de l'armée des astres , se montra long-temps la plus brillante ; mais enfin la reine des nuits, se levant avec majesté à travers les nuages, répandit sa tendre lumière, et jeta son manteau d'argent sur le dos des ombres ',
Adam et Eve se "retirent au berceau nuptial , après avoir offert leur prière à l'Eternel. Ils pénètrent dans Tobscurité du bocage, et se couchent sur un lit de fleurs. Alors le poëte, resté comme à la porte du berceau , entonne , à la face du firmament et du pôle chargé d'étoiles, un cantique à l'Hymen. 11 commence ce magnifique épiîhalanie, sans préparation et par un mouvement inspiré, à la manière antique :
Hail, wedded love, mystenous law, true source Of human offspvin.g...
«Salut, amour conjugal, loi mystérieuse, source
' Ceux qui savent rang;lois sentiront corabien la tradnctioa de ce morceau est difficile. On nous pardonnera la hardiesse de» tours dont nous bous sommes servi, en faveur de la lutte contre
(le la postérité ! » C'est ainsi que l'armée tles Grecs
'-liante tout à coup, après la mort d'Ilcclor :
HappiEÔa fAE'ifa KÙSoÇf èiT£(pvG(jL£v È-cTcpa Sht , etc.
/Vous avons remporté une s^loire signalée ! Nous avons tué le divin Hector; c'est de même que les Saliens, célébrant la fête d'Hercule, s'écrient brusquement dans Virjjlle : Tu nubigenas , invicte , bimembres, etc. « C'est toi qui domptas les deux cen- <« taures , fils d'une nuée, etc. »
Cet hymen met le dernier trait au tableau de Milton , et achève la peinture des amours de nos premiers pères ^
JNous ne craignons pas qu'on nous reproche la longueur de cette citation. «Dans tous les autres poèmes, dit Voltaire, l'amour est regardé comme une faiblesse; dans Milton seul il est une vertu. Le poëte a su lever d'une main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de cette passion. 11 transporte le lecteur dans le jardin des délices. 11 semble lui faire goûter les voluptés pures dont Adam et Eve sont remplis. U ne s'élève pas au-dessus de la nature humaine, mais au-dessus de la nature hu-
le texte. Nous avons fait aussi disparoître quelques traits de niau- \ais ffoùt, en particulier la comparaison allégorifjue i\\i sourire de Jupiter, que nous avons remplacée par son sons propre.
' Il y a encore un autre passage où ces amours sont décrites : c'est au viii"^ livre, lorsque Adam raconte à Raphaël les premières sensations de sa vie , ses conversations avec Dieu sur la solitude , la formation d'Eve, et sa première entrevue avec elle. Ce morceau n'est point inférieur à celui que nous venons deciter, et doitaussi sa beauté à une religion sainte et pure.
/naine corrompue; et comnae il n'y pas d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille poésie '. »
Si l'on compare les amours d'Ulysse et de Pénélope à celles d'Adam et d'Eve, on trouve que la simplicité d'Homère est plus ingénue , celle de Milton plus magnifique. Ulysse , bien que roi et héros, a toutefois quelque chose de rustique ; ses ruses, ses attitudes, ses paroles ont un caractère agreste et naïf. Adam, quoiqu'à peine né et sans expérience, est déjà le parfait modèle de l'homme : on sent qu'il n'est point sorti des entrailles infirmes d'une femme, mais des mains vivantes de Dieu. 11 est noble, majestueux, et tout à la fois plein d'innocence et de génie; il est tel que le peignent les livres saints, digne d'être respecté par les anges, et de se prçmener dans la solitude avec son Créateur.
