‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 2 sur 81 · ULYSSE ET PÉNÉLOPE · texte numérisé non relu

ULYSSE ET PÉNÉLOPE

Le» princes ayant été tués par Ulysse, Euryclée va réveiller Pénélope , qui refuse long - temps de croire les merveilles que sa nourrice lui raconte. Cependant elle se lève; et, descendant les degrés , elle franchit le seuil de pierre^ et va s'asseoir à la lueur du feu, en face d'Ulysse^ qui étoit luimême assis au pied dune colonne, les jeux baissés , attendant ce que lui diroit son épouse. Mais elle demeuroit uuiette , et l'étonnement avoit saisi son cœur K

Télémaque accuse sa mère de froideur; Ulysse sourit et excuse Pénélope. La princesse doute encore; et, pour éprouver son époux, elle ordonne

■ Odyss., lib. xxiii, v. 88.

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de préparer la couche d'Ulysse hors de la chambre nuptiale. Aussitôt le héros s'écrie : « Qui donc a déplacé ma couche? N'est -elle plus attachée au

tronc de l'olivier autour duquel j'avois moi - même bâti une salle dans ma cour, etc. »

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Il dit, et soudain le -œur et les genoux de Pénélope lui manquent à la fois 5 elle reconnoît Ulysse à' cette marque certaine. Bientôt , courant à lui tout en larmes, elle suspend ses bras au cou de son époux; elle baise sa tête sacrée; elle s'écrie : «Ne sois point irrité, toi qui fus toujours le plus prudent des hommes! .... Ne sois point irrité, ne t'indigne point, si j'ai hésité à me jeter dans tes bras. Mon cœur frémissoit de crainte qu'un étranger ne vînt surprendre ma foi par

des paroles trompeuses

Mais à présent j'ai une preuve manifeste de toi-même, par ce que tu viens de dire de notre couche : aucun autre homme que toi ne l'a visitée : elle n'est connue que de nous deux et d'une seule esclave , Actoris , que mon père me donna lorsque je vins en Ithaque, et qui garde les portes de notre chambre nuptiale. Tu rends la confiance à ce cœur devenu défiant par le chagrin. »

Elle dit ; et Ulysse , pressé du besoin de verser des larmes , pleure sur cette chaste et prudente épouse , en la serrant contre son cœur. Comme des matelots contemplent la terre désirée , lorsque Neptune a brisé leur rapide vaisseau, jouet des vents et des vagues

• Odyss., lib. xxiii.

immenses ; un petit nombre , flottant sur l'antique mer, gagne la terre à la nage, et tout couvert d'une écume salée, aborde, plein de joie, sur les grèves, en échappant à la mort : ainsi Pénélope attache ses regards charmés sur Ulysse; elle ne peut arracher ses beaux bras du cou du héros ; et l'Aurore aux doigts de rose auroit vu les larmes de ces époux, si Minerve n'eût retenu le soleil dans la mer

Cependant Eurynome, un flambeau à la main, précédant les pas d'Ulysse et de Pénélope , les conduit à la

chambre nuptiale

Les deux époux, après s'être livrés aux premiers transports de leur tendresse , s'enchantèrent par le récit mutuel de leurs peines

Ulysse achevoit à peine les derniers mots de son histoire, qu'un sommeil bienfaisant se glissa dans ses membres fatigués , et vint suspendre les soucis de son âme ».

' Madame Dacier a trop altéré ce morceau. Elle paraphrase des yers tels que ceux-ci :

n; cpâro; tx; S^ aÙTOÛ XÛTO -^oûvaTa xat çiXov ^Top , etc.

u4 ces mots , la reine tomba presque évanouie; les genoux et le cœur lui manquent à la fois, elle ne doute plus que ce ne soit son cher Ulysse. Enfin , rei'puue de safoiblesse, elle court à lui levisage baigné de pleurs, et l'embrassant avec toutes les marques d'une véritable tendresse, etc. Elle ajoute des choses dont il n'y a pas un mot dans le texte; enfin elle supprime quelquefois les idées d'Homère , et les remplace par ses propres idées , et c'est ainsi qu'elle change ces vers charmants :

Tw ^' £7731 oûv œiXoTYiTOi; iTapx.innflv èpaTstvîiî ,

Elle dit : Ulysse tt Pénélope, à qui le plaisir de se retrouver ensemble aprèi une si longue absencr, tenoit lieu de sommeil, se racontèrent reci-