Quant aux deux épouses, si Pénélope est plus réservée, et ensuite plus tendre que notre première mèrCs c'est qu'elle a été éprouvée par le malheur, et que le malheur rend défiant et sensible. Eve, au contraire, s'abandonne; elle est communicative et séduisante; elle a même un léger degré de coquetterie. Et pourquoi seroit-elle sérieuse et pruden*.e comme Pénélope? Tout ne lui sourit-il pas? Si le chagrin ferme l'àme, la félicité la dilate: dans le premier cas, on n a pas assez de déserts oii cacher ses peines; dans le second pas assez de cœurs à qru laconter ses piaisirs. Cependant Milton na pas
' Essai sur fa poésie épique, chap. ix.
voulu peindre son Kve parfaite; 11 l'a renrésentée irrésistible par les charnoes^ mais un peu indiscrète et amante de paroles, afin qu'on prévît le malheur où ce défaut va l'entraîner. Au reste, les amours de !?énélope et d'Ulysse sont pures et sévères comme doivent l'être celles de deux époux.
C'est ici le lieu de remarquer que , dans la pein lure des voluptés, la plupart des poëtes antiques ont à la fois une nudité et une chasteté qui étonnent. Rien de plus pudique que leur pensée, rien de plus libre que leur expression : nous, au contraire, nous bouleversons les sens en ménageant les yeux et les oreilles. D'où naît cette map/ie des anciens, et pourquoi une Vénus de Praxitèle toute nue charme-t-elle plus notre esprit que nos regards? C'est qu'il y a un beau idéal qui touche plus à l'âme qu'à la matière. Alors le génie seul , et non le corps, devient amoureux; c'est lui qui brûle de s'unir étroitement au chef-d'œuvre. Toute ardeur terrestre s'éteint et est remplacée par une tendresse divine : l'âme échauffée se replie autour de l'objet aimé, et spiritualise jusqu'aux termes grossiers dont elle est obligée de se servir pour exprimer sa flamme.
Mais ni l'amour de Pénélope et d'Ulysse, ni celui de Didon pour Knéc, ni celui d'Alceste pour Admète, no peut être comparé au sentiment qu'éprouvent l'un pour l'autre les deux nobles personnages de Mil ton : la vraie religion a pu seule donner le carach'îrc d'une tendresse aussi sainte, aussi sublime. Quelle association d'idées! l'univers nau»*
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sant, les mers s'épouvantant pour ainsi dire de leur propre immensité, les soleils hésitant comajc ef frayés dans leurs nouvelles carrières , les ange ï.! tirés par ees tneryeilles, Dieu regardant encore '6on récent ouvrage, et der.x Etres, moitié esprit, moitié argile , étonnés de leurs corps , plus étonnés de leurs âmes, faisant à la fois l'essai de leurs premières pensées et l'essai de leurs premières amoijrs. Pour rendre le tableau parfait, Milton a eu l'art d'y placer l'esprit de ténèbre comme une grande ombre. L'ange rebelle épie les deux époux : il aj)prend de leurs bouches le fatal secret ; il se réjouit de leur malheur à venir, et toute cette peinture de la félicité de nos pères n'est réellement que le prem^ier pas vers d'affreuses calamités. Pénélope et Ulysse rappellent un malheur passé ; Eve et Adam annoncent des maux près d'éclore. Tout drame pèche essentiellement par la base, s'il offre des joies sans mélange de chagrins inouïs ou de chagrins à naître. Un bonheur absolu nous ennuie; un malheur absolu nous repousse : le premier est dépouillé de souvenirs et de pleurs, le second d'espérances et de sourires. Si vous remontez de lâ :ouleur au plaisir, comme dans la scène d'Homère, vous serez plus touchant, plus mélancolique, parccque l'âme ne fait que rêver au passé et se repose dans le présent; si vous descendez, au contraire, )ela prospérité aux larmes, comme dans la peinture de Milton, vous serez plus triste, plus poignant, parce que le cœur s'arrête à peine dans le présent, et anticipe les maux qui le menacent. Il faut
GltME (Ji)iic toujours, dans nos tableaux, unir le bonheur ù Vit)fortune, et faire la somme des maux un peu plus Forte que celle des biens, comme dans la nature. Deux liqueurs sont n élées dans la coupe de la vie, l'une douce et l'autre amère : mais, outre 1 amertume de la seconde, il y a encore la lie que ces deux liqueurs déposent c(j;alenjent au fond du vase.