Cette reconnoissance d'Ulysse et de Pénélope est peut - être une des plus belles compositions du génie antique. Pénélope assise en silence, Ulysse immobile au pied d'une colonne, la scène éclairée à la flamme du foyer : voilà d'abord un tableau tout fait pour un peintre, et où la grandeur égale la simplicité du dessin. Et comment se fera la reconnoissance ? par une circonstance rappelée du lit nuptial! C'est encore une autre merveille que ce lit fait de la main d'un roi sur le tronc d'un olivier, arbre de paix et de sagesse, digne d'être le fondement de cette couche qu'aucun autre homme qu'Ulysse na visitée. Les transports qui suivent la reconnoissance des deux époux ; cette comparaison si touchante d'une veuve qui retrouve son époux , à un matelot qui découvie la terre au moment du

proquement leurs peines. IMais ces fautes, si ce sont des fautes, ne conduisent qu'à des réflexions qui nous remplissent de plus en plus d'une profonde estime pour ces laborieux hellénistes du siècle des Lefebvreetdes Pétau. Madame Dacier a tant de pour défaire injure à Homère, que si levers implique plusieurs sens renfermés dans le sens principal, elle retourne, commente, paraphrase, jusqu'à ce qu'elle ait épuisé le mot fjrec , à peu pi-ès comme dans un dictionnaire on donne toutes les acceptions dans lesquelles un mot ptMii être pris. Les autres défauts de la traduction de cette savante dame tiennent pareillement à une loyauté d'esprit , à une candeur de mœurs, à une sorte de simplicité particulière à ces temps de noire littérature. Ainsi, trouvant qu'Ulysse reçoit trop froidement les caresses de Pénélope, elle ajoute, avec une {^rande naïveté , qu'// répondott à ces marques d'amour avec toutes les marques de la p! us grande tendresse. Il faut admirer de telles infidélités. S'il fut jamais un siècle propre à fournir des traducteurs d'Homère, c'étoit sans doute celui-là, où non seulement l'esprit et le fjoùt, mais encore le cœur, étoient antiques, et où les mœurs de l'âgft d'or ne s'altéroicnt point en passant par l'âme de leurs interprètei».

naufrage; le couple conduit au flambeau dans son appartement; les plaisirs de l'amour, suivis des joies de la douleur ou de la confidence des peines passées ; la double volupté du bonheur présent et du malheur en souvenir; le sommeil qui vient par degrés fei-mer les yeux et la bouche d'Ulysse tandis qu'il raconte ses aventures à Pénélope attentive, ce sont autant de traits du grand maître; on ne les sauroit trop admirer

Il y auroit une étude intéressante à faire : ce «croit de tâcher de découvrir comment un auteur moderne auroit rendu tel morceau des ouvrages d'un auteur ancien. Dans le tableau précédent , par exemple, on peut soupçonner que la scène, au lieu de se passer en action entre Ulysse et Pénélope, eût été racontée par le poëte. 11 n'auroit pas manqué de semer son récit de réflexions philosophiques, de vers frappants, de mots heureux. Au lieu de cette manière brillante et laborieuse, Homère vous présente deux époux qui se retrouvent après vingt ans d'absence, et qui, sans jeter de grands cris, ont l'air de s'être à peine quittés de la veille. Où est donc la beauté de la peinture ? dans la vérité.

Les modernes sont en général plus savants , plus délicats, plus déliés, souvent même plus intéressants dans leurs compositions que les anciens; mais ceux-ci sont plus simples, plus augustes, plus tragiques, plus abondants et surtout plus vrais que les modernes. Ils ont un goût plus sûr, une imagination plus noble : ils ne savent travailler que

l'ensemble , et négligent les ornements ; un berger qui se plaint, un vieillard qui raconte, un héros qui combat, voilà pour eux tout un poëme; et l'on ne sait comment il arrive que ce poëme, où il n'y a rien, est cependant mieux rempli que nos romans chargés d'incidents et de personnages. L'art d'écrire semble avoir suivi l'art de la peinture,: la palette du poëte moderne se couvre d'une variété infinie de teintes et de nuances : le poëte antique compose se» tableaux avec les trois couleurs de Polygnote. Les Latins, placés entre la Grèce et nous, tiennent à la fois des deux manières : à la Grèce, par la simplicité des fonds , à nous , par l'art des détails. C'est peut-être cette heureuse harmonie des deux ^oiits qui fait la perfection de Virgile.

Voyons maintenant le tableau' des amours de nos premiers pères : Eve et Adam , par l'aveugle d'Albion , feront un assez beau pendant à Ulysse et Pénélope, par l'aveugle de Smyrne.

